«« minorité anglophone

L'obsession ethnique

Guy Bouthillier



Compte rendu de René Boulanger, dans L'aut'journal: En écrivant "L'Obsession ethnique", Guy Bouthillier se propose de remettre les pendules à l'heure. Il démontre assez que lorsqu'un peuple est soumis à une puissance impérialiste, en l’occurrence, "britannique", ce sont les intérêts du colonisateur qui priment. Après les révoltes de 1837-38, pour régler le problème "français", les autorités britanniques hésitaient entre une franche politique d'assimilation et une politique de minimisation des français du Canada. On sait aujourd'hui que l'assimilation a joué à fond en Ontario et que la minimisation française est désormais chose faite dans la confédération canadienne.



C'est que la thèse du White Canada était partagée par tous: Mackenzie King, alors sous-ministre du Travail, le disait fort bien en 1908: «Au Canada, on estime qu'il est normal de restreindre l'immigration orientale. Que le Canada entende demeurer un pays de race blanche - a white man's country - apparaît non seulement souhaitable pour des motifs sociaux et économiques, mais aussi absolument nécessaire pour des raisons politiques et nationales.» Quarante ans plus tard, devenu premier ministre, il n'avait pas changé: «Tous conviendront, affirma-t-il devant la Chambre des communes le 1er mai 1947, que l'ensemble de la population du Canada ne désire pas qu'une immigration massive modifie de façon fondamentale le caractère ethnique de notre population. Une immigration en masse d'Orientaux changerait la composition fondamentale de la population canadienne.»

  • Cette hostilité n'a pas épargné les immigrants du Sud de l'Europe, comme en témoigne ce texte d'un haut fonctionnaire responsable de l'immigration à Winnipeg: «Je crois que c'est de mon devoir d'attirer votre attention sur le fait que les Italiens sont bien connus pour être de très mauvais colons et qu'ils ont grandement ruiné la prospérité de Boston: il me semble malencontreux que cette classe d'immigrants soit amenée ici pour quelque travail que ce soit, sauf pour le travail dans les mines. Cette classe d'immigrants ne fera rien de bon pour notre pays.» P. 45-46

  • «Nombre de ces éléments étrangers, écrit encore Frank Scott, seront alors assimilés aux Canadiens d'origine britannique et renforceront ainsi, face au Canada français, l'homogénéité de l'autre Canada.» p. 50-51

  • Ne trouve-t-on pas ici l'idée que c'est parce qu'ils étaient engagés dans une concurrence difficile et hasardeuse avec les Canadiens français que les Anglo-Canadiens ont été intransigeants dans leur volonté d'assimiler les étrangers? Ainsi Scott regrette qu'il manque au Canada anglais les outils nécessaires pour contrer la «racial diversity». Il déplore la division confessionnelle dans l'enseignement, l'absence de système scolaire «National» «to unify the children's outlook rapidly», la trop faible scolarisation au niveau secondaire, l'esprit régionaliste de la plupart des quotidiens, le manque d'hebdomadaires nationaux... Heureusement, il y a la radio qui commence, et il parle des »difficulties which have to be overcome in attempting to use the radio as an instrument for fostering national unity».

  • «Depuis la Conquête, disaient Painchaud et Poulin, les francophones se sont sentis inéluctablement «envahis» et minorisés par l'arrivée de colons anglais et ultérieurement par les autres groupes ethniques.» Le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme ne disait pas autre chose dans sa description des réactions canadiennes face aux immigrants juifs: «Pour les Canadiens français, s'y ajoutait aussi l'étrangeté d'un ensemble humain qui servait d'allié potentiel aux conquérants anglais, bien que tout l'en séparât.». Ni Gregory Baum, le théologien et professeur de morale sociale à l'Université McGill, qui regrettait que les immigrants fussent devenus - «quite innocently», objectivement bien qu'involontairement - «les agents d'assimilation de Lord Durham». p. 57

