«« Intégration et religion

Des kirpans et des parents

Rima Elkouri
La Presse Le mercredi 24 avril 2002

Comme ils ont eu l'air imbécile ces parents furieux qui ont accueilli par une pluie d'injures, la semaine dernière, l'enfant au kirpan de l'école Sainte-Catherine-Labouré. Comme ils nous ont fait honte avec leurs stupides «Hey! le Paki! Retourne dans ton pays».

Ils sont inquiets pour leurs enfants, a-t-on dit. Inquiets pour leur sécurité. Je dois dire moi aussi que je suis inquiète pour leurs enfants. Inquiète qu'ils soient élevés par de tels parents.

Est-ce à dire, en revanche, que j'adopte le point de vue de ces parents sikhs qui tiennent mordicus à ce que leur fils porte le kirpan à l'école? Pas du tout. À mon sens, le port de tout objet, symbolique ou non, religieux ou non, assimilable à une arme, devrait être interdit à l'école.

Lundi soir, dans le gymnase de cette école primaire de LaSalle, une centaine de parents étaient réunis pour faire le point sur cette histoire de kirpan devenue débat national. D'un côté, ceux qui craignent que le poignard sikh, même enveloppé dans un étui de coton et porté sous les vêtements, ne se retourne contre leurs enfants. De l'autre, une vingtaine de sikhs pour qui le kirpan n'est pas une arme dangereuse mais un symbole religieux. Entre les deux, un fossé.

On pourrait croire qu'il s'agit là d'un fossé entre immigrants et société d'accueil québécoise. Il n'en est rien. Car, faut-il le préciser, dans ce débat où les nuances ont souvent été escamotées, parmi les parents inquiets, on compte de nombreux immigrants.

Il n'est pas tout à fait juste non plus de dire que le débat en est un entre sikhs et non-sikhs. Car environ 60% des sikhs ne portent pas le kirpan. Seuls ceux qui appartiennent à la khalsa, c'est-à-dire à la communauté sikhe orthodoxe, le portent. Et encore, il faut dire que la tradition est en perte de vitesse chez les sikhs vivant en Occident.

Dans le gymnase inquiet, la porte-parole du comité des parents a précisé d'emblée que les manifestations de xénophobie de la semaine dernière ne reflétaient en rien le point de vue de l'ensemble des parents. Le comité n'a rien contre la communauté sikhe, a-t-elle dit. «Ce n'est pas une question de racisme, mais de sécurité.»

Drôlement glissante tout de même, cette question de sécurité. Il s'en est dit des bêtises au micro au nom de cette sécurité.

«Si, demain, il y a un accident, si l'enfant tombe et que le couteau lui transperce le corps, qui est responsable?» demandait un père. Est-ce que quelqu'un peut nous garantir que nos enfants sont en sécurité? renchérissait un autre. Est-ce qu'on peut nous dire combien de «ces enfants-là» fréquentent «nos» écoles?

Moi, je n'avais qu'une question en tête. Est-ce que vous pouvez tous vous calmer un peu?

La tension dans le gymnase est montée d'un cran quand deux adolescentes sikhes ont pris la parole. «Nous autres, sikhs, nous voulons la paix, a dit l'une d'elle. Ça fait 100 ans qu'on est ici et il n'y a jamais eu d'incidents avec le kirpan.»

«J'ai 16 ans, ça fait quatre ans que je porte le kirpan et je n'ai jamais eu de problème», a renchéri l'autre jeune fille.

«Il y a déjà eu des accidents avec des ciseaux à l'école. Est-ce que vous considérez les ciseaux comme une arme?» ont-elles demandé.

La foule a accueilli ces propos avec un murmure hostile qui s'est transformé en chahut frileux quand un homme coiffé d'un turban noir est venu plaider sa cause en anglais. «On nous a dit que la réunion serait en français!» rouspétaient des parents contrariés. «C'était écrit dans la lettre qu'on a reçue!»

«Je vous ai demandé un peu de tolérance!» a lancé le président de la commission scolaire, comme s'il réprimandait une classe de maternelle.

D'un côté, au nom de la sécurité, le débat dérape. De l'autre, au nom de la liberté religieuse, le débat s'enlise. Que le tribunal, qui doit trancher le 16 mai, se montre en faveur des uns ou des autres n'y changera rien. Il faudra que les parents, sikhs et non-sikhs, se rendent compte qu'il y a un lendemain à tout. Que l'harmonie ne naît pas comme par magie des dialogues de sourds dans des gymnases inquiets.