«« FRANCOPHOBIE
«« SALISSAGE
«« Richler M.

« Les québécophobes »

Sylvain Maréchal

Vigile - Tribune libre 29.8.2002
« Si tu te fais ver de terre, ne te surprends pas que l’on t’écrase avec le pied. » (Kant)

Il nous a été donné de lire récemment sur Vigile un compte-rendu de l’essai de M. Martin-Castelnau intitulé « Les francophobes ». C’est un titre qui pourrait nous sembler familier mais il s’agit plutôt ici d’un essai français sur la honte, la mauvaise conscience, le mépris de soi qui semblent, selon l’auteur, affecter de plus en plus le climat intellectuel et politique en France. J’avoue ne pas encore avoir lu le livre en question et ce n’est désormais pas l’envie qui me manque. C’est donc à tout hasard - puisque je ne saurais me prononcer ni sur le contenu du livre, ni sur la situation en France - que je voudrais partager ici mon étonnement à l’effet que personne n’ait à ce jour envisagé d’écrire, dans la même veine, un tant attendu « Les québécophobes ».

Car je ne surprendrai personne en affirmant que nous connaissons bien ici cette fâcheuse habitude qui, dans le pire cas, amène certains personnes à exposer, d’assez inélégante manière, leur mépris du Québec. J’irais même plus loin en affirmant que, dans sa variante modérée, cette attitude pourrait bien être celle qui qualifie le mieux les Québécois, tellement on la retrouve ici généralisée, parfaitement intériorisée.

Chez ses plus grands adeptes, la ‘québécophobie’ s'accommode fort bien d'un antinationalisme primaire et obsessionnel; chez les autres, plus nombreux, elle adopte la forme élégante du révisionnisme historique et surtout celle du ‘nationalisme’ civique (appelons cela plutôt du ‘civilisme’ ou peut-être bien, je ne sais trop, du patriotisme constitutionnel) à tout crin, c'est-à-dire érigé en dogme imperturbable de la vérité ronflante (bien utile pour camoufler leur honte et leur mauvaise conscience). Pour qualifier ces intellectuels, ces politiciens, on pourrait presque parler de curés des temps modernes (post-modernes plutôt), si tant est que la vertu est toujours – bien évidemment – de leur bord. La population, pendant ce temps, s’enfonce dans une sorte d’indifférence diffuse et est presque gagnée à leurs discours. Il faut cependant dire à sa décharge qu’elle n’est pas la seule, en occident à tout le moins; c’est que nous sommes bien à l’ère de l’individualisme narcissique, de la rectitude politique et des valeurs post-modernes.

Remarquez que ce que je viens de dire de la société québécoise contemporaine suffirait à disqualifier une grande partie des ‘québécophobes’. Ils ne semblent en effet pas se rendre compte qu’une large part de leurs critiques portent à faux puisque ce qu’ils croient dénoncer ici n’y existe tout simplement pas. Reste alors le passé « qui ne passe pas ». Nous y reviendrons.

Le hasard a voulu qu’au moment où je prenais connaissance du compte-rendu sur Vigile, je tombe sur un courrier qui illustre exactement le propos dont il est ici question. On le retrouve ce mois-ci dans le journal mensuel « Le Couac ». Je ne sais si vous connaissez ce journal satirique québécois (on trouve un lien internet sur Vigile). Je le conseille à ceux qui cherchent une source d’information alternative et divertissante. On y trouve à chaque mois de belles interventions de Jean-François Nadeau, Pierre de Bellefeuille, Pierre Vadeboncoeur, Pierre Falardeau, et bien d’autres tout aussi intéressantes. Je crois finalement que le grand mérite de ce journal est de nous faire comprendre que le monde est une caricature, qu’il ne suffit en fin de compte que de le décrire pour faire de la grande caricature. Toujours est-il que dans le numéro d’août, on y trouve un courrier portant la signature de Pierre Thibeault, intellectuel patenté et chroniqueur au journal hebdomadaire « Ici », distribué à Montréal. Je tiens à vous le communiquer et je le retranscris ci-dessous presque intégralement (on ne le retrouve malheureusement pas sur le site déjà mentionné). Pour vous situer, disons qu’il s’agit d’une ‘réplique’ à un texte de Falardeau publié au mois de mai au sujet du livre de Marcel Trudel, « Mythes et réalités dans l’histoire du Québec » publié chez HMH en 2001. Je vous recommande d’ailleurs de jeter un coup d’oeil à ce texte : on le retrouve encore sur le site internet du « Couac ». Voici donc le courrier de Thibeault, adressé au « Couac » en réponse à Falardeau :

