«« Intégration et religion

Le kirpan à l'école?

OUI : Son aspect religieux rend impossible son emploi comme arme offensive

Manjit Singh
L'auteur est professeur et aumônier sikh à l'Université McGill. Il est également directeur du Canadian Sikh Council, à Ottawa. La Presse Le mercredi 24 avril 2002

L'affaire du kirpan en cours à l'école Sainte-Catherine-Labouré a dévoilé le point faible de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, du ministère de l'Éducation et de l'establishment politique du Québec. Tous les trois sont coupables d'avoir laissé cette situation se détériorer au point où elle nous rappelle la lutte pour les droits civils des années 1960 menée dans le sud des États-Unis.

Je fais référence ici aux enfants afro-américains harcelés par des parents blancs, des adultes, sous les yeux des policiers présents sur les lieux pour assurer que soit appliquée la déségrégation ordonnée par la cour sans qu'aucun mal ne soit fait aux enfants de la minorité. La semaine dernière, le spectacle de Gurbaj Singh, jeune garçon sikh de 12 ans, retournant à son école de LaSalle semblait être une triste répétition des événements des années 1960.

Par la même occasion, la réputation de la province de Québec a été ternie et un fossé s'est creusé entre les minorités et le reste de la population.

Des efforts ont été faits pour expliquer aux parents inquiets ainsi qu'à la commission scolaire que le kirpan a une grande signification historique et philosophique dans la religion sikhe. C'est en venir trop rapidement à une conclusion que d'assimiler le kirpan à une arme. La communauté sikhe a eu l'impression que la commission scolaire ne souhaitait pas connaître son opinion sur le kirpan. C'est tout simplement une arme, soutiennent la commission scolaire et les parents. Et ils continuent de maintenir ce point de vue.

Plutôt que de m'engager dans une longue explication sur la signification du kirpan, j'aimerais parler d'une autre arme dont les origines remontent à l'Europe médiévale, qui est aujourd'hui un symbole des autorités publiques au Québec et au Canada. Je parle ici de la masse posée sur la table devant les présidents de la Chambre des communes à Ottawa et de l'Assemblée nationale à Québec.

Selon le dictionnaire Webster, la masse «tient du gourdin utilisé surtout au Moyen Âge comme masse d'armes et est un bâton ornemental symbolisant l'autorité porté devant un fonctionnaire ou un corps législatif».

Cette définition établit clairement qu'une masse est une arme. Toutefois, aux deux assemblées législatives, elle est un symbole de l'autorité de l'État. Personne n'a jamais pensé qu'un jour, un membre de l'une de ses assemblées pourrait, dans un mouvement de rage, utiliser cette arme contre un collègue. J'arrive au but de ce discours: à travers les âges, par consentement mutuel, cette arme meurtrière en est venue à représenter l'autorité de l'État.

Il en est de même pour le kirpan sikh. C'est pourquoi il est troublant de voir qu'il y a dans ce cas deux poids et deux mesures. Il semble que les valeurs culturelles de l'eurocentrisme l'emportent sur celles des minorités. L'importance du kirpan en tant qu'article religieux rend impossible son emploi comme arme offensive. Mais la commission scolaire et les parents ont aussi rejeté cet argument.

Il y a peut-être une leçon à tirer de cette malheureuse histoire. Les gouvernements qui se sont succédé au Québec n'ont pas réussi à préparer adéquatement la société pour qu'elle compose avec les changements démographiques qu'a entraînés la vague d'immigration des derniers trente ans. Au Québec, la politique sur l'éducation n'a jamais été revue pour mieux refléter la réalité des nouvelles cultures qui y élisent domicile. La nouvelle loi sur l'éducation, en vigueur depuis l'an dernier, a elle aussi échoué sur ce plan. Par exemple, chaque école est dotée d'un comité directeur composé de parents et d'enseignants qui n'ont pas été sensibilisés aux autres cultures. Ces comités continuent de refléter les valeurs de l'éducation judéo-chrétienne qu'ont reçue leurs membres.




