«« INTÉGRATION ET RELIGION

NON AU COMPROMIS, C'EST TOLÉRANCE ZÉRO

Québec continue de s'opposer au port du kirpan à l'école

Marc Thibodeau
La Presse Le vendredi 17 mai 2002



Le gouvernement québécois s'opposera à ce que les élèves sikhs de la province puissent porter le kirpan à l'école.

C'est ce qu'a indiqué hier à La Presse la porte-parole du ministre de la Justice, Paul Bégin, à la suite de la suspension-surprise en après-midi de la cause de Gurbaj Singh Multani, ce jeune élève de religion sikhe de LaSalle qui réclame le droit de fréquenter l'école Sainte-Catherine-Labouré avec son kirpan.

«En matière d'arme blanche, c'est la tolérance zéro», a dit Claude Potvin, en précisant que Québec s'opposerait à toute solution de compromis prévoyant la présence du poignard symbolique en milieu scolaire.

La position du procureur général, qui reflète les réserves du ministre de l'Éducation, Sylvain Simard, risque de peser lourdement sur la cause du jeune Singh, marquée hier par une série de surprenants rebondissements au palais de justice de Montréal.

«C'est devenu un cirque», a déploré en après-midi Santbir Singh, étudiant sikh de l'Université McGill qui agit comme porte-parole pour la famille Multani, quelques minutes après que la juge Danielle Grenier, de la Cour supérieure, eut décidé de suspendre le processus pour permettre aux deux parties de trouver une solution de compromis.

Elle a pris cette décision à la suite d'un commentaire étonnant de l'avocat de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, François Houde, en début de plaidoirie. Avant que l'organisme ne se prononce contre le port du kirpan, les deux parties avaient discuté de la possibilité d'ajouter une enveloppe de tissu pour réduire les risques d'incident.

Alors qu'il démontrait que le coton ne résistait pas à la pointe métallique de l'enveloppe normale du kirpan, l'avocat a indiqué «qu'on n'en serait pas là» s'il s'agissait plutôt de cuir, un matériel plus résistant.

Saisissant la balle au bond, la juge Grenier lui a demandé s'il n'y avait pas là une façon rapide de régler le différend. «On ne va pas écouter des plaidoiries pendant deux jours s'il y a moyen de régler ça maintenant», a-t-elle lancé.

Après qu'elle se fut retirée, l'avocat de la famille sikhe, Julius Grey, a entrepris une longue discussion avec ses clients et les représentants de la communauté sikhe présents dans la salle pour savoir s'il était possible d'utiliser une enveloppe de cuir plutôt que de coton.

Au retour de la juge, l'avocat a expliqué que le cuir posait un problème puisque bien des sikhs s'opposent à l'usage de peau animale pour envelopper leurs symboles religieux.

La juge, irritée par cette objection, a par ailleurs demandé s'il était possible de remplacer la pointe de l'enveloppe métallique qui entoure normalement la lame par du bois. «On peut frapper fort avec ça», a-t-elle lancé pour expliquer sa demande.

L'avocat, pris de court, a indiqué qu'il ne savait pas s'il était possible de fabriquer une telle enveloppe. «On n'est pas au XIIIe siècle, tout se fait», a rétorqué la juge avant de demander aux deux parties de tenter de trouver un compromis pour ce matin.

René Bourassa, avocat représentant le procureur général du Québec qui s'est greffé à la cause le matin même, s'est alors levé pour annoncer que Québec préconisait la «tolérance zéro» en matière de port d'armes blanches dans les écoles.

Le sens de son intervention a été clarifié par la suite par Mme Potvin, qui s'est dite incapable de préciser comment Québec entendait s'assurer que les élèves sikhs ne portent pas le kirpan. Elle a indiqué qu'il n'était pas possible d'apporter plus de précisions tandis que la cause du jeune Multani était devant la cour.

L'opposition du gouvernement risque de rendre caduques les discussions entre les deux parties, qui se disaient surprises hier de la soudaine ouverture de leur vis-à-vis. «Ils ont toujours dit non jusqu'à maintenant au kirpan», a indiqué Me Grey, qui avait longuement passé en revue en matinée la jurisprudence relative au kirpan, en démontrant qu'elle est favorable aux prétentions de la famille sikhe.

Le secrétaire général de la commission scolaire, Alain Gauthier, a indiqué de son côté que la famille s'était toujours opposé à l'idée d'envelopper le kirpan avec un matériel plus résistant que du coton.

«Dans toutes les controverses entourant le kirpan, il n'a jamais été question de l'enveloppe, toujours de la lame comme telle. Je crois que la commission scolaire cherche à sauver la face», a indiqué Santbir Singh à la suite de la suspension de l'audience.

Le père du jeune élève, Balbir Singh Multani, qui a assisté aux procédures tout au long de la journée, avait indiqué plus tôt qu'il était confiant que la cour «rendrait justice» à son fils.