Auriez-vous l’amabilité de me fournir la date de l’édition du ICI dans laquelle j’aurais parlé du bouquin de Marcel Trudel (…). Je vous le demande parce que ce papier que j’aurais soi-disant signé m’a valu d’être vilipendé – sait-il seulement ce que ce mot veut dire – par votre chroniqueur humoristique Pierre Falardeau.

D’ailleurs, je tiens à vous féliciter pour cette nouvelle recrue. Comment peut-on le rejoindre pour lui signifier notre appréciation ? Habite-t-il la capitale NATIONALE ? Fut-il autrefois l’élève de l’École NATIONALE de l`humour ou celle, tout aussi NATIONALE, du cirque ? À moins qu’il ne soit fraîchement sorti de l’École NATIONALE de police. À propos, se pointera-t-il avec sa pelle et un monologue de circonstance pour la pose de la première pierre de la bibliothèque NATIONALE? Je l’espère, il est tellement mourant. Ça nous changerait de Bissonnette.

À lui qui me souhaite de devenir un jour sénateur, un poste auquel je n’aurais jamais l’odieux de prétendre – contrairement à ce bouffon, j’ai encore des principes – je lui adresse tous mes voeux de réussite dans son entreprise de révisionnisme historique et qu’il soit reçu un jour en grandes pompes dans sa minable assemblée NATIONALE, ce royaume de petits barons sans envergure qui ne rêvent que d’être aussi gros que les « boeus » de l’autre Assemblée nationale, la vraie.

Et puis tiens, tant que j’y suis, histoire de donner à votre guignol en chef une occasion de mal orthographier mon nom une nouvelle fois, j’ajouterai ici que votre NATION – celle du chanoine, de Parizeau et du mensonge, celle de Rhéaume, du révisionnisme et de la lâcheté – je l’encule à sec et plus encore, je m’exécute avec du sable. En fait, je la roule dans la merde votre NATION, Elle et son drapeau minable qui s’oblige de quatre fleurs de lys alors que même Louis XIV n’en demandait qu’une pour justifier son absolutisme (…).

Ah oui, au fait, je tiens à préciser à ce scribouillard gâteux que je ne déménagerai pas, que je ne quitterai pas Montréal et, surtout que je ne cesserai jamais d’écrire. Je ne voudrais surtout pas démissionner devant ce relativiste déjà sénile qui non seulement assiste à la mort du Québec, mais la cautionne, et plus, la provoque avec le sourire du Kamikaze.

Ce « Fardeau » qui vous sert de caution intellectuelle au Couac est un fasciste pathétique et raciste – va-t-il me poursuivre ? – et je suis prêt à en débattre en vos pages ou ailleurs quand les conditions gagnantes vous sembleront choses réelles même si cette requête est absolument innocente de ma part parce que chacun sait qu’un facho ça ne débat pas, et qu’on ne discute pas avec ces peignes-cul qui séparent toujours à droite mais qui persistent et signent dans l’unique but de séduire ce pseudo-peuple qui se croit de gauche alors qu’il revendique dans le même temps l’héritage du Chanoine sur les frontons de ses collèges et de ses stations de métro.

Allez, au Couac, vous êtes absolument nuls, mais considérons, vous faites vot’ possible et laissons-nous en toute sérénité avec Brassens et sa complainte pour les « Ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part » :

« Mon Dieu qu’il ferait bon, sur la terre des hommes
Si l’on n’y rencontrait cette race incongrue,
Cette race importante et qui partout foisonne,
La race des gens du terroir, des gens du cru »

Pierre Thibeault
(chroniqueur culturel, hebdomadaire ICI)

Rectificatif demandé par Pierre Thibaud 22.2.2004 - remplacer importante par importune dans la citation, en conformité avec le texte original de Brassens