Le kirpan à l'école?

NON : Il faut d'abord penser à la sécurité de tous

Anne-Marie Gauthier
L'auteure s'exprime au nom de la Coalition de parents de l'école Sainte-Catherine-Labouré.

La Presse Le mercredi 24 avril 2002



Dans le livre Religions du monde (J. Bowler, Larousse, 1998), le kirpan est défini comme un poignard, symbole de la résistance au mal. Le danger éminent que représente le port d'un couteau est sans conteste. Très tôt dans notre éducation, on nous a toujours affirmé qu'un individu qui portait un couteau était armé et constituait une menace potentielle à notre sécurité.

Le code de vie de l'école Sainte-Catherine-Labouré indique clairement que tout objet dangereux est interdit. Selon la résolution numéro 050 du Conseil d'établissement de cette même école, «chaque élève, membre du personnel et les intervenants ont le droit de vivre et de travailler dans un milieu sécuritaire». La sécurité avant tout, non seulement pour nos enfants, mais aussi pour l'enfant qui porte le couteau.

Considérant que les chartes canadienne et québécoise des droits et libertés garantissent à tous les citoyennes et citoyens le droit à la sécurité de leur personne, il nous est impossible d'accepter la décision rendue par le juge Tellier, de la Cour supérieure, le 16 avril dernier.

Dans le jugement rendu, il a été affirmé qu'aucun cas de violence relié au port du kirpan n'a été rapporté.

Pourtant, dans différentes provinces du Canada où le port de ce couteau est permis, plusieurs incidents ont fait la manchette:

- Le 30 juin 2001, selon le Vancouver Sun, un sikh a été accusé d'avoir poignardé un homme dans un temple;

- Selon Le Journal de Montréal, en décembre 1999, un sikh a poignardé son ex-patron avec son kirpan.

- Le Devoir du 20 février dernier affirme qu'en 1981 Tejinder Pal Singh et quatre complices ont détourné un avion indien et qu'un des complices avait alors placé son kirpan «poignard» à la gorge du pilote et du copilote.

En plus de ces incidents, il est à noter cette agression regrettable:

- Le 18 avril 2002, selon Le Journal de Montréal, la directrice d'une école de l'est de Toronto a été poignardée par une étudiante.

Sachant que les armes dangereuses dans les écoles sont de plus en plus présentes, et craignant un phénomène d'entraînement, «si c'est bon pour lui, c'est bon pour moi», nous avons peur que cette situation ne devienne un problème grave et urgent. La sécurité de nos enfants doit primer avant tout. Mais qu'en est-il de la sécurité de cet enfant sikh lui-même, lorsqu'il sera au secondaire, où nous savons que le phénomène de «gang» est très présent. L'enfant qui porte le couteau ne risque-t-il pas de devenir une proie facile pour les autres? La violence est de plus en plus présente dans les institutions scolaires, alors pourquoi en augmenter les risques en acceptant le port d'une arme blanche?

Quand les droits des uns influent sur les droits des autres, quand les libertés des uns s'expriment en contradiction avec les libertés des autres, nous sommes en droit de nous demander si le fait d'autoriser un enfant à porter un couteau pour quelque motif que ce soit pose un problème de sécurité. Nous affirmons que oui!

Nos différents gouvernements votent des lois pour protéger les citoyens, les entreprises ainsi que les travailleuses et les travailleurs. Alors, pourquoi ne pas protéger les enfants dans nos écoles? Afin de tenter d'obtenir une autre opinion, nous proposons que la commission scolaire interpelle la Commission des droits de la personne relativement au port du couteau «type kirpan», afin de savoir si c'est discriminatoire d'interdire le port de ce genre de couteau dans les écoles.

Nous, parents et citoyens, considérons que la sécurité des enfants en milieu scolaire est primordiale.