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«« Intégration et religion
Le kirpan, la kippa et la burqa
Pierre Foglia
La Presse Le samedi 13 avril 2002
On saura mardi si ce garçon de 12 ans d'origine sikhe qui voulait aller à l'école avec son kirpan pourra effectivement y aller, ou s'il recevra des cours privés chez lui, donnés gratuitement par la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys. De toute façon, la mesure sera provisoire, le fond de l'affaire devant être jugé en mai en Cour supérieure. Pour ceux qui n'auraient pas suivi cette histoire qui traîne dans l'actualité depuis quelques semaines, un kirpan est un poignard dont la lame mesure environ 20 centimètres. Le kirpan est aussi, pour les sikhs, un symbole religieux à peu près équivalent à notre crucifix.
L'école (Sainte-Catherine-Labouré) refuse d'accueillir l'enfant et son kirpan pour des raisons de sécurité. L'avocat de la famille du jeune sikh, Julius Grey, brandit la Charte canadienne des droits et libertés, qui invite, bien sûr, au respect des valeurs religieuses de chacun.
Très, très bien, la liberté religieuse. Mais que faire quand les valeurs religieuses d'un individu entrent en conflit avec les règlements ou les codes de la collectivité? Que faire quand, par exemple, et c'est le cas avec ce jeune sikh, ces valeurs posent un problème de sécurité? La Charte canadienne des droits, qui a pensé à tout, introduit, pour ces cas d'exception, la notion juridique d'accommodement raisonnable.
Se référant à cette notion, la Cour nous dira, en mai, ce que devrait être un accommodement raisonnable dans cette histoire.
Mais qui nous dira si la Charte elle-même est raisonnable?
On s'étonne - en tout cas, moi, je m'en étonne et m'en désole un peu - que la charte d'un pays moderne, démocratique, ne consacre pas clairement la séparation du religieux et de l'État, n'affirme pas la laïcité des institutions publiques, en particulier de l'école publique. Bien sûr que ce jeune garçon ne devrait pas être autorisé à aller à l'école avec son kirpan. Pas parce que c'est un couteau, mais bien parce que c'est un symbole religieux. Et le foulard islamique, alors? Il faudrait l'interdire aussi. Et la kippa - la calotte - que les juifs portent sur la tête? L'interdire également. Le crucifix dans le cou? On n'ira pas regarder sous les chemises ni dans les cartables pour vérifier s'il s'y trouve des photos de Jésus ou d'Allah. C'est pas compliqué, le code vestimentaire des écoles publiques devrait interdire les symboles religieux ostentatoires qui permettent d'identifier l'appartenance religieuse des élèves.
Toutes les religions sont obscurantistes. Aucune n'incline aux droits de l'homme et de sa fiancée. Toutes sont dépositaires du Vrai et du Bien. Toutes sont missionnaires et revendiquent le pouvoir d'enseigner le Vrai et le Bien. C'est bien pour ça que la première chose à faire avec les religions, c'est de les virer des écoles.
La Charte canadienne des droits et libertés a l'air de croire que la liberté religieuse, pour être vraiment libre, doit pouvoir se donner en représentation, en tout temps, en tous lieux, et exhiber ses symboles les plus archaïques - pourquoi pas la burqa?... Loin de refléter une quelconque largesse d'esprit, la Charte canadienne reflète, sur ce point précis, la peur obsédante des Canadiens de ne pas être politiquement corrects.
C'est d'ailleurs cette même peur qui fonde une autre hérésie très canadienne: le multiculturalisme. Le multiculturalisme est traversé des mêmes bons sentiments que la Charte quand elle parle de liberté religieuse. On trouve, dans la loi canadienne sur le multiculturalisme, le mot «promouvoir»... Promouvoir chacune des collectivités - arabes, orientales, méditerranéennes - qui font le Canada, au lieu d'en hâter la fusion dans une culture commune. Avec des accidents de parcours parfois délirants. J'ai en tête deux jugements de cour très multiculturels dans des cas de violence avec sodomie - l'un à Montréal, l'autre à Edmonton. Dans les deux cas, les juges avaient justifié leur clémence en faisant valoir que la sodomie était un trait de la culture des accusés...
Pour en revenir aux religions, il est un moyen éprouvé, moderne, d'éviter les problèmes d'ordre religieux dans une société par ailleurs totalement ouverte à toutes les pratiques religieuses: la laïcité. On est sikh chez soi, dans son temple, dans ses loisirs, dans les valeurs que l'on transmet à ses enfants, mais on ne peut pas être sikh, ni catholique, ni juif, ni musulman à l'école publique, parce que l'école publique est laïque. À l'école publique, on est citoyen, et seulement citoyen.
Les immigrants sikhs, musulmans, juifs, protestants, moonistes, devraient être dûment instruits à leur arrivée de ce qu'est un citoyen. Les plus orthodoxes qui refuseraient cette obligation de réserve en terrain neutre laïque, ou qui seraient trop incapables de cette sensibilité citoyenne à l'autre, seraient alors reconduits gracieusement dans la dictature religieuse de leur choix.
L'autre avantage de la laïcité, c'est qu'à une époque où un adulte ne peut pas prendre l'avion avec son canif, on ne livrerait pas des batailles judiciaires ridicules et interminables pour savoir si un enfant peut aller à l'école avec son poignard.
(...)
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