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«« RACISME - Le mythe du Québec fasciste
Je me souviens, un documentaire d'Eric Scott
Un film qui joue avec la vérité L'honnêteté intellectuelle oblige à ne pas mettre sur le même pied les
graffiti haineux et les chambres à gaz
Pierre Trépanier est du département d'histoire,
Université de Montréal.
pierre.trepanier@umontreal.ca LeDevoir 7 mai 2002
Opinion - On peut fausser l'histoire avec des faits avérés comme avec
des mensonges voilés ou flagrants.
Le dimanche 28 avril, Canal D
présentait Je me souviens, film d'Eric R. Scott, avec la participation d'Esther
Delisle et de Jacques Zylberberg, directeur de recherche de cette dernière. Deux
sujets s'y entremêlent: l'antisémitisme des chefs de file du nationalisme
canadien-français dans le Québec de l'entre-deux-guerres et au-delà; l'aventure
intellectuelle de Mme Delisle, censément victime d'un complot nationaliste pour
la bâillonner et l'empêcher de révéler au monde le pétainisme et l'antisémitisme
des élites canadiennes-françaises. Robert Rumilly, Mason Wade, Michael Oliver,
Richard Jones et Irving Abella, entre autres, avaient pourtant établi la
présence de l'un ou de l'autre bien avant la politologue diplômée de
l'université Laval.
Mme Delisle n'a jamais compris que les réticences des
spécialistes à son égard s'expliquent par la piètre qualité scientifique de sa
thèse de doctorat, appréciation sur laquelle tombent d'accord le sociologue Gary
Caldwell, le politologue Guy-Antoine Lafleur et l'historien Gérard Bouchard. Je
partage l'opinion motivée de ces collègues.
L'étude de l'antisémitisme
au Québec ne me gêne nullement. Ce qui a été a été. J'abonde dans le sens de
Robert O. Paxton, historien de la France de Vichy, qui remarque dans le
documentaire: «Elle [Mme Delisle] ne délire pas; et comme je le disais tout à
l'heure, la langue antisémite nous choque aujourd'hui, mais c'était à l'époque
assez normal. En France, avoir été battu en juin 40 laissait une cicatrice
extraordinaire. La construction d'une mémoire est une chose compliquée. Quand on
a vécu une défaite et quatre ans de collaboration, c'est difficile. Les années
30, c'était le moment de l'influence maximum de l'autoritarisme, du fascisme et
de l'extrême droite européenne ailleurs dans le monde, et ça serait normal
d'explorer ces influences au Québec parce que ces influences ont existé partout.
Un citoyen formé, un citoyen instruit doit reconnaître la vérité, même quand ce
n'est pas toujours très beau.»
Ce qui me gêne, c'est le refus de Mme
Delisle et de MM. Zylberberg et Scott de distinguer dans l'antisémitisme les
types, les formes et les degrés: Lionel Groulx, Esdras Minville, Adrien Arcand,
Adolf Hitler, même combat! L'honnêteté intellectuelle impose ces distinctions
comme elle oblige à ne pas mettre sur le même pied les graffiti haineux et les
chambres à gaz. Si le destin avait permis aux victimes du nazisme de choisir
entre l'antisémitisme hitlérien et l'antisémitisme nationaliste-traditionaliste,
de quel côté leur choix se serait-il porté? S'interdire de nuancer, tout malaxer
dans une pâte grise, à grand renfort d'effets cinématographiques, comme s'y
emploie ce film, équivaut à banaliser l'antisémitisme éliminationniste ainsi que
la Shoah.
***
Je veux souligner ici trois méthodes par lesquelles
ce film attente à la vérité et bafoue l'histoire: l'exagération, l'amalgame et
la partialité, armes de tout temps familières aux antisémites.
M.
Zylberberg déclare dans le film: «Chaque jour, il y a un éditorial antisémite,
il y a une caricature antisémite en première page du Devoir - il n'y a pas
beaucoup plus en première page -, et vous me dites que le journal n'est pas
antisémite, et ça dure pendant des dizaines d'années: jusqu'où pouvez-vous aller
dans l'invraisemblable?» Vraiment, M. Zylberberg, chaque jour, en première page
et pendant des dizaines d'années?
