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L'immigration : un enjeu crucial

Alain Dubuc
Le Soleil - Le samedi 01 juin 2002

Éditorial - En octobre dernier, Le Soleil a commandé à la maison SOM un sondage qui révélait, entre autres, que 55 % des habitants de la région de Québec estimaient qu'il y avait assez d'immigrants dans la capitale, et qu'un autre 20 % trouvait même qu'il y en avait trop.

Ce sondage était troublant. Il est en effet étonnant que les trois-quarts des répondants croient que l'immigration assez élevée, ou même trop élevée, quand le taux d'immigration de Québec, à 3 %, est remarquablement faible. Ces résultats, indice d'un malaise, ont servi depuis de point de référence dans les nombreuses réflexions sur les défis que devra relever Québec pour devenir un lieu d'accueil pour les nouveaux venus.

Dans une série d'articles qui débute aujourd'hui, Claudette Samson nous brosse un portrait des immigrants qui ont choisi Québec. LE SOLEIL montre ainsi l'autre côté de la pièce, les cas d'intégration couronnés de succès, des exemples d'accueil chaleureux. Ces succès, il faut en parler, parce qu'ils existent, mais surtout parce qu'ils peuvent servir de messages d'espoir et de modèles de réussite.

Mais il n'en reste pas moins qu'il y a un problème. Un taux d'immigration de 3 %, extrêmement faible, c'est une anomalie, qui ne peut pas seulement s'expliquer par la distance, la langue ou l'hiver rigoureux. Le fait que Québec ne réussisse pas à attirer et à garder les nouveaux venus est certainement le symptôme d'un malaise, c'est aussi un obstacle réel pour son avenir social et économique.

Un centre urbain comme Québec, avec une population d'un demi-million d'habitants, trois-quarts de millions en comptant les régions qui l'entourent, a besoin d'immigration pour se développer.

Il y a d'abord une richesse à l'immigration. Un apport, en termes de valeurs, d'énergie, qui contribue au dynamisme, au pluralisme et à l'adaptabilité dont les villes modernes ont besoin.

L'immigration, c'est aussi un outil pour les villes et les régions pour qui l'ouverture sur le monde est essentielle, comme c'est le cas de Québec. La présence de communautés culturelles sert alors d'interface avec le reste du monde et permet en fait l'apprentissage, sur le terrain, du travail avec d'autres cultures, d'autres façons de faire.

L'immigration comble enfin des besoins précis : Québec, dans des domaines cruciaux, manque de main d'œuvre, de spécialistes, de chercheurs, un problème qui risque de s'accroître parce que les besoins augmentent tandis que l'érosion démographique réduit les ressources. Québec ne pourra tout simplement pas assurer sa croissance, surtout dans les domaines de la nouvelle économie, sans apport de l'immigration. C'est d'ailleurs pour cela que le cri d'alarme a été lancé, à Québec, par la Chambre de commerce et le monde des affaires, plutôt que par des organismes sociaux.

Il y a une quatrième raison : l'image. L'homogénéité culturelle, longtemps perçue comme essentielle, devient symbole de fermeture et d'immobilisme. Dans son tout récent numéro spécial pour promouvoir l'immigration au Québec, l'hebdomadaire français L'Express parle de « la paisible et pittoresque ville de Québec », « agréable et vivante », « nettement plus homogène — blanche, francophone et catholique — que Montréal ». Ce n'est plus le genre de carte de visite dont rêve une ville moderne.

Bien sûr, l'immigration, surtout massive, peut également être source de problèmes et de crises si les tensions sont mal gérées. Le Canada et le Québec, et à plus forte raison la ville de Québec, échappent à ces tensions, notamment parce que le Canada ne traîne pas de lourds contentieux historiques avec ses populations immigrantes comme, par exemple, la France avec l'Algérie, et parce que l'immigration canadienne, très diversifiée, n'est pas composée de groupes dont la taille peut être perçue comme une menace, comme les Turcs en Allemagne.

Cela étant dit, le Canada court des risques d'un autre ordre, s'il ne cesse de faire preuve d'un certain angélisme en la matière. Les cibles canadiennes en immigration sont très ambitieuses et font du Canada le pays industrialisé le plus ouvert aux nouveaux venus. Cet apport massif, surtout lorsque les nouveaux arrivants proviennent de cultures très éloignées de la nôtre, risque de nous amener à un seuil critique qui dépasse notre capacité de gérer l'afflux, d'assurer une intégration harmonieuse et de maintenir la cohésion sociale.

S'il est important de s'enrichir en puisant dans les expériences et les valeurs de ceux qui se joignent à nous, il est encore plus important de pouvoir maintenir et imposer nos valeurs les plus fondamentales. N'oublions pas que si le Canada est une terre d'accueil, c'est parce qu'il comporte des avantages sociaux, politiques, culturels et économiques qu'il faut préserver.

Québec n'a certainement pas ces problèmes de nombre et ne les aura probablement jamais. Et, qui plus est, comme Québec n'est manifestement pas une destination de choix, la croissance de l'immigration à Québec exigera plutôt des démarches et des efforts. Contrairement aux grandes villes où une importante partie de l'immigration provient de sources sur lesquelles les pays d'accueil n'ont aucun contrôle, les réfugiés et la réunion des familles, Québec aura l'avantage de pouvoir choisir ses immigrants.

Il faudra cependant se pencher sur les facteurs qui font que Québec, malgré ses efforts, a tant de mal à attirer des immigrants. Il y a des difficultés réelles, comme l'hiver, la langue, la place importante du secteur public qui n'est pas un secteur naturel d'embauche des nouveaux venus, l'absence d'industrie manufacturière, et le cercle vicieux qui fait que l'absence de communautés culturelles décourage les immigrants qui craignent l'isolement.

Mais il y a certainement aussi des problèmes liés aux perceptions et aux attitudes de bien des citoyens, comme l'indiquait notre sondage et comme le suggèrent les échos montrant que les immigrants ont bien du mal à se trouver du travail dans la capitale.

L'immigration constitue donc un enjeu majeur pour l'avenir de Québec, pour son développement, pour son ouverture au monde, pour sa capacité de résister à l'érosion démographique. La grande majorité des citoyens, comme l'indique notre sondage, n'en sont toutefois pas pleinement conscients.

Voilà les débats publics doivent se poursuivre, le plus largement possible, sur l'importance de l'immigration, son apport stratégique, ses avantages, mais aussi sur ses problèmes et les écueils. Et voilà donc aussi pourquoi LE SOLEIL, comme il le fait ce week-end, poursuivra ses efforts pour informer et contribuer à la réflexion sur cette question cruciale.