«Mon dieu qu'il ferait bon sur la terre des hommes
Si on y rencontrait cette race incongrue
Cette race importune et qui partout foisonne
La race des gens du terroir des gens du cru
Que la vie serait belle en toutes circonstances
Si vous n'aviez tiré du néant tous ces jobards
Preuve peut-être bien de votre inexistence
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part»
(Version de Brassens : source)

Est-il possible que Falardeau ait mérité autant d’invectives ? Se faire traiter de « bouffon », de « guignol », de « scribouillard gâteux », passe encore; mais que dites-vous de « fasciste » et de « raciste » ? Eh bien figurez-vous qu’en général il s’agit simplement de se dire indépendantiste et/ou nationaliste pour être casé par ces gens – les ‘québécophobes’ – dans le camp des fascistes et des racistes. Il faut dire qu’il ont facilement ces mots à la bouche, les gaillards; en fait, il s’agit d’une obsession maladive. À celle-ci on pourrait y ajouter celle des byzantines dichotomies ‘gauche/droite’ et ‘ethnique/civique’ qui se trouvent à être systématiquement tournées à leur avantage. Et remarquez à quel point ils semblent tous avoir beaucoup de mal avec Lionel Groulx, leur absolue bête noire - à un point tel qu’on dirait que Satan en personne les impressionnerait moins. Sans parler du drapeau québécois qu’on jurerait être pour eux l’étendard du Mal. Pourfendeurs du « Québec moisi » – pour transposer l’expression utilisée en France par les francophobes - ils deviennent caricaturaux – que dis-je, ils sont eux-mêmes des caricatures - tellement ils répètent sans finir les mêmes imbécillités (mais ils pensent probablement la même chose des arguments de leurs adversaires – c’est-à-dire de nous). Vous aurez compris que ces « imbéciles heureux qui tiennent absolument à ne pas être nés quelque part » commencent en fait à m’incommoder sérieusement.

La fameuse Conquête

Le fait est que le texte de Falardeau pose une sérieuse question : sommes-nous prêts à accepter à nouveau – on a ici l’habitude de ce genre de propos – de nous faire dire que cette fameuse conquête a été « providentielle »? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le chapitre du livre de Trudel auquel Falardeau fait référence traite des « avantages » de la conquête anglaise. Il explique en détails ce que notre société « doit » au régime anglais. Absurde ? Pas plus que les propos d’un Durham, du clergé et des zélotes de l’anglomanie qui nous ont fait office d’élites politiques, tous plus ou moins admiratifs de la « supériorité » et de « l’ingéniosité » des Anglais. Pas seulement absurde mais grotesque. Comment d’ailleurs présumer de ce qui serait arrivé s’il n’y avait pas eu conquête ? L’idéologie et la volonté tenace de déconstruire a peine ici à se dissimuler sous couvert de pensée historique.

Il faut en effet comprendre que Trudel (avec Fernand Ouellet, entres autres) est un historien de « l’école de Laval ». Cette école historique, en opposition à « l’école de Montréal » (composée de Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault), affirme que le retard socio-économique des Canadiens-français – que ces deux écoles constatent – repose moins sur les effets négatifs de la conquête anglaise que sur leur absence de dynamisme. C’est donc en somme l’école du « c’est de notre faute » parce que la conquête, finalement, « y’a rien là ». Et bien sûr, cette école est fermement convaincue de faire de l’histoire « objective » et « neutre », contrairement à celle de Montréal.

Mais la réplique de Thibeault ne s'embarrasse pas de ces futilités. Elle va directement au but, qui est de souligner son mépris et sa honte d’une certaine idée du Québec. Car Monsieur Thibeault « l’encule » notre nation. Il la « roule dans la merde », notre nation. Voyez l’insistance caricaturale sur le mot « nationale », probablement là pour signifier l’étouffant climat de nationalisme totalitaire et exacerbé qui règne au Québec. Nous sommes le mensonge, la lâcheté; nous sommes minables et sans envergure. Peut-être devrions-nous mettre cela sur le compte de la colère ? Ou bien serait-ce plutôt l'imbécillité ? Peu importe. À travers l’habituel fatras (qu’on a souligné plus haut) et la puérilité du texte, on croit tout de même déceler quelques ‘idées’ qui font partie de l’arsenal habituel des ‘québécophobes’. Mais il est assez surprenant de trouver dans ce texte une accusation de « révisionnisme ». Je dis qu’elle est surprenante car je l’ai moi-même utilisée plus haut pour désigner un des aspects, dans sa composante modérée, de la ‘québécophobie’. Quelques mots à ce sujet.