  • «L'immigration est une réalité qui est étrangère à la société canadienne-française», déplorait en 1954 la Société d'assistance aux immigrants devant la Commission Tremblay. Pouvait-il en être autrement? Cette machine avait été imaginée au XVIIIe siècle pour ajouter à une défaite militaire une défaite démographique. Elle a été rodée au XIXe siècle, à une époque où on aurait pas toléré que des Franco-catholiques viennent s'immiscer dans une affaire du plus haut intérêt pour l'Empire britannique. À la fin du siècle dernier, elle a atteint son plein régime au Manitoba où l'on avait précédemment dépouillé les Canadiens français de leurs moyens. Puis, elle s'est remise en marche au milieu de notre siècle sous l'oeil ombrageux d'un pouvoir qui venait de gagner en prestige aux yeux du monde entier par sa participation à la Seconde Guerre mondiale, et qui était bien décidé à rasséréner une opinion canadienne-anglaise encore sous le choc de la grande frousse démographique des années trente. p. 58

  • «Le comportement électoral des anglophones et des allophones - les «votes ethniques» évoqués par Jacques Parizeau - s'il chagrinait légitimement le combattant, venait une enième fois justifier son combat. Théologien et professeur d'éthique sociale à l'Université McGill. Gregory Baum disait exactement la même chose - à un autre public, il est vrai: «S'il faut exprimer sa colère, ce n'est pas à l'endroit des Canadiens français, mais plutôt du système colonial qui les a dominés et dans lequel les Anglo-Québécois, sans le savoir et sans le vouloir, ont joué un rôle.» p. 62

  • «The French are everywhere pressing on the Orange civilisation which has the official machine in its power. They go West and establish islands in the empty spaces. Ths counter-proposition is to call in immigrants at any price from anywhere and drill the in Orange schools. It is a system now pitted against the grotesque fertility of the French-speakers. The whole thing is a battle between something deeply rooted, indigenous and prodigiously expansive against something imported and with shallow roots.» Hilaire Belloc, «A Curmudgeon's Canada», dans Greg Gatenby, The Very Richness of That past: Canada Through the Eyes of Foreign Writers, lettre datée du 23 mars 1923. »

  • «All this leads me to wonder wheter by some sort of planning Canada and the United States, working towards the same end, cannot do some planning - perhaps unwritten planning which need not even be a public policy - by which we can hasten the objective of assimilating the New England French Canadians and Canada's French Canadians into the whole of our respective bodies politic. [...] After nearly two hundred years with you and after seventy-five years with us, there would seem to be no good reason for great differientials between the French Canadian population elements and the rest of the racial stocks. Wider opportunities can perhaps be given to them in other parts of Canada and the US; and at the same time, certain opportunities can probably be given to non-French Canadian stock to mingle more greatly with them in their own centers.» Lettre de Roosevelt à Mackenzie King du 18 mai 1942, citée par Jean-François Lisée, Dans l'oeil de l'aigle, Montréal, Boréal, 1990, p. 455. p. 69

  • Mordecai Richler, «A reporter at Large. Inside/Outside», New Yorker, 23 septembre 1991, p. 40-46. Citation exacte, qui témoigne que pour certains, la voie oblique est parfois la meilleure: «Families of a dozen children were not uncommon. This punishing level of reproduction, wich seemed to me to be based on the assumption that women were sows.» p. 70

  • «Quant à l'accueil réservé par le Canada aux Juifs, au-delà des habituelles discriminations qu'ont connues ceux-ci, le point tourne principalement autour de la question des réfugiés juifs avant, pendant et même après la Seconde Guerre mondiale. Dans son livre paru en 1978, The Swastika and the Maple Leaf. Facist Movements in Canada in the Thirties (Toronto, Winnipeg, Vancouver, Fitzhenry and Whiteside, 1978), Lita-Rose Betcherman a montré l'hostilité ouverte de l'opposition officielle du Parti conservateur ainsi que l'inanité de l'action du gouvernement King. Ce tableau politique lui inspira la remarque suivante: «The réluctance of the Canadian government to admit Jewish refugees in any great number is a fair reflection of public opinion, English as well as French. While unemployment was the reason cited for Canada's closed door, underlying it was a strong Anglo-Saxon nativism permeated with antisemitism.» (p. 134) Cette affaire a été étudiée plus à fond par les historiens Irving Abella et Harold Troper dans leur livre None is toot many. Canada and the Jews of Europe 1933-1948, Toronto, Lester & Orpen Dennys, 1983. C'est ce livre qui a inspiré au juriste montréalais Irwin Cotler le dur commentaire suivant: «Peut-être 50 de ces criminels [nazis] vivent toujours au Canada, pays qui, entre 1933 et 1948 eut le «pire record» face aux réfugiés juifs de sorte qu'il y eut un temps où «il était plus facile d'entrer au Canada si l'on était nazi que si l'on s'affichait juif». (Le devoir, 9 décembre 1985.)

