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«« Intégration et religion
Controverse à l'école Sainte-Catherine-Labouré
Une histoire de kirpans
MATHIEU BOISVERT
Professeur au département des sciences religieuses
de l'Université du Québec à Montréal
Le Devoir 25 avril 2002
Le mot «kirpan», ce fameux «poignard» que portent tous les sikhs orthodoxes, est un terme qui revient régulièrement dans les médias ces jours-ci. J'aimerais ici mettre en exergue l'origine de ce symbole religieux pour que nous puissions saisir la signification du port du kirpan pour les sikhs.
Il faut premièrement situer le sikhisme. Cette tradition religieuse est née en Inde, plus exactement au Panjab, au XVe siècle. Cette époque était particulière car marquée par une fébrilité religieuse: d'une part, la tradition mystique sant, d'origine hindoue, qui mettait l'accent sur la dévotion envers un dieu ineffable, sans attribut; d'autre part, un courant semblable qui s'exprimait à travers le soufisme dans l'Islam. L'Inde à majorité hindoue était sous contrôle musulman depuis quatre siècles déjà et les tensions entre les deux communautés augmentaient. C'est à ce moment que naquit Guru Nanak, le fondateur de la tradition sikhe. Celui-ci aurait, à la suite d'une expérience spirituelle dans la rivière Bein, au Panjab, prononcé la fameuse phrase: «Il n'y a ni hindou ni musulman» (tous sont semblables aux yeux de Dieu). Ce fut le début du sikhisme.
Près de deux siècles plus tard, les hindous du Cachemire étaient opprimés par le gouverneur moghol de cette région et vinrent rencontrer le neuvième successeur de Nanak, Guru Tegh Bahadur, pour lui demander de les délivrer de la tyrannie religieuse qu'ils subissaient. Tegh Bahadur, pour qui la liberté religieuse était fondamentale, décida alors de se rendre à Delhi pour rencontrer l'empereur moghol Aurangzeb. Mal lui en prit: il fut arrêté en cours de route, jeté en prison et torturé à mort pour qu'il se convertisse.
Lorsque le fils de Tegh Bahadur - Gobind Singh - eut vent du meurtre de son père, il fut irrité que personne ne lui ait porté secours. Il fit alors le voeu de créer un ordre religieux distinct de tout autre pour s'assurer que les membres de la communauté sikhe ne perdent leur identité en raison de pressions externes. C'est ainsi que le dixième et dernier gourou sikh, Guru Gobind Singh, créa la communauté orthodoxe qu'est la khalsa.
Selon la tradition, tout individu initié à la khalsa doit se laisser pousser les cheveux, porter des armes et prendre le nom de Singh (lion) ou de Kaur (princesse) pour une femme. Les cheveux et le port d'arme font partie d'un ensemble qui sera plus tard connu sous l'appellation «les cinq k», chaque élément commençant en panjabi par la lettre k. Nous avons ainsi les cinq symboles de tout sikh membre de la khalsa: barbe et cheveux non coupés (kesh), peigne porté dans les cheveux (kangha), bracelet de métal (kaya), dague ou sabre en acier (kirpan) et boxer en guise de sous-vêtement (kacch). De nos jours, approximativement 40 % des sikhs appartiennent à la khalsa et portent les «cinq k», tout comme dans le judaïsme et l'islam, où seulement une proportion des adhérents revêtent respectivement la kippa ou la burqa.
Il importe de noter que la motivation originale de l'élaboration des «cinq k» était d'instituer une communauté apte à protéger ses convictions et pratiques religieuses.
Pour les sikhs vivant au Québec, les «cinq k» sont essentiellement symboliques; ils contribuent à alimenter leur identité d'origine ainsi que le souvenir de Gobind Singh et Tegh Bahadur, ce dernier étant mort pour assurer la libre expression des croyances et pratiques religieuses.
L'opposition virulente de certains parents de l'école Sainte-Catherine-Labouré démontre bel et bien leur crainte par rapport à la sécurité de leur enfant; il faudrait cependant s'assurer que ce soit cette crainte qui soit transmise à la communauté sikhe plutôt que des commentaires racistes, inacceptables dans une société dite ouverte envers la diversité culturelle. De tels commentaires accompagnés du rejet catégorique du port des «cinq k» ne feront que contribuer au repli de la communauté sikhe sur elle-même et renforcer le sentiment de groupe brimé et opprimé.
D'autre part, il faudrait également que la communauté sikhe se pose elle-même des questions sur la pertinence du port du kirpan dans les écoles québécoises et qu'elle prenne conscience des raisons pour lesquelles certains parents s'y opposent. Le dialogue et la compréhension de la position de l'autre constituent la seule voie possible pour résoudre ce conflit.
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