On a vu que dans le texte cité, Falardeau est accusé de révisionnisme. Il s’agit de montrer que les intellectuels et les élites nationalistes au Québec réinventent le passé pour justifier leur idéologie et leurs politiques. Mais Thibeault ne semble pas comprendre que le véritable révisionnisme historique au Québec est celui qui vise essentiellement à faire du Québec une société qui a suivi un développement normal, c’est-à-dire en fin de compte à occulter le débat sur le retard socio-économique des Canadiens-français (fait historique objectif) qui avait auparavant toujours été au centre des débats historiques. Le révisionnisme est aujourd’hui le courant dominant en histoire du Québec (Linteau, Bernard, Bouchard, Ricard, etc.). Il découle en partie du besoin de débarrasser le Québec de sa soi-disant « mémoire honteuse » et de ses supposées scories « tribalistes ». Thibeault commet donc un contresens en accusant Falardeau (et à travers lui les indépendantistes) de révisionnisme. Car il y bien révision et occultation au Québec, mais ce ne sont pas exactement celles que Thibeault dénonce.

Nous pouvons dire sans crainte de se tromper que le texte de Thibeault une belle illustration de l’esprit de ceux qui pratiquent la ‘québécophobie’ dans sa forme la plus primaire. Je ne peux être absolument affirmatif mais je croirais qu’ils ne sont heureusement pas si nombreux au Québec (je ne fais référence qu’à l’époque contemporaine; par ailleurs, ils sont probablement plus nombreux au Canada). Outre Thibeault, on pourra par exemple sans difficulté classer dans le clan des ‘québécophobes extrêmes’ les René-Daniel Dubois, Esther Delisle, Mordecai Richler, « The Gazette », « Cité Libre », le parti Égalité, etc. Dans sa forme modérée cependant, il y a lieu de croire que la ‘québécophobie’ est très largement diffusée au Québec. (Il est probable que les critiques vigoureuses et répétées des ‘québécophobes extrêmes’ aient eu pour résultat non pas l’apparition, mais bien l’accentuation des habitudes de ‘québécophobie’ modérée au sein de la population et chez nos élites politiques; les différentes ‘affaires’ (Bourgault, Parizeau et Michaud, par exemple) qu’on a vu se développer ces dernières années pourraient s’expliquer, en partie, à cette lumière. Il faut en effet désormais montrer « patte blanche ».)

Sans vouloir prétendre à l’objectivité et à la scientificité, je crois qu’il y a de bonnes raisons d’avancer que le Québec est sous l’emprise de la ‘québécophobie’ dans sa forme modérée, cette attitude ayant en quelque sorte été intériorisée par la population en général. Ce n’est bien sûr pas une idée nouvelle : qu’on l’appelle « ambivalence », « honte », « fatigue », « peur », « indifférence », « mauvaise conscience », etc., chacun est à même de constater qu’il y a quelque chose ici qui ne va pas. Oui, il y en a des raisons pour que ça n'aille pas. Mais ce qui est étrange, il me semble, c’est que (presque) personne du côté des nationalistes-indépendantistes (c’est la perspective qui est la mienne) n’ait osé en tirer toutes les conséquences, qu’elles soient stratégiques, culturelles, politiques ou autres. Nous tournons littéralement en rond. (Et il est à mon sens relativement inutile de chercher à savoir qui, des élites ou de la population, est responsable de la situation; il est évident que la population est inspirée par les élites et que les élites ont besoin de l’appui de la population.)

Je m’inquiète ici du fait qu’on pourrait prendre les observations qui précèdent et celles qui suivent pour de la ‘québécophobie’ à rebours. Mais je rappelle que « Qui aime bien châtie bien » ! Plus sérieusement, le point de vue que j’adopte dans la suite de ce texte ne devrait pas faire oublier que je suis parfaitement conscient des circonstances défavorables, des nombreux obstacles qui nous ont dominés et qui nous dominent toujours. Que je suis parfaitement conscient du fait que l’ennemi (n’ayons pas peur des mots) du Québec est bien le Canada. Car le Canada n’acceptera le Québec que dans la mesure où il n’offre qu’une faible résistance à sa propre marginalisation, à sa lente tombée dans l’insignifiance. Mais nous avons nous-mêmes la responsabilité de le comprendre, de cesser de s’en plaindre et d’agir parce que personne d’autre que nous ne pourra le faire à notre place. Nous sommes déroutés et dominés mais nous sommes capables, nous ne sommes pas des lâches, nous ne sommes pas minables. Nous n'avons pas à avoir honte, ni peur.

