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CONFÉRENCE SUR LE RACISME

La colère monte chez les peuples autochtones

Jooneed Khan
La Presse - dimanche 02 septembre 2001

Le projet de Déclaration finale de la Conférence mondiale contre le racisme (CMCR), déjà mis à mal à Durban par la polarisation autour de l'esclavagisme colonial et du Proche-Orient, provoque maintenant la colère des peuples autochtones.

Si le projet, se référant aux peuples indigènes, est adopté dans sa présente forme, «il perdra toute intégrité et toute crédibilité, et jetterait l'opprobre sur le système de droit international», affirme un texte que le Caucus des peuples indigènes peaufinait la nuit dernière, et pourrait rendre public dans les prochains jours.

C'est que le paragraphe 27 du projet, déjà approuvé au 3e Comité préparatoire le mois dernier à Genève, met l'expression «peuples indigènes» entre guillemets, la soustrait aux implications du droit international, et dit que «les droits» des peuples indigènes n'ont de sens que «dans le contexte des négociations» avec les États.

Ailleurs, le projet «reconnaît pleinement les droits des peuples autochtones», mais «dans le respect des principes de souveraineté et d'intégrité territoriale des États».

«C'est du racisme pur et simple car l'ONU, dont les principes fondateurs et tous les documents juridiques postulent l'égalité des individus et des peuples, est en train de dire, à cette Conférence contre le racisme, que les normes internationales ne s'appliquent pas aux peuples indigènes, que leurs droits sont restreints alors que ceux des peuples non-indigènes ne le sont pas», a affirmé hier Kenneth Deer, éditeur du journal Eastern Door, à Kahnawake.

«Je suis d'accord», a lancé Warren Allmand, président du centre Droits et Démocratie basé à Montréal. «J'étais ministre en 1976 quand le Canada a signé la Convention de l'ONU sur les droits civils et politiques. Nous avons ensuite signé celle sur les droits socio-économiques et culturels. Eh bien, les deux conventions affirment le droit des peuples autochtones à l'autodétermination, sans qualification ni restriction aucune. Je ne comprends pas que le Canada ait laissé passer sans broncher ce paragraphe 27», a-t-il poursuivi.

Présente hier à une conférence de presse de Matthew Coon Come, le président de l'Assemblée des Premières Nations du Canada (APN), le docteur Erica-Irene Daes, experte de l'ONU sur les droits des peuples indigènes avec plus de 20 ans d'expérience, s'est dit «entièrement d'accord» avec la dénonciation du paragraphe 27. «Mais, a-t-elle ajouté, s'il est adopté tel quel, nous allons exploiter la reconnaissance de l'expression peuples autochtones en fonction de la Charte et des conventions de l'ONU, qui ont préséance sur toute Déclaration émanant d'une conférence comme celle-ci».

Coon Come, portant une veste de daim et coiffé de sa couronne de plumes, avait convoqué la conférence de presse pour répondre aux attaques médiatisées du ministre canadien des Affaires indiennes Robert Nault, qui exigerait de lui «des excuses pour avoir dénoncé, en Afrique du Sud, ce qu'il appelle la honte cachée du Canada», c'est-à-dire le fragile dénuement des peuples autochtones.

«Le ministre aurait même dit qu'il lui serait très difficile de s'asseoir et de travailler avec moi pour des années à venir», a-t-il précisé.

«C'est une menace voilée, comme au temps où certains gouvernements du Canada nous coupaient nos budgets sociaux pour avoir protesté contre notre condition en Cour ou à l'étranger ou dans des forums internationaux. Si ce n'est pas une menace, j'invite le gouvernement du Canada à le dire explicitement», a déclaré Coon Come.

«Le ministre et le gouvernement tirent sur le messager, au lieu de reconnaître le problème fondamental de notre dépossession et du fait que nous sommes privés de nos terres, et des pratiques gouvernementales visant à l'extinction de nos droits et à l'exclusion sociale de nos peuples», a-t-il poursuivi.

«Je n'ai pas de problème avec les Canadiens, qui sont généralement équitables et qui veulent la justice. La position officielle du gouvernement sur l'autodétermination autochtone est également louable. Mais il y a un grave problème de deux poids, deux mesures au Canada en ce qui concerne les droits indigènes chez nous et dans le système onusien», a-t-il encore dit.

«Notre peuple meurt par milliers chaque année comme conséquence d'une basse espérance de vie, du surpeuplement communautaire et du manque de logements, d'une incarcération disproportionnée, de maladies infectieuses, de suicides, de pauvreté et de chômage massifs. Ce sont les commissions d'enquête du gouvernement et de l'ONU elles-mêmes qui le disent. C'est un phénomène de racisme structurel chez un membre de l'ONU. Une conférence contre le racisme n'est-elle pas l'endroit pour en parler ouvertement et de manière responsable?» a-t-il demandé.

Avant de conclure: «Je ne me tairai pas. Je vais continuer de disséminer ces constats d'enquêtes officielles. Je n'ai pas à m'excuser. Je dis la vérité. L'angoisse de nos peuples est réelle et la colère monte chez nos jeunes. La négation de cette réalité par le ministre ne fait qu'accroître cette angoisse et cette colère.»

Rigoberta Menchu Tum, l'indigène guatémaltèque Prix Nobel de la Paix, n'a pu prendre part à la conférence de presse, mais elle est proche des rédacteurs de la Déclaration que prépare le Caucus autochtone, qui regroupe les organisations et peuples reconnues par l'ONU. Le Mexicain Rodolfo Stavenhagen, nommé il y a six mois rapporteur spécial de l'ONU sur les droits et libertés des peuples indigènes, y était présent, de même que le député libéral Irwin Cotler.