«« INTÉGRATION ET RELIGION

Julius Grey met Québec en garde au sujet du kirpan

Marc Thibodeau
La Presse Le mercredi 22 mai 2002



L'avocat Julius Grey, qui a obtenu la semaine dernière en Cour supérieure un jugement permettant au jeune sikh Gurbaj Singh Multani de porter en classe le controversé kirpan, estime que le gouvernement québécois sera perdant sur toute la ligne s'il tente d'interdire le couteau symbolique en milieu scolaire.

«Ça mènera à une loi brisée et à une image ternie pour le Québec», a prévenu hier Me Grey lors d'une entrevue téléphonique.

La semaine dernière, le procureur général du Québec, Paul Bégin, avait fait savoir que le gouvernement s'opposerait à tout compromis prévoyant le port du kirpan à l'école, la politique de «tolérance zéro» devant prévaloir en matière d'armes blanches.

Cette opposition a été réitérée devant la cour avant que la juge Danielle Grenier ne se prononce en faveur d'une solution de compromis prévoyant de placer le kirpan dans une enveloppe de bois.

Me Grey s'explique mal pourquoi un gouvernement «qui se dit social-démocrate» s'aviserait d'annuler cette solution en portant le jugement en appel ou encore en légiférant.

«Quand toutes les juridictions en Grande-Bretagne, en Ontario, en Colombie-Britannique ou encore en Californie sont d'accord et qu'il n'y a pas un seul incident relevé en milieu scolaire, il faut se poser la question: pourquoi la tolérance zéro? De quoi ont-ils peur?» demande-t-il.

Selon lui, les dispositions de la Charte des droits de la personne font en sorte qu'il serait très difficile pour le gouvernement de légiférer dans ce domaine sans essuyer un revers devant les tribunaux.

Le procureur général continue de son côté de maintenir son opposition au kirpan à l'école. «C'est une question de sécurité. Le kirpan est considéré comme un couteau très coupant», a indiqué hier la porte-parole du ministre, Claude Potvin.

Elle a précisé que le gouvernement prenait actuellement connaissance de la teneur exacte du jugement de la semaine dernière et qu'il déciderait au cours des prochaines semaines de l'opportunité de le porter en appel.

La commission scolaire Marguerite-Bourgeoys pourrait aussi en appeler du verdict, même si l'avocat représentant l'organisme a en quelque sorte ouvert la porte à la décision de la semaine dernière en faisait dévier le débat sur la question de l'enveloppe du kirpan.

«On voulait un débat de fond sur la question de la religion et de la sécurité et on se retrouve avec un jugement qui prévoit le port du kirpan», déplore le président de la commission scolaire, Jean-Marc Crête.

Ce dernier se dit personnellement opposé à la présence du couteau symbolique à l'école. «On ne doit pas se mettre dans une position où il peut y avoir un incident fâcheux», dit M. Crête, qui débattra de la question avec les autres membres du conseil des commissaires le 3 juin.

Le jeune homme au coeur de la controverse doit revenir à l'école Sainte-Catherine-Labouré ce matin en portant le kirpan conformément à la décision de la Cour supérieure.

M. Crête a indiqué que le personnel de l'école serait particulièrement vigilant pour éviter que de nouveaux incidents ne surviennent à cette occasion. Il y a un mois, des personnes lui avaient lancé des insultes après qu'un autre juge lui eut permis de retourner à l'école avec son kirpan en attendant le dénouement du procès.

Selon le président de la commission scolaire, les «meneurs de claques» à cette occasion n'étaient pas des parents, mais des personnes d'autres secteurs venus spécifiquement pour protester contre son retour. «Nous voulons éviter que le cirque se répète encore une fois», a indiqué M. Crête.