Mais il me semble que, dans le domaine des idées, le nationalisme conséquent au Québec n’a jamais eu et n’a encore aucune commune mesure avec ses opposés, qui sont au pire l’antinationalisme, ou dans les meilleurs cas, le révisionnisme historique et l’indifférence au fait national. Dans le domaine politique, le nationalisme conséquent au Québec n’a jamais eu et n’a encore aucune commune mesure avec ses substituts, qui sont la recherche bornée de la reconnaissance, le « souverainisme sans nationalisme », l’obsession ‘civiliste’ (plus récente) et la défense de la langue française. Autrement dit, la vigueur nécessaire à la prise en charge de la nation québécoise me semble toujours avoir manqué, compte tenu des circonstances et de la situation réelle du Québec. (En passant, je tiens à souligner que ce qui précède me rend totalement incompréhensible les arguments des ‘québécophobes’.)

Chaque élément pris séparément (reconnaissance, souverainisme, protection de la langue, etc.) peut bien sembler appartenir en propre à une attitude ‘nationaliste’, mais il est bien connu que le tout est plus que la somme des parties. Bien sûr, il est toujours difficile de définir clairement ce qui est sous-entendu par ‘nationalisme’. On pourra toujours s’objecter en définissant le ‘nationalisme’ d’une manière différente. Mais en fin de compte, ce qui m’importe de dire pour le moment, c’est que le Québec a, me semble-t-il, beaucoup de difficulté à sortir d’une auto-représentation qui ne soit pas celle d’une province minoritaire (société distincte) au sein du Canada, après avoir si longtemps soutenu celle de la minorité culturelle (canadienne-française) au sein du Canada. Se pourrait-il que le ‘nationalisme’ qu’on associe spontanément au Québec ne soit qu’un écran de fumée ? Car en fin de compte, je suis loin d’être convaincu que le Québec soit davantage ‘nationaliste’ que, disons, le Canada ou les États-Unis.

Je me demande jusqu’à quel point on ne pourrait pas mettre sur le compte de cette illusion une grande partie de l’ambivalence des Québécois. Je dirais que nous prenons tellement pour acquis notre ‘nationalisme’ que nous en viendrions à oublier notre situation réelle. Notre conscience nationale – qui exige que nous sachions bien nous situer – me semble assez peu mature. Il suffit quelquefois, semble-t-il, de s’entendre dire « Québécois » pour que nous en retirions une jouissance incroyable. Cette façon délirante de souligner notre « fierté » d’être Québécois, comme s’il fallait à tout prix se convaincre que nous « ne sommes pas si nuls, après tout » (mais le nationalisme n’a rien à voir avec la fierté). Notre « unicité » au sein du Canada. Notre « Révolution Tranquille » qui a été une si grande réussite (entre parenthèses, peut-on me dire quel est l’imbécile qui a inventé l’expression « Grande Noirceur »? Ne trouvez-vous pas cela un peu ridicule ? Encore de l’auto-flagellation maladive, encore le coup du « c’est de notre faute ». À quoi on peut ajouter la fameuse « Conquête », avec majuscules SVP. Et puis, nous avons aussi notre « Confédération ».). Le Parti Québécois qui fait partie du paysage politique depuis si longtemps qu’on a oublié pourquoi il existe réellement. La loi 101 dont nous sommes si fiers (quoique…). On pourrait multiplier les exemples de ce genre qui tendent à illustrer l’idée selon laquelle les Québécois (et les Canadiens-français avant eux) s’épuisent dans leurs « mythes compensatoires ».

