«« Intégration et religion

Un compromis inacceptable

Michèle Ouimet
La Presse Le samedi 16 février 2002

Éditorial - L'école primaire Sainte-Catherine-Labouré, dans LaSalle, est secouée par une controverse. Les parents d'un élève sikh de 12 ans tiennent mordicus à ce que leur enfant puisse porter un kirpan, c'est-à-dire un couteau d'une vingtaine de centimètres. Symbole de la religion au même titre que le crucifix pour les catholiques, les Sikhs doivent garder un kirpan sur eux, jour et nuit.

La direction a refusé. Pour une raison facile à comprendre. Les écoles déploient d'énormes efforts pour lutter contre la violence, pas question qu'un jeune ado se balade avec un couteau dans les poches, même au nom du sacro-saint principe de la liberté religieuse. Ce n'est pas la première fois que la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys est confrontée à ce problème mais les parents ont toujours accepté un compromis: l'élève porte plutôt un pendentif en forme de kirpan.

Mais à Sainte-Catherine-Labouré, l'école la plus défavorisée de LaSalle, la direction s'est heurtée à l'intransigeance des parents qui, après avoir rejeté l'habituel compromis, se sont rués chez un des meilleurs avocats de la ville, Julius Grey.

À la suite de laborieuses discussions, un autre compromis a été élaboré: le kirpan sera porté sous les vêtements, enveloppé dans un étui cousu. Les parents et la Commission scolaire ont accepté, l'école a refusé. Le dossier est bloqué, c'est l'impasse.

Qui a raison? Jusqu'où faut-il étirer la notion d'accommodement raisonnable? Jusqu'où l'école doit-elle aller afin de respecter la liberté religieuse sans heurter ses propres valeurs? Où doit-on tracer la ligne? Cette histoire de kirpan rappelle le psychodrame déclenché en 1995 par une jeune fille qui avait été renvoyée chez elle par l'école parce qu'elle portait un foulard islamique. À cette époque-là, la France aussi vivait une guerre du voile mais, fidèle à sa tradition républicaine et laïque, elle avait refusé tout compromis et interdit le port du hijab dans ses écoles pourtant fréquentées par une importante minorité musulmane.

Au Québec, l'histoire n'a pas connu le même dénouement.

Après des débats explosifs et des torrents d'avis - la Commission des droits de la personne, le Conseil du statut de la femme, la CEQ, etc. -, les écoles avaient finalement accepté le voile.

Est-ce que ce compromis était acceptable? Oui. Le foulard ne bouleverse pas les valeurs fondamentales de la société et il ne provoque pas d'inconvénients majeurs. L'accepter permet de respecter la liberté religieuse indispensable dans une ville multiethnique comme Montréal.

Par contre, le kirpan va au-delà de l'accommodement raisonnable car il bouscule des principes qui font consensus, soit la tolérance zéro envers la violence dans les écoles. Après tout, la liberté de culte est totale au Québec et les Sikhs peuvent pratiquer leur religion et construire tous les temples qu'ils souhaitent. Ils ont d'ailleurs érigé une énorme église à LaSalle.

Certains accommodements sont inacceptables et la question est facile à trancher. À Edmonton, des mennonites ont demandé que leurs enfants n'aient pas accès à la bibliothèque de l'école parce qu'elle contient des livres profanes. Hors de question, a tranché la direction.

D'autres exigences sont plus troubles et la ligne qui flirte avec l'intolérance est ténue. Doit-on modifier le calendrier scolaire pour tenir compte des fêtes religieuses autres que catholiques, doit-on aménager des lieux de prière pour les musulmans?

Une école ne peut pas refuser à la légère les demandes des parents mais elle ne doit pas, non plus, tomber dans l'excès contraire et accepter des exigences déraisonnables.