|
«« Immigration
Le mythe de l'immigration zéro
Christian Rioux
Le Devoir - vendredi 28 juin 2002
Chronique - Une des grandes différences
entre l'Amérique et l'Europe tient certainement à l'attitude de leurs
populations respectives à l'égard de l'immigration. Je ne compte plus le nombre
de fois où j'ai dû expliquer à mes interlocuteurs européens pourquoi
l'immigration est perçue en Amérique comme une valeur positive. Ils ouvrent
chaque fois de grands yeux étonnés en me prenant pour une bête curieuse. «Quoi?
Même la droite pourrait avoir une sympathie naturelle à l'endroit des
immigrants?»
Après quelques secondes d'hésitation, ils se
ressaisissent généralement et invoquent aussitôt le sacro-saint argument de
l'espace. «C'est vrai, vous avez de l'espace chez vous !» Comme si les
immigrants qui débarquent à Dorval partaient aussitôt s'installer à Ivujivik
avec leur tente de montagne et leur sac de couchage thermos sur le dos.
Il me faut alors de longues minutes pour expliquer qu'il n'y a pas plus
de «place» pour les immigrants au Québec qu'en France et en Espagne. Bref, que
ces derniers ne sont généralement pas à la recherche de toundra et de forêts à
perte de vue mais d'un appartement, d'un emploi et d'une école pour leurs
enfants. Toutes choses qui ne poussent pas plus facilement à Sainte-Thérèse
qu'en banlieue de Paris ou de Berlin.
Je crois que je ne pourrais
toujours pas citer de mémoire un seul dirigeant politique d'importance qui ait
osé affirmer ouvertement que l'immigration est un facteur positif pour l'Europe
et probablement même une nécessité. Un grand parti politique qui fait la
promotion de l'immigration et de l'ouverture des frontières, voilà qui est à peu
près aussi rare sur le Vieux Continent qu'un crocodile dans les eaux du
Saint-Laurent.
***
S'il faut en croire les conclusions du récent
sommet européen de Séville, le tabou de l'immigration n'est pas près de
disparaître en Europe. Plusieurs observateurs en sont revenus convaincus que
l'Europe se prépare à montrer aux pays pauvres qu'elle n'est pas une passoire.
Certains évoquent ouvertement une vaste opération de rapatriement coordonnée à
l'échelle européenne.
Ce geste irait de pair avec l'intention du nouveau
gouvernement français de fermer Sangate. Ce camp du Pas-de-Calais, établi aux
portes de la Grande-Bretagne, attire des centaines de réfugiés désireux de jouir
des conditions d'accueil britanniques. La levée de l'interdiction de retourner
chez eux les Afghans qui n'obtiennent pas le statut de réfugié pourrait fournir
l'occasion de fermer la porte. La majorité des réfugiés de Sangate sont en effet
originaires d'Afghanistan.
Bien
sûr, la France et la Suède ont repoussé la ligne dure de l'Espagne et de la
Grande-Bretagne, qui étaient déterminées à imposer des représailles économiques
aux pays d'origine des illégaux. Mais cette victoire n'est probablement pas
aussi significative qu'on le croit.
En juillet, le Conseil européen
devrait approuver plusieurs textes en suspens sur les immigrants irréguliers.
Les Quinze créeront avant la fin de l'année une instance de coordination des
polices frontalières et un réseau d'officiers de liaison sur l'immigration.
L'Union devrait aussi engager des opérations conjointes de surveillance aux
frontières et lancer des coopérations intergouvernementales pour le rapatriement
des illégaux.
En 2003, l'Union européenne se donnera une banque de
données sur les visas, une formation commune des gardes-frontières, et étudiera
le «partage des charges de gestion des frontières extérieures». Une étape avant
la création d'une véritable police frontalière européenne.
On l'aura
constaté, l'immigration n'est toujours perçue en Europe que comme un embarras,
une contrainte ou, pire, un danger à la cohésion nationale. Les démographes ne
cessent pourtant de rappeler que sans elle, le Vieux Continent n'aurait pas
connu la même croissance économique depuis 20 ans. Les mêmes experts affirment
aussi que sans l'apport de millions d'immigrants pour contrer la baisse de la
natalité, l'Europe se priverait d'une croissance encore plus essentielle.
Mais les politiciens n'ont ni la lucidité ni le cran des démographes. À
l'exception du courageux débat allemand, on ne voit pas quel leader européen
aurait aujourd'hui l'audace d'affirmer haut et fort qu'un pays qui attire et
intègre des immigrants est un pays qui s'enrichit.
Même la gauche
européenne, et notamment française, est d'une pudeur extrême sur ces questions.
***
Le sommet de Séville a donc confirmé que devant une
immigration pourtant incontournable, les chefs d'État européens préfèrent
toujours la politique de la sourde oreille. Comme si l'immigration n'était
toujours qu'une affreuse manie américaine. Comme si une véritable politique
d'immigration pouvait se réduire à un simple débat sur l'étanchéité des
frontières.
En ne parlant que de sécurité, les leaders européens font
d'une pierre deux coups. Ils exploitent un sujet à la mode et électoralement
payant tout en évitant de parler de l'intégration des nouveaux venus. Pourquoi
en effet aborder un sujet aussi délicat que l'intégration puisque la sécurité
renforcée permettra de réintégrer bientôt ce paradis perdu où l'on pratique
l'immigration zéro ?
On connaît depuis longtemps le résultat de cette
logique. En refusant de parler vrai, la classe politique européenne s'expose à
laisser le sujet en pâture à l'extrême droite, qui ne se prive pas d'en faire
son principal et parfois même son unique cheval de bataille.
Christian
Rioux est correspondant du Devoir à Paris.
|