La consultation du microfilm du Devoir
montre que les propos malveillants à l'égard des Juifs y sont assez fréquents,
mais qu'ils ne trahissent pas une obsession quotidienne et n'occupent qu'un
espace restreint de l'espace rédactionnel. Les journalistes du Devoir pouvaient
passer des journées entières sans s'occuper des Juifs. De loin en loin, il leur
échappait même, au sujet de ces derniers, des observations neutres ou, à
l'occasion, favorables. Pierre Anctil ne relève qu'une vingtaine d'éditoriaux
relatifs aux Juifs dans le Devoir, pendant le directorat de Pelletier, soit de
1932 à 1947 (Le Devoir, les Juifs et l'immigration, p. 97) Quant aux
caricatures, sauf erreur, le Devoir en est dépourvu dans l'entre-deux-guerres et
le premier caricaturiste sera Robert La Palme. Soyons généreux et disons que M.
Zylberberg exagère.
Amalgame, maintenant. Le film épingle, entre autres
personnages, Lionel Groulx, Georges Pelletier et Esdras Minville. M. Zylberberg
martèle: «Et je crois que le pire péché c'est qu'elle [Mme Delisle] touche,
inconsciemment, à un mythe de l'histoire officielle, qu'un certain nombre
d'élites intellectuelles étaient franquistes, pétainistes [comme si c'était beau
d'être franquiste ou pétainiste], mais pas hitlériennes. Ce n'est pas vrai. Les
gens qui entouraient le chanoine Groulx étaient pro-Adolf Hitler.» Spécialiste
de Lionel Groulx, j'affirme que M. Zylberberg se trompe ou nous
trompe.
Où sont ses preuves? Dans le cas de Minville, professeur, puis
directeur de l'École des Hautes Études commerciales, une seule citation, et de
1935. Le narrateur du film la lit: «Ce que nous voulons, ce que veulent les
directeurs de l'Action nationale, ce que veut M. l'abbé Groulx, notre maître à
tous, c'est assez simple en vérité. Et l'étonnant est bien que nous en soyons
encore à le désirer quand nous devrions en avoir toujours vécu. "Si les
nationaux-socialistes entendent remettre en honneur, sauver, cultiver, exalter
même tout ce qui est allemand, s'ils entendent ramener l'Allemagne à ses
traditions et à son esprit, lui restituer la conscience de soi-même, le sens de
son génie propre, la foi dans ses destinées; s'ils entendent lui rendre sa
dignité, sa fierté, son indépendance, sa joie de vivre la vie allemande, alors
ils font une oeuvre saine, une oeuvre d'intelligence et de volonté. Ils donnent
ainsi l'exemple à bien d'autres peuples. Je veux espérer que j'interprète
justement leurs intentions." Ce que, en 1933, Gonzague De Reynold ne faisait
ainsi qu'espérer de Hitler et de ses chemises brunes, il aurait pu dès lors, il
pourrait encore aujourd'hui l'écrire en toute vérité de M. l'abbé Groulx et des
directeurs de l'Action nationale.» Le lecteur arrête ici la
citation.
Poursuivons-la: «Impossible en moins de lignes de résumer plus
exactement leur pensée. "Remettre en honneur, sauver, cultiver, exalter
(peut-être même n'irions-nous pas jusque-là) tout ce qui est canadien-français;
ramener le Canada français à ses traditions et à son esprit; lui restituer la
conscience de soi-même, le sens de son génie propre, la foi dans ses destinées
Sa dignité, sa fierté, sa joie de vivre la vie canadienne-française..." Eh bien!
quoi que prétende certain lanceur d'excommunication, cela épuise nos ambitions »
(L'Action nationale, octobre 1935, p.96-97; Mme Delisle cite ces lignes dans le
Traître et le Juif, p. 244-245, en les détournant de leur sens obvie). Bousculé
par le rythme du film, le spectateur ne remarquera peut-être pas la date de ce
texte. De plus, rien ne lui fait soupçonner qu'une bonne partie en est empruntée
à un auteur suisse. Une personne de bonne foi peut-elle conclure de ces lignes
que Minville était un nazi, un hitlérien? Le prétendre, n'est-ce pas se rendre
coupable d'une mauvaise action, peut-être même d'une
calomnie?