Peut-être la clé de cette illusion – le Québec nationaliste – réside-t-elle dans le passé ? Au contraire, les faits historiques tendent plutôt à montrer que les Canadiens-français ont généralement été d’une bonne foi presque trop grande avec le reste du Canada. Demander que nos droits « reconnus » soient pris en compte, mais quelle audace ! Même notre soi-disant ‘séparatisme’ se voulait servir les intérêts du reste du Canada ! À preuve, la motion Francoeur (1917) qui exprime l’avis que « la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte fédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle à l’union, au progrès et au développement du Canada. » Des élites généralement collaboratrices, pratiquant de bonne foi un nationalisme pan-canadien dans le meilleur cas. Le clergé ? Presque totalement indifférent à tout ce qui n'est pas strictement relié au maintien du catholicisme et fédéralistes bornés pour la plupart. Bien sûr, et heureusement, des exceptions existent. Elles sont fulgurantes mais timides. Mais rien qui ne semble indiquer, il me semble, une grande vigueur nationale, encore moins le méchant nationalisme que certains imaginent. (Mais il faut dire que les ‘québécophobes’ s’intéressent surtout au « fascisme » du Canada-français, qu’ils associent tout de même, cela va de soi, au « nationalisme ». En ce qui me concerne, soit le « fascisme » veut dire quelque chose – c’est-à-dire qu’il est d’un degré significatif – et dans ce cas il réfère à certains régimes qu’on a connu en Europe; soit il n’est pas significatif – c’est-à-dire qu’il n’est pas plus développé ici qu’il pouvait l’être, par exemple, dans la plupart des autres pays du monde – et dans ce cas il est inutile de s’agiter autrement que pour se faire passer pour un Don Quichotte, seul pur parmi le troupeau de ces Québécois inconscients de leurs méchantes tendances xénophobes… vous les aurez reconnu, je l’espère (car ils le désirent avec ardeur; rien de plus suave probablement pour eux que cette image de l’intellectuel qui a raison envers et contre tous.).

En va-t-il réellement autrement aujourd’hui ? Je ne le crois pas.

Certes, il est indéniable que le Québec se questionne souvent - presque constamment - au sujet de son avenir. Mais à moins de vouloir confondre « question constitutionnelle » et « question nationale », « auto-flagellation » et « mise en situation », et « tourner en rond » et « aller de l’avant », je ne vois guère de raison de m’exciter. On pourrait presque dire que le nationalisme est ici virtuel plus que réel.

Pourtant, m’objecterez-vous, il y a bien eu deux référendums sur la « souveraineté » du Québec, non ? Et on a presque eu 50% d’appuis au dernier, non ? Voilà qui m’embarrasse. Je ne voudrais pas avoir l’air d’un rabat-joie, mais il m’apparaît de plus en plus évident que le « grand soir » que certains espèrent (j’en suis) n’est peut-être pas celui que nous aurions eu s’il nous avait été donné de gagner et n’est peut-être pas davantage celui que nous aurons dans l’éventualité d’une éventuelle victoire à un éventuel référendum. Et quand je dis cela, je suis parfaitement conscient de m'exprimer – malheureusement – comme les fédéralistes. À cette différence près que moi, à l'encontre de ceux-ci, je suis loin de m'en réjouir.

Nous ne parlons pas tous le même langage. Il ne s’agit pas toujours de simples nuances. Dans certains cas, il peut même s’agir de différences conceptuelles significatives. Certains pensent à la souveraineté, d’autres envisagent un statut spécial ou une nouvelle association au sein du Canada. Certains pensent à l’indépendance, d’autres envisagent la souveraineté. On a beau dire que l’indépendance n’est que la formulation politique du concept de juridique de souveraineté, il reste que ces deux points de vue peuvent mener à des divergences fondamentales. Même lorsqu’il s’agit du même mot, on peut retrouver des différences significatives. Il est indéniable, par exemple, que D’Allemagne et Johnson ne désignaient pas la même chose par le même mot d’indépendance. Il en allait de même entre Lévesque et Parizeau pour ce qui est de la souveraineté. On pourrait multiplier les exemples de ce genre. Mais il ne s’agit pas simplement d’un problème de vocabulaire. Au-delà des mots, il y a le réel. Non seulement l’utilisation du mot ‘indépendance’ a été détrônée, mais on pourrait aussi bien dire que le mot ‘souveraineté’ lui-même a perdu de sa substance. En d’autres mots, je crains fort que le « souverainisme sans nationalisme » a fait son oeuvre et que la profondeur, la vigueur nécessaire semblent de plus en plus nous faire défaut.

