«« Intégration et religion

Pas de kirpan à l'école

Ginette Gagnon
Le Nouvelliste Le vendredi 19 avril 2002


Éditorial - La société québécoise ferait-elle preuve d'intolérance religieuse en interdisant à un jeune sikh de 12 ans de fréquenter l'école avec un poignard à la ceinture? Certainement pas.

L'affaire sera plaidée sur le fond, le mois prochain, en attendant, le jeune Gurbaj a obtenu du tribunal la permission de porter l'arme rituelle en classe à condition qu'elle soit dissimulée sous ses vêtements et cousue dans un fourreau de tissu.

On comprend difficilement l'acharnement des parents de Gurbaj dans cette affaire. C'est la première fois que l'école Sainte-Catherine-Labouré à Montréal est confrontée au problème. Pourtant, elle accueille plusieurs enfants de confession sikh sans qu'il n'y ait jamais eu le moindre incident. Les familles en question usent d'un compromis pour éviter toute confrontation inutile: les sikhs baptisés doivent porter le kirpan jour et nuit, mais les parents acceptent que l'arme traditionnelle soit remplacée par un modèle en plastique ou par un pendentif. Les parents de Gurbaj, eux, ont décidé de se battre pour imposer le vrai kirpan, un couteau avec une lame de 20 centimètres.

Difficile pour l'ensemble des parents de l'école d'accepter la chose. On les comprend. Il ne s'agit pas ici d'intolérance religieuse, mais d'inquiétude légitime. Ces dernières années, des cas de violence à l'école ont fait tristement la manchette ce qui a amené les directions scolaires à être plus vigilantes encore face à la sécurité. Interdire les couteaux et objets offensifs à l'école est un minimum incontournable. Les parents de Gurbaj ont beau prétendre que le kirpan est un objet religieux et non une arme, un couteau c'est un couteau.

Personne ne prétend que le jeune garçon est violent et pourrait user de son kirpan pour menacer ses camarades. On ne fait pas le procès du comportement de Gurbaj dans cette affaire. Ce qu'on peut craindre, cependant, c'est qu'en cas d'altercation, par exemple, quelqu'un puisse être blessé par le kirpan. On peut craindre aussi qu'un élève mal intentionné s'empare du kirpan pour en faire mauvais usage.

L'avocat de la famille de Gurbaj, Me Julius Grey, a déjà déclaré que "La société doit accepter certains inconvénients pour accommoder les convictions religieuses de ses groupes minoritaires". On peut se permettre de ne pas partager cette opinion. Un kirpan, ce n'est pas un turban, ni un voile, c'est un objet qui pourrait théoriquement blesser quelqu'un. C'est un objet qui a un potentiel de provocation. Les compagnies aériennes interdisent le port du kirpan par mesure de sécurité; il n'y a pas de raison pour que l'école ait des standards plus élastiques.

Les parents de Gurbaj vont invoquer en cour que la Charte des droits et libertés garantit la liberté de culte. Mais personne n'empêche la famille de pratiquer sa religion. Ce qu'on lui demande c'est de ne pas imposer ses rituels au mépris de la sécurité. La Charte prévoit aussi qu'il peut être raisonnable d'imposer certaines limitations à un droit pour ne pas brimer d'autres droits. Et le droit à la sécurité n'est pas secondaire, loin de là.

Il est vraiment triste que cette affaire ait pris des proportions pareilles. En voulant imposer le kirpan à tout prix, les parents du jeune garçon l'ont transformé en martyr d'une cause et contribueront à sa marginalisation à l'école sinon à nourrir des sentiments de racisme envers les sikhs. Dommage.

Mercredi matin, lorsque Gurbaj est retourné en classe avec son kirpan, des parents déchaînés l'injuriaient copieusement. Une scène épouvantablement disgracieuse où intolérance et racisme se disputaient la vedette. Dire qu'on croyait s'éviter ce genre de dérapage-là en déconfessionnalisant les écoles.