«« Intégration et religion

Cachez ce kirpan que je ne saurais voir

Marcelle Saindon
Chercheure en hindouisme et chargée de cours à la faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval
Le Soleil Le vendredi 26 avril 2002


Il y a de l'agitation depuis un certain temps autour du cas d'un jeune sikh de 12 ans de Montréal, Gurbaj Singh Multani, qui revendique le droit de porter le kirpan à l'école. Liberté de religion selon les uns, question de sécurité selon les autres, enfants entraînés malgré eux dans le tourbillon par des parents inquiets. Le port du kirpan nous heurte par son caractère inusité.

On reconnaît habituellement les sikhs à leur turban et à leur barbe. On se rappellera qu'il n'y a pas si longtemps, un débat semblable avait eu lieu au sujet du port du turban par les sikhs admis dans la gendarmerie royale. Dans le cas présent, les discussions semblent n'attirer l'attention que sur le kirpan, le poignard que gardent sur eux les sikhs qui ont vécu l'initiation. Beaucoup s'interrogent sur le sens et l'origine de cette pratique.

En dépit de la présence d'une communauté sikhe imposante à Toronto et dans l'ouest du pays, nous connaissons très peu le sikhisme et les bibliothèques de nos universités québécoises ne possèdent à peu près rien sur le sujet. Les sikhs forment 1,9 % de la population de l'Inde (qui compte au-delà d'un milliard d'habitants) et 80 % d'entre eux vivent dans l'État du Panjab, au nord-ouest du pays, à la frontière du Pakistan.

Des disciples

Le sikhisme est vécu comme la « doctrine du guru » établie progressivement par 10 gurus (gourou) qui se sont succédé de 1469 à 1708, chacun nommé par son prédécesseur en raison de ses mérites. Le terme « sikh » désigne les disciples qui suivent l'enseignement de ces 10 gurus. Le fondateur Guru Nânak (1469-1539) s'est appliqué à prolonger la tradition des mystiques hindous et soufis (musulmans) en mettant l'accent sur la foi en un Dieu unique et sur une discipline dans l'amour de Dieu. Le reste est l'œuvre de ses neuf premiers successeurs.

Le quatrième guru fit creuser le « bassin de l'immortalité » (amritsar) qui a donné son nom à la ville d'Amritsar, capitale religieuse du Panjab. Le cinquième guru fit construire au milieu de l'étang le premier temple sikh, le Temple d'or. C'est lui qui a réalisé la compilation du livre sacré des sikhs qui, en 1604, fut installé dans le Temple d'or. À l'époque, l'organisation grandissante de la communauté sikhe éveilla l'inquiétude des Moghols (musulmans) qui régnaient sur l'Inde du Nord, une inquiétude qui se changea vite en hostilité. Le cinquième guru fut fait prisonnier par les Moghols et mourut dans des circonstances mystérieuses en 1606 ; les sikhs le considèrent comme leur premier martyr.

Ces événements allaient entraîner de nouvelles définitions de l'identité sikhe. Le sixième guru mit en place une organisation militante sikhe ; on dit qu'il consacra deux sabres, l'un symbolisant son autorité spirituelle et l'autre son pouvoir temporel. Le neuvième guru résista aux pressions de l'empereur moghol Aurangzeb qui voulait le convertir à l'islam et fut exécuté en 1675. Avec le 10e, Guru Gobind Singh, religion et politique devinrent inséparables. C'est aussi à lui que le sikhisme doit son rite d'initiation bien particulier et le port du kirpan. Voici comment se passèrent les choses.

Lors du grand rassemblement de 1699, le guru demanda un volontaire prêt à donner sa vie pour sa foi. Le brave qui finit par s'avancer fut amené par le guru sous la tente. Un grand bruit se fit entendre. Puis le guru ressortit seul, son sabre sanguinolent à la main. La même scène se répéta quatre autres fois. Finalement, le guru fit voir à la foule effrayée des chèvres égorgées et invita les cinq volontaires à sortir de la tente. Il leur offrit l'amrit, le nectar « d'immortalité », remué avec son sabre et déclara que ces cinq bien-aimés étaient les premiers initiés d'un nouvel ordre militant, le khâlsâ, la fraternité des « Purs ».