L'exagération et l'amalgame sont au service de la partialité.
Que penserait-on d'un juge qui, instruisant un procès, n'entendrait que les
témoins à charge, écartant tout témoin à décharge? Qui ne verserait au dossier
que les pièces accusatoires, repoussant les autres du seul fait qu'elles
atténuent la responsabilité de l'inculpé? C'est l'indélicatesse que commettent
les justiciers Scott, Delisle et Zylberberg.
Par exemple, ils se gardent
de mentionner le fait que Minville a condamné le nazisme. Dès mai 1932, dans
L'Actualité économique, il notait les «progrès inquiétants» des nazis aux
élections. Dans une conférence de 1937, il soutenait que «le fascisme n'est pas
un article d'exportation [] Je dis la même chose du nazisme». Son Citoyen
canadien-français, qui est de 1946, rejette «les totalitarismes de toutes
marques, le fascisme, le nazisme et leurs succédanés qui, procédant d'une
doctrine inhumaine de l'État, de la race ou de la classe, réduisent l'homme au
rôle d'unité matricule dans un troupeau et le plient, corps et esprit, à la
volonté souveraine et universelle du chef de l'État» (t.1, p.185). Quelques
années plus tôt, dans une étude préparée pour la Commission Rowell-Sirois, il
affichait ses convictions: «L'individu isolé du "libéralisme économique" est une
proie offerte à toutes les exploitations; l'État-providence du socialisme et du
communisme, une tyrannie imposée à la personne humaine - de même que l'État
totalitaire du fascisme et du nazisme.»
La réputation des deux autres
souffre aussi de la partialité de Scott et de Delisle. Le film rappelle ces
lignes de Jacques Brassier, pseudonyme de Groulx: «Et que, par miracle, notre
mot d'ordre fût compris et exécuté, et, dans six mois, un an, le problème juif
serait résolu, non seulement dans Montréal, mais d'un bout à l'autre de la
province. De Juifs, il ne resterait plus que ce qui pourrait subsister entre
soi. Le reste aurait déguerpi, se serait forcément dispersé, pour chercher sa
vie en d'autres occupations que le commerce» (L'Action nationale, avril 1933, p.
242-243; je rétablis le texte légèrement modifié dans le film).
Mais,
quelle était cette consigne que le film ne mentionne pas? «À ceux de nos
compatriotes toujours plus ou moins en velléité d'antisémitisme, nous dirions,
en toute franchise, pour calmer leurs ardeurs belliqueuses, qu'il n'y a de
problème juif en ce pays que parce que nous l'avons voulu et ne cessons de le
vouloir. L'antisémitisme, non seulement n'est pas une solution chrétienne; c'est
une solution négative et niaise. Pour résoudre le problème juif, il suffirait
aux Canadiens français de recouvrer le sens commun. Nul besoin d'appareils
législatifs extraordinaires, nul besoin de violence d'aucune sorte. Nous ne
donnerions même pas aux nôtres ce mot d'ordre: "N'achetez pas chez les Juifs!"
Nous dirions simplement aux clients canadiens-français: "Faites comme tout le
monde, faites comme tous les autres groupes ethniques: achetez chez vous!" Nous
dirions ensuite aux commerçants canadiens-français: "Ayez un certain sens des
affaires; ne laisser pas les Juifs accaparer tout le commerce de gros; améliorez
vos méthodes; ayez une certaine volonté d'attirer et de satisfaire le client"
Eh, oui, voilà à peu près tout ce que nous dirions» (ibidem).
Plus tard,
le 1er novembre 1953, faisant une lecture spiritualiste de l'histoire
contemporaine, Groulx déclarera, dans une allusion transparente à Hitler et à
Mussolini: «En déifiant l'homme en quelque sorte, ou, en tout cas, en instituant
une religion de l'Homme, Karl Marx prétendait bien le libérer des servitudes
capitalistes. Il n'a fait que l'enchaîner au fond de l'enfer communiste.
D'autres chefs de peuple que nous n'avons pas oubliés, ont tenté de déifier la
nation ou la patrie, pour le faux espoir de les grandir; ils les ont acheminés
vers les tragiques catastrophes.»
