«« Intégration et religion

Non au kirpan

Murray Maltais
Le Droit Le jeudi 23 mai 2002

Gurbaj Singh Multani devait retourner à son école montréalaise, mardi matin, en portant son kirpan. L'arme était placée dans un fourreau de bois, lui-même enveloppé dans un étui «d'étoffe solide» et cousu à une courroie portée en bandoulière, sous sa chemise.

À la suite d'une ardente controverse qui dure depuis des mois, ponctuée de manifestations devant l'école que fréquente le jeune sikh, la juge Danielle Grenier de la Cour supérieure a opté pour une solution de compromis en l'autorisant à porter son kirpan, tout en s'assurant que le couteau — d'au moins 20 cm — ne menace personne.

Le port du kirpan est obligatoire, pour des motifs religieux, chez les sikhs. Mais tous ne s'y conforment pas, bon nombre préférant arborer un symbole moins agressif. La famille de Gurbaj n'est pas de leur avis. Son obstination l'a conduite devant les tribunaux, où elle a obtenu gain de cause.

La juge évite de se prononcer sur le fond de la question en choisissant la voie du compromis. Il s'agit d'une mesure d'apaisement propre à calmer les esprits surchauffés. Mais sa décision ne règle en rien le fond du litige.

Le gouvernement du Québec, par la voix de ses ministres de la Justice (Paul Bégin) et de l'Éducation (Sylvain Simard), a montré son aversion envers le port du kirpan à l'école, même s'il demeure conscient que la jurisprudence actuelle pourrait affaiblir sa position. Il hésite à aller en appel. D'autres provinces, comme la Colombie-Britannique, se montrent plus conciliantes à cet égard.

Mais si le gouvernement ne fait rien, cela signifiera qu'il autorise le port d'une arme blanche à l'école. Qui ne dit mot consent. Autoriser le kirpan confortera peut-être la communauté sikhe du Québec, mais inquiétera aussi un grand nombre de Québécois, même si leur niveau de tolérance demeure élevé. Après le kirpan, faudra-t-il aussi autoriser d'autres mœurs et coutumes contestables, voire dangereuses, propres à d'autres croyances? Il importe de se souvenir qu'au regard de la loi et de la Charte des droits et libertés, toutes les religions (dont nombre de sectes) se valent.

Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.

Nos gouvernements et nos tribunaux doivent respecter les libertés religieuses tout en s'assurant que l'État demeure laïque et ne sombre pas dans la complaisance. Accomplir leur devoir s'avère moins difficile que la manière dont ils décident de s'en acquitter. Quand ils doivent prendre des décisions où des valeurs religieuses et culturelles entrent en ligne de compte, ils marchent sur des oeufs. L'appréhension de certains magistrats peut expliquer certaines décisions des tribunaux que nous n'hésitons pas à qualifier de laxistes, comme celle d'un tribunal ontarien qui a déjà permis à un policier de la GRC de porter un turban dans l'exercice de ses fonctions. C'est de cette manière que les tribunaux en viennent à bafouer la laïcité de l'État.

Il faut reconnaître à la famille du jeune Gurbaj un sens peu commun de la tenacité que bien des Québécois lui envieront. Elle a défendu ses croyances avec un rare acharnement en invoquant son droit à la liberté. Mais qu'advient-il des valeurs de la majorité? Et que leur arrive-t-il quand elles entrent en conflit avec d'autres? Cela signifie-t-il, par exemple, que des écoles qui se montrent très sévères au chapitre vestimentaire devront, malgré elles, autoriser des élèves à porter des poignards à cause de leur religion? Deux poids, deux mesures?

L'usage qu'on fait de sa propre liberté ne doit ni entraver, ni menacer celle des autres. Il y a des abus de liberté comme il y a des abus de pouvoir et des abus de confiance. Les Québécois ne veulent pas de poignards dans leurs écoles. Ils s'attendent à ce que leur gouvernement prenne les moyens nécessaires pour en interdire le port.


Le port du kirpan: tolérance zéro

Christian Laroche, Gatineau
Le Droit Le lundi 27 mai 2002



À l'éditorialiste Murray Maltais

Presque tout le monde a oublié trois aspects essentiels de la question et qui me font douter du bon jugement de la juge et des défenseurs du kirpan dans cette affaire:

- Beaucoup de coreligionnaires du jeune au kirpan ont confirmé dans les médias qu'il n'y avait aucune obligation à porter le kirpan comme tel et que la grande majorité le portent en pendentif comme des catholiques portent la petite croix en or;

- Une arme demeure une arme, peu importe sa signification religieuse ou culturelle. Mon fils fait du karaté, peut-il porter un sabre de samuraï sur lui? Vous trouvez mon exemple exagéré? Alors, où fixer la limite? Le mieux, c'est la tolérance zéro;

- Si quelqu'un se rend dans un pays musulman intégriste, on peut le mettre en prison et même lui infliger des châtiments inimaginables dans notre pays s'il a le malheur de boire de l'alcool ou de draguer une femme (et il faut souhaiter qu'elle ne soit pas mariée). Est-ce que cette personne peut se permettre de leur dire: "Je suis un Canadien et ma culture me permet d'agir ainsi"? Quand on vit au Canada, on respecte les lois canadiennes, point final.

Le gouvernement du Québec a l'obligation d'aller en appel afin que notre sécurité et nos lois ne soient plus bafoués par n'importe quel arriviste et opportuniste.