L'initiation Depuis ce temps, la cérémonie d'initiation — ou plutôt la célébration de l'amrit — est conduite par cinq hommes vêtus d'une tunique safran qui représentent les cinq disciples bien-aimés. Un sixième sikh est chargé de la lecture des textes du livre saint. L'eau et les sucres sont mélangés dans un récipient en acier avec un sabre à deux tranchants et les futurs initiés boivent cinq fois de ce nectar. On les asperge ensuite de cette eau et on leur enseigne les devoirs du sikh initié. Pour exprimer leur changement de statut, les « porteurs d'ambroisie » ajoutent le nom Singh, « lion », à leur nom ; les femmes ajoutent le nom Kaur, « princesse ».

Selon la tradition, le 10e guru demanda aux membres du khâlsâ, hommes et femmes, d'observer un code de conduite et de porter cinq signes qui devaient les distinguer des hindous et des musulmans et leur rappeler leur discipline militaire. On les appelle les cinq k. La première de ces marques, c'est kesh : cheveux (et barbe pour les hommes) non coupés. Contrairement aux cheveux longs en broussaille et souvent couverts de cendres des ascètes hindous, la chevelure des sikhs doit être tenue propre. En second lieu, kanghâ : un peigne, de bois, d'ivoire ou d'acier, qui retient la chevelure en chignon et qui symbolise la discipline dans la spiritualité. Assez souvent, un petit kirpan est accroché au peigne.

Puis il y a karâ, un bracelet en métal porté au poignet droit. Il est censé rappeler l'unité avec Dieu et l'allégeance au khâlsâ. Le quatrième signe, c'est kacch, une culotte courte (sorte de boxer) comme sous-vêtement. Ce vêtement fut adopté, dit-on, parce qu'il était plus confortable au combat que le dhoti, le vêtement porté par les hindous. Il symbolise la continence. Enfin, le kirpân, le poignard d'acier, ordinairement de 20 centimètres. Il peut cependant être beaucoup plus petit s'il est porté au cou ou sur le peigne, ou bien s'étendre jusqu'à 90 centimètres. Il symbolise la détermination à défendre sa foi. Le port du kirpan a causé des problèmes en Inde ; il est maintenant autorisé par la Constitution indienne.

Certains considèrent que l'appartenance au khâlsâ est l'expression orthodoxe de l'identité sikhe ; il semble qu'ils soient la minorité tant au Panjab qu'à l'extérieur de l'Inde. D'autres n'ont pas reçu l'initiation, mais ne coupent pas leurs cheveux. D'autres ne suivent pas toutes les prescriptions. Des sikhs émigrés, qui ont dû couper leurs cheveux et abandonner le turban, ont néanmoins continué à se considérer comme de vrais sikhs. Parmi ceux-là, certains sont revenus à la tradition après un certain temps.

Dans un ouvrage remarquable de 1994 portant sur l'identité et la diversité dans le sikhisme (1), H. Oberoi a démontré qu'au XVIIIe siècle, l'idéal du khâlsâ restait dominant, mais que d'autres pratiques étaient tolérées. L'idée du déclin du sikhisme au siècle suivant viendrait des Britanniques qui auraient réduit les sikhs aux membres du khâlsâ clairement identifiables à leurs pratiques. Les réactions auraient conduit à une réduction de la diversité afin de se rallier au modèle traditionnel du khâlsâ. L'ouvrage a provoqué de vives réactions.

Le symbole officiel du sikhisme est un condensé de son histoire. Il est fait de trois éléments : un glaive central représente la foi en un Dieu unique, un anneau sur le glaive rappelle la soumission à ce Dieu et deux poignards entourant le tout représentent les pouvoirs spirituel et temporel.

(1) Harjot Oberoi, The Construction of Religious Boundaries. Culture, Identity and Diversity in the Sikh Tradition, Don Mills, Oxford University Press, 1994, 494 p.