La liberté du Québec n'est pas pour moi une simple formalité constitutionnelle comme elle semble l’être devenue. J’irais même jusqu’à dire que l’indépendance, bien que nécessaire, ne suffit pas. Ce qui m’importe davantage est le nationalisme bien que pour moi nationalisme et indépendantisme vont de pair. Plus exactement, je dirais qu’on ne peut pas être nationaliste sans être indépendantiste. Bien sûr, on est libre d'appeler Mario Dumont un nationaliste, ou encore Maurice Duplessis; mais il ne saurait s’agir que de blagues de mauvais goût. On voit de plus en plus cette attitude qui consiste à séparer indépendance et nationalisme. Cela tient lieu à mon avis de pudeur plus que de véritable pensée. Le tabou s’est substitué à la réalité. Cela pourrait passer pour une forme modérée de ‘québécophobie’.

Je sens que je dois maintenant définir ce que j’entends par ‘nationalisme’. Il était inévitable que j’en arrive là. Malheureusement, il n’est pas aisé de le faire car cela relève pour moi davantage de l’âme que de la raison (j’entends presque les accusations de « fascisme » mais poursuivons malgré tout…). Pour tout vous dire, j’ai été profondément ému lorsque j’ai lu, il y a quelque temps sur Vigile, dans un texte de Jean Borduas (« ce peuple bizarre », paru le 9 juillet dernier), la phrase suivante :

« Nous sommes, depuis toujours, le peuple du Saint-Laurent »

Je ne sais trop pourquoi (peut-être parce qu’à ce moment, nous revenions d’un beau voyage dans le Bas-Saint-Laurent). Il y a pour moi dans le nationalisme quelque chose qui relève, sans s’y réduire, de la poésie, des sentiments, du territoire, de la dignité, de la liberté, de l’indépendance, du paysage, de la culture, du patrimoine, de la langue, de l’histoire, du dépassement, du sens. Tout ceci n’étant nullement, à mon sens, incompatible avec une action politique vigoureuse et le réalisme nécessaire. L’important est en fin de compte qu’il y ait derrière cela une dimension sentimentale, affective, sensible – quelque chose de significatif – qui subsiste au-delà de la réalité politique, sociologique et culturelle de la nation et qui, autant que possible, engage chacun d’entre nous. Le nationalisme est pour moi le devoir d’amener plus loin une certaine idée du Québec. Il repose sur cette conviction que cette idée n’épuisera jamais le Québec réel, mais que le Québec réel ne saurait suffire. Cette idée est belle et attachante. Elle est faite du vent des îles, de l’eau des rivières, des marches fantastiques, d’une histoire à n’en plus finir, des forêts et des montagnes vieilles comme la terre, du sourire de la victoire et des larmes de la douleur, du fleuve grand comme un ciel, des mots de notre langue et de nos paroles emmêlées. De tout cela et plus encore car cette idée est notre mère intime. Je crois que cette idée mérite d’être défendue; elle demande à vivre. Je me sens le devoir impérieux de la vivre et de la développer plus loin. Idéalisme ? Oui. Naïveté ? Pas nécessairement. « Le rêve est la préface de l'action ».

Il devient clair pour ceux qui me comprennent (en fait, c’est à eux que je m’adresse) que souverainisme sans nationalisme, indépendantisme sans nationalisme, révisionnisme historique et civilisme sont pour moi des obstacles à l'émancipation réelle et complète du Québec. Par « réelle et complète », j'entends « nationale ». Le plus grand danger que court le Québec en attendant (à moyen terme) est non pas la disparition, mais bien l’insignifiance. Lutter contre cette insignifiance, c’est lutter contre la ‘québécophobie’. Et cette ‘québécophobie’ – qui s’oppose radicalement à ma conception du nationalisme – est un obstacle qu'à mon avis les nationalistes-indépendantistes devraient probablement prendre plus au sérieux. À moins que l'indépendance ne soit désormais conçue que comme un terminus, après lequel tout le monde descend – and after that, I mean, it's business as usual, man !

S. Maréchal
Montréal, le 28 août 2002.