    Au bénéfice de ceux qui seraient tentés de tirer de l'affaire Roux des raisons de conforter la bonne conscience du Canada anglais, Irving Abella a fait le point dans un article paru dans le Globe and Mail le 21 novembre 1996 (p. A-3): «Antisemitism permeated the upper echelon of Canadian society. It was the leaders of English Canada, not Jean-Louis Roux and his colleagues, who have the most to answer for. After all, it was the Mackenzie Kings, the Frederick Blairs and the Vincent Masseys who closed Canada's doors to Jewish refugees, thus giving our country the worst record of any Western nation in providing sanctuary to the persecuted Jews of Europe in the 1930s and 1940. That, not parading down the streets of Montréal, was the real crime of this period.» p. 77-78

  • Pour les emplettes importantes, on allait chez Dupuis, le Canadien français, quand on se faisait un point d'honneur de ne pas aller chez les Anglais Henry Morgan, T. E. Eaton, Simpson ou Ogilvy (qui se piquait, lui, d'être écossais), tous ces grands magasins où Mordecai Richler raconte que sa mère lui interdisait d'aller car «ils étaient tous antisémites», et qu'elle l'envoyait faire son «achat chez nous» chez l'un des leurs.

  • Et si vous visitez le cimetière catholique de la Côte-des-Neiges, vous remarquerez qu'on y a effectué des regroupements par ethnie: Italiens, Polonais, Vietnamiens, Chinois... Il y aurait même un coin pour les Français de France qu'on appelle... le «cimetière des Français». Même le silence des morts s'exprime dans des langues différentes. » p. 83

  • L'origine ethnique sert aussi à délimiter la liberté d'expression de chacun, car au Canada, ce que disent les acteurs de la vie politique est jaugé largement à l'aune de leurs origines. Peter Blakie veut-il saluer la prestation de Lucien Bouchard devant les anglophones réunis au Centaur en mars 1996? Il n'y va pas par quatre chemins: «If that doesn't make English-speaking Quebecers happy, at least to some extent, then they don't belong in Montreal or Quebec. They should be somewhere else.» Autrement dit: «Si les Anglos ne sont pas contents, qu'ils s'en aillent!» Le ton est comminatoire, et la phrase en première page de la Gazette, mais personne ne la relèvera, car son auteur est de la meilleure souche qui soit. Julius Grey reproche-t-il aux dirigeants de la communauté juive d'exploiter à leurs propres fins les souvenirs d'Auschwitz - «to keep the community from falling apart»-, et délicat comme il sait l'être, choisit-il pour lancer sa vanne la période de recueillement qui correspond au cinquantième anniversaire de la libération des camps de concentration? Il se fera tancer dans les journaux, à la télévision, mais lui aussi est de bonne souche et on le laissera partir (il gambade toujours). Mike Harcourt, le premier ministre de Colombie-Britannique, nous menace-t-il de violences: «Nous serons vos pires ennemis. Et vous allez souffrir, et pas seulement économiquement»? Tout le monde aura vite fait d'oublier ce qu'il a dit, car il est anglais. En revanche, Pierre Bourgeault en vient-il à supputer qu'effectivement il ne serait pas bon qu'anglophones et allophones votent d'un seul et même souffle contre l'indépendance? Le voilà disparu, passé à la trappe de la political correctness. «Selon que vous serez puissant ou misérable...» disait en son temps La Fontaine. À notre époque et dans notre pays, selon que vous serez de bonne ou moins bonne souche, vous aurez bonne ou mauvaise bouche. Et ce n'est pas Doug Young, l'aimable ministre fédéral, qui va se plaindre de ce système très particulier de poids et de mesures qui lui a permis en toute impunité d'envoyer paître le député du Bloc Osvaldo Nunez d'un sonore «qu'il se cherche un autre pays!» que ne désavouerait pas un Jean-Marie Le Pen. p. 103