Pelletier, qui ironise parfois
grossièrement aux dépens des Juifs, a aussi consigné, dans le Devoir du 26
novembre 1938, p. 1, cette protestation: «Personne qui ne soit un peu humain,
quels que puissent être ses sentiments envers les Juifs d'ici ou d'ailleurs, ne
saurait rester indifférent aux actes de brutalité méthodique dont les Juifs
d'Allemagne souffrent. Une nation vraiment forte, civilisée, chrétienne, ne
traque pas ainsi, pour quelque motif que ce soit, des boutiquiers, des
marchands, de petits ou de moyens industriels, des professeurs, des hommes de
profession, ne les jette pas dans les camps de concentration, ne prend pas leurs
propriétés, ne les dépouille pas de leurs biens, ne les sépare pas ainsi de
leurs familles, n'expatrie pas des femmes, des enfants, des vieillards, dans le
plus grand dénuement. Il n'y a pas de raison valable à pareille conduite. Le
meurtre d'un jeune diplomate par un adolescent juif affolé ne justifie pas les
excès racistes auxquels se livrent les gouvernants du Reich contre tout un
groupe ethnique sans défense. Ces gouvernants, il est vrai, ont tourné le dos au
Christ pour adorer l'idole aryenne.»
***
On peut mentir par
omission autant que par commission. Un chercheur intègre n'aurait-il pas rappelé
au passage que, au milieu des préjugés des uns et des autres, on avait aussi un
certain souci de la vérité dans les milieux du nationalisme traditionaliste? Par
exemple, en octobre 1939, dans L'Actualité économique, François-Albert Angers,
qui venait d'analyser les données pertinentes du recensement de 1931, lançait
cet avertissement: «Partir en guerre au Canada contre la finance juive, comme le
font certains de nos antisémites, c'est donc se battre contre un fantôme; c'est
transplanter chez nous, sans l'adapter à notre milieu, comme on le fait
malheureusement dans trop de cas, une solution qui ne trouve pas sa
justification dans les faits» (p. 419).
Découvre-t-on de l'antisémitisme?
C'est une évidence. Est-ce l'antisémitisme de Himmler et de Goebbels?
L'exagération, l'amalgame et la partialité suggèrent une réponse positive.
L'observateur intègre conclut par la négative.
Je le demande aux
professeurs d'université: toléreraient-ils de tels procédés dans des travaux
d'étudiants de première année?
Mais on se récriera: ces procédés sont
trop grossiers et personne n'en sera dupe. Est-ce sûr?
Voyez, dans le
film, l'opinion professée par le président de la Société Saint-Jean-Baptiste de
Montréal, Guy Bouthillier: «Mais tout ça est à rejeter, sauf de la mémoire. Il
faut le rejeter, sachant que ça a déjà existé. Mais il ne faut même pas chercher
à gratter, dire oui, mais, par ailleurs, cependant. Tout s'en va au panier.» Et
les droits de la vérité, M. Bouthillier? Faudrait-il tout accepter en bloc, les
vérités incontestables, les demi-vérités, la diffamation et la calomnie, sans
réagir, sans y regarder à deux fois, sans tenter de comprendre? Comprendre n'est
pas excuser. La thèse du film est qu'il n'y a pas de différence entre
l'idéologie antisémite du nationalisme traditionaliste québécois et l'idéologie
antisémite du nazisme: SSJB et SS, même antisémitisme! Toujours pas de oui,
mais, M. Bouthillier?
Ramsay Cook, historien en vue du Canada anglais, a
signé la préface de la version anglaise du livre de Mme Delisle. Il y vante «the
rigour of her analysis». Oui, oui, MM. Caldwell, Lafleur et Bouchard, vous
n'avez pas la berlue: «the rigour of her analysis»!
Avec de nombreux
autres courants, pétainisme et antisémitisme composent la trame de l'histoire
des idéologies dans le Québec du deuxième tiers du XXe siècle. Fait indéniable
et sur lequel on ne saurait projeter trop de lumière. Mais même les pires
criminels ont un droit strict à un procès équitable. La première vertu de
l'historien, c'est encore la droiture, la probité, que désigne si bien le beau
mot français de loyauté.
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