  • La religion aura entre autres orienté nos politiques d'immigration en faveur des protestants, et ces nouveaux venus n'auront pas peu contribué à alimenter les plus durs de nos conflits ethniques, comme le dit éloquemment l'historien Arthur Lower: «Les dizaines de milliers d'immigrants venus d'Irlande du Nord ont apporté avec eux toute l'hostilité qu'ils avaient nourrie au long de deux siècles de guerre contre les papistes irlandais. Ils ont introduit au Canada les malheurs séculaires de là-bas et ont dirigé ici leurs ardeurs militantes contre les Canadiens français du Québec» p. 105

  • Ce début d'anglicisation, qui est de si bon augure pour le Canada Anglais, Frank Scott l'a mis en lumière dès 1938: «On peut dire que le processus d'assimilation consiste en ce que tout le monde - sauf les Canadiens français - apprend à parler la langue de l'Amérique du Nord et adopte les moeurs nord-américaines.» p. 108

  • Pour bien faire comprendre que ce pays n'est pas d'un naturel daltonien, on prend soin dès 1901 de distinguer quatre grandes races par la couleur de la peau: «Les Blancs sont naturellement la race caucasienne, les Rouges les sauvages d'Amérique, les Noirs sont les Africains ou nègres, et les jaunes sont les Mongols (japonais et Chinois).» Les Blancs sont de loin les plus nombreux, mais n'est pas blanc qui veut. Seuls le sont les purs, ceux qui n'ont aucune goutte de sang autre: «Il n'y a que les Blancs purs qui seront classés comme Blancs; les enfants nés de mariages entre des Blancs et quelque autre des races pourront être classés comme rouges, noirs ou jaunes, quel que soit le degré de couleur.»
    Quatrième Recensement du Canada, 1901, vol. 1, p. xviii. p. 112-113

  • Ce que les critiques de l'intérieur ne réussiront pas, l'ennemi extérieur le réussira. Après Hitler, il était devenu difficile pour le Bureau fédéral des statistiques de faire usage du mot race: il l'abandonna donc. Mais il n'abandonnera pas la chose, qu'il conservera en 1951 sous l'ancienne et pudique appellation origine, avant de se fixer en 1961 sur l'appellation, que nous pratiquons depuis, d'origines ethniques. Actuellement (recensement de 1991), l'État Canadien enregistre les données suivantes: l'origine ethnique, celle du premier des ancêtres à avoir mis le pied en Amérique du Nord; la langue maternelle, qui est la première langue apprise et encore comprise; la langue parlée à la maison, dite aussi langue d'usage; la première langue officielle connue; les autres langues connues, langue officielle et langue non officielle; le lieu de naissance, pays étranger ou province canadienne; la religion; la citoyenneté; et pour ceux qui sont immigrants reçus ou qui l'ont été, l'age à l'immigration, l'année et la période d'immigration. Au total, une dizaine d'éléments. Cela fait beaucoup. Assez en tout cas pour alimenter «l'insistante fouille dans le bagage génétique d'un adversaire politique» que dénonçait si justement Agnès Gruda - et qui est sans doute le trait le plus désagréable et le plus dangereux de notre obsession ethnique. p. 115

  • Au recensement de 1891, on a posé à tous une seule question: «Êtes-vous Canadien-français?» On cherchait ainsi à ramener le tableau à sa plus simple expression: il y aurait d'un côté les Canadiens français, qui tenaient à être identifiés comme tels, et de l'autre, tous ceux qui ne l'étaient pas, et qui seraient tout simplement des Canadians. Mais ce fut un échec et l'on revint aux vieilles habitudes. p. 117

  • Comment parler de peuple là où il n'y a qu'assemblage de minorités et juxtaposition d'immigrants? Sur cette lancée, certains prestidigitateurs poussent l'habileté jusqu'à faire disparaître le pays lui-même: «Il n'y a pas de collectivité au Canada anglais, seulement des individus qui vivent sur le même territoire. [...] Le Canada n'a jamais vraiment été un pays, mais plutôt une zone de confort et de prospérité, une nation artificielle... Le Canadien anglais type n'existe pas. Il y a seulement 26 millions de personnes qui restent ensemble pour des raisons de sécurité et de prospérité.» Le Canada, pas un vrai pays? Ce n'est pas Lucien Bouchard qui le dit, c'est David Bercuson, Montréalais d'origine, historien de métier, apôtre libéral du morcellement des populations ... et martial partisan de la partition du Québec. p. 121

  • Au plébiscite sur la conscription, tenu le 27 avril 1942, le camp du OUI avait gagné haut la main: 63,5% dans l'ensemble du Canada. Mais les Canadiens français avaient voté massivement pour le NON (71,2% de l'électorat québécois, 56 comtés sur 65 ayant voté NON, les 9 autres, tous de Montréal et tous anglophones), exprimant ainsi ce que la Gazette appelait «a racial vote». Ce 63% aurait plu à n'importe quelle démocratie. Mais pas ici où les nationalistes canadiens le jugèrent nettement insuffisant. Qu'allaient donc penser nos grands frères de Londres et nos alliés de Washington? Cette affaire était «profondément regrettable», et elle n'en resterait pas là. On inviterait les dirigeants d'Ottawa à n'avoir plus d'yeux que pour ce que l'on appela - l'expression, on le voit, ne date pas d'aujourd'hui - «the rest of Canada», nos amis et alliés à n'avoir plus d'oreilles que pour la «true voice of the Dominion», la «national opinion». Le Québec s'était coupé lui-même du reste du Canada, «self-isolated from the rest of Canada». Pire encore, il s'était exclu de la compagnie des pays civilisés, «voted itself out of the company of allied nations». Le Québec s'était ostracisé lui-même, et cet ostracisme était aux dimensions du monde civilisé.

    La condamnation était lourde: 20 ans après, elle faisait encore mal à André Laurendeau: «J'ai parfois senti jusqu'à suffocation l'amère solitude des miens dans le monde», raconte-t-il dans ses souvenirs de la conscription publiés en 1962. Entre temps, le mauvais coucheur allait payer: à l'extérieur du Québec, où l'on commença par donner aux militaires engagés pour le seul «home front» le joli nom de «zombie», dont le Oxford English Dictionary confirme qu'il appartient au jargon militaire canadien, le «Canadian military slang», et qu'il était «an opprobrious nickname», une injure. Naturellement, un mot pareil était une invitation à joindre le geste à la parole. «On insulta ces pleutres, on les frappa, on les ridiculisa», comme le raconte Walter Stewart. Même ici, au Québec, on fit payer aux individus le prix de la décision collective, rappelle André Lanrendeau: «Les Canadiens français commencèrent à se faire insulter. À Montréal, des militants de la Fédération des oeuvres de charité recevaient la porte sur le nez. [...] À Québec, un journaliste est interpellé par un militaire: «I speak no foreign language». Mais la formule la plus répandue, c'était «Speak White» [...]. Ces injures étaient courantes.» p. 123-124-125

  • Ainsi, pour nous en tenir au fameux «vote ethnique» lors du dernier référendum, rappelons les analyses de Lise Bissonnette, qui n'a pas hésité - au risque, précisait-elle, de se faire traiter de raciste - à évoquer «la minorité de blocage qu'est le vote anglophone et allophone», ni celle de Don Macpherson: «C'est le refus massif des non-francophones qui demeure le plus sûr et peut-être ultime rempart contre la souveraineté. S'ils votent tous contre au référendum, les souverainistes devront obtenir plus de 60% de l'électorat francophone, ce qui, au demeurant, ne leur assurerait qu'une bien mince majorité.»

    [...] Ou encore les appels lancés à leurs troupes par les dirigeants de certaines organisations ethniques (la triade juive, grecque et italienne). Ces invitations ciblées ne sont pas nouvelles. Ainsi, dès septembre 1978, Trudeau dénonçait, devant les élèves du Montreal High School ceux qui «fuyaient» le Québec plutôt que de se battre pour gagner le référendum. Elles ne sont pas les dernières non plus, s'il faut en croire Christos Sirros, qui prépare déjà le prochain référendum: «Si le OUI ne passe pas cette fois-ci, il ne passera jamais, à cause de l'immigration et du vieillissement de la population.»
    P. 125-126-127

  • Thème voisin, et qui n'est pas moins à la mode: celui des minorités. Certaines sont «ethniques», d'autres «ethnoculturelles», d'autres encore «visibles» ou «identifiables» (et bientôt sans doute aussi «audibles»). Au: «Nous sommes tous des immigrants», s'ajoute ainsi le: «Nous somme tous des minoritaires!» p. 119

  • Ce thème s'inscrit lui-même dans le droit fil de l'idée exprimée par Hugh MacLennan, selon qui le Canada était un pays composé de vaincus: Français vaincus sur les plaines d'Abraham par les Britanniques, loyalistes vaincus à Lexington et ailleurs par les Yankees, Écossais vaincus par les Anglais à Culloden, Irlandais vaincus un peu partout par la famine... auxquels il aurait pu ajouter tous les vaincus des guerres, froides ou chaudes, du XXe siècle. Hier, tous des vaincus, aujourd'hui, tous des minoritaires!

    Tiré de «An Eagle Mewing», conférence prononcée à Washington le 30 avril 1953, reproduite dans Hugh MacLennan, Thirty and Three, Toronto, Macmillan of Canada, 1954, p. 229.

  • Ces votes seraient ethniques au sens où ils marqueraient l'appartenance ethnique, comme l'on disait du vote des Canadiens français au plébiscite de 1942 qu'il exprimait «A racial attitude», c'est-à-dire une manière de penser, de sentir et d'être propre à une collectivité et façonnée par l'histoire? Mais chacune de ces ethnies - et il y en a plusieurs - qui votent dans le même sens aurait-elle donc par-devers elle ses raisons propres et ses manières particulières d'Aller vers le camp du NON, comme si les raisons de voter NON étaient inépuisables et aussi diverses que la diversité du monde? Les chemins ethniques mèneraient donc tous à Rome? À moins que la réalité ne soit tout autre, qu'il n'y ait qu'un seul chemin - celui tracé par le Canada anglais - que tous empruntent et qui ainsi les conduit immanquablement au même point d'arrivée. Ainsi, ce n'est pas parce qu'ils sont juifs, grecs ou italiens mais bien parce qu'ils sont anglophones - Anglo-Canadians, English-Speaking Canadian, Canadian - que ces hommes et ces femmes votent NON. À force de s'adonner à l'obsession ethnique et de coller des étiquettes ethniques partout selon la mode du multiculturalisme canadien, on avait oublié qu'il n'y avait pas de mosaïque sans ciment, qu'en l'espèce c'est le Canada anglais qui est le ciment et que, s'il y a un bloc, c'est d'un bloc linguistique qu'il s'agit. p. 188

  • Quoi qu'il en soit, plusieurs traits du discours dans lequel baignent ces votes sont fortement marqués au coin de l'ethnicité. Qu'on en juge:

    ° De larges pans de ce discours ont été taillés sur mesure pour telle ou telle ethnie. Évoquer l'antisémitisme, c'est cibler l'électorat juif; le racisme des Blancs, c'est viser les minorités visibles; la xénophobie, c'est toucher tous ceux dont on a pris soin au préalable de souligner la différence d'origine. ° Ce discours est tenu par ce qu'on appelle des associations ethniques. Ce n'est pas l'association des Juifs pour le NON qui parle - ou celle des Grecs ou des Italiens -, c'est le Congrès juif, le Congrès italien, le Congrès hellénique... Et ils parlent au nom de tous les Juifs, de tous les Italiens, de tous les Grecs... L'ethnie parle à l'ethnie au nom de l'ethnie. Celle-ci prend en charge une option, en devient le vecteur. On ethnicise ainsi les comportements électoraux: être d'une ethnie, c'est être d'une option. En retour, on politise l'ethnie: plus exactement l'appartenance à l'ethnie. Pour être de l'ethnie, il faut être de l'option. Le «nous» ethnique devient ainsi exclusif: ceux qui ne sont pas de l'option ne sont pas vraiment de l'ethnie.
  • Et les 40% de francophones qui ont voté NON? Ces 40% sont bien commodes: certains voudraient s'en servir comme d'un bouclier devant l'interpellation historique que leur adressent les indépendantistes. Viendraient-ils à fondre comme neige au soleil pour se ranger dans le camp du OUI (lequel regrouperait alors, non plus 60% mais 100% des Québécois francophones) que cela ne changerait rien à ceux qui entretiennent l'hostilité à l'endroit du Québec. Au contraire, cela viendrait sans doute renforcer celle-ci, et c'est plus proprement à un appel aux armes qu'à un ralliement démocratique que l'on assisterait.

    Note 75: Cela est déjà commencé, s'il faut en croire, entre autres amateurs de cimetières, le bon Dr Singh, l'organisateur du défilé du 1er juillet à Montréal qui en juillet 1996 appelait au bruit de bottes et invitait «à se battre et à mourir» pour le Canada. »