«« DÉMOGRAPHIE

L'incontournable solidarité

Jacques Roy
L'auteur est professeur-chercheur au cégep de Sainte-Foy et auteur du livre « Les personnes âgées et les solidarités. La fin des mythes ».
Le Soleil Le samedi 3 août 2002

Tout récemment, les médias faisaient écho aux récentes données du recensement de 2001, publiées par Statistique Canada. Sans surprise, le recensement reproduit les traits d'un vieillissement accéléré de la population. Aux extrémités de la pyramide des âges, la métamorphose est brutale : explosion démographique des 80 ans et plus en particulier, chute marquée des naissances depuis plus de 20 ans. Alors que les enfants d'âge scolaire dépeuplent les écoles, les centenaires deviennent un nouveau phénomène social qui suscite de plus en plus d'intérêt.

Derrière cette métamorphose démographique se cachent certains enjeux qui interrogent l'avenir. L'un de ces enjeux concerne la progression d'un certain déséquilibre générationnel entre les jeunes et les aînés. Regardons de plus près.

Le Québec était l'une des sociétés les plus jeunes en Occident au début des années 60 ; il deviendra d'ici 30 ans l'une des deux ou trois sociétés les plus âgées du monde. C'est donc dire que la société québécoise aura à vivre une transition inégalée dans le monde occidental au regard de son évolution démographique ; en effet, peu de pays auront connu des changements aussi rapides et majeurs dans la structure de leur population. La réflexion sur les conséquences de cette évolution est encore jeune. Mais au-delà de la démographie, un constat s'impose : sur le plan social et économique, le sort des personnes âgées s'améliore depuis plus de 30 ans. Celui des jeunes est sous le signe de la précarité et de la marginalisation pour la même période.

Ainsi, les aînés ont vu la pauvreté fondre littéralement dans le temps. Le revenu net des personnes âgées a enregistré une hausse significative depuis les années 70, alors que celui des jeunes a reculé selon les recherches existantes. Du côté des aînés, on assiste à un véritable changement de garde. Ils sont plus scolarisés ; ils vivent plus longtemps et en meilleure santé ; enfin, ils représentent une force montante dans la société (le pouvoir gris) par l'effet de leur nombre et de l'importance de leur mouvement associatif. Les changements sociaux qui se sont produits chez les personnes âgées sont à ce point significatifs qu'on ne peut plus aujourd'hui « penser » le vieillissement dans les mêmes termes qu'auparavant. La nouvelle génération d'aînés sera nettement plus active et moins silencieuse que la précédente.

Le portrait des jeunes est moins prometteur. Des écueils subsistent en particulier, depuis les années 80. La principale difficulté réside dans les obstacles à leur insertion sur le marché du travail. Pour eux, l'emploi est souvent atypique, c'est-à-dire davantage à temps partiel, temporaire ou résultant d'un travail autonome. L'une des conséquences prévisibles réside dans la difficulté des jeunes d'entrevoir des projets à long terme, tels que fonder une famille et avoir des enfants, même si les valeurs familiales sont toujours bien présentes chez eux selon toutes les enquêtes consultées sur le sujet.

Au chapitre de l'endettement, ce sont les ménages de moins de 25 ans qui se sont le plus endettés de 1984 à 1999 (Conseil de la famille et de l'enfance, 2002) ; l'endettement étudiant y a joué un rôle prédominant. Les recherches démontrent qu'un plus grand nombre d'étudiants doivent travailler en même temps que leurs études pour subvenir à leurs besoins (de 17 % en 1975, la proportion excède maintenant les 50 % dans certaines enquêtes). La pauvreté et l'itinérance temporaire sont également des phénomènes bien présents chez les nouvelles générations ; selon des études, les jeunes formeraient 25 à 46 % des itinérants au Québec, soit bien davantage que leur poids relatif au sein de la population.

Une recherche du Comité de la santé mentale du Québec (2000) mettait en évidence les liens entre les difficultés d'insertion des jeunes et leur niveau de détresse psychologique. Selon l'enquête sociale et de santé 1998 (Institut de la statistique du Québec, 2001), une personne sur cinq (20,1 %) souffrirait de détresse psychologique au Québec. Le groupe social le plus affecté est celui des 15-24 ans avec 28,2 % ; celui enregistrant le taux le plus bas est celui des personnes âgées avec 10,7 %.

Déplacement du pouvoir

Le bilan que nous traçons du déséquilibre générationnel entre jeunes et aînés est nullement exhaustif. D'autres dimensions mériteraient d'être soulevées. C'est le cas en particulier de l'influence respective des uns et des autres sur l'État dans l'avenir. À cet égard, pour des raisons essentiellement démographiques (la vitalité des groupes de pression chez le troisième âge en est une autre), il y a tout lieu de considérer que, demain, les aînés constitueront une force électorale de plus en plus importante, alors que le poids électoral des jeunes fond comme neige au soleil.

Cette question revêt une signification particulière dans la perspective des politiques sociales de l'État. En effet, il y a tout lieu de considérer que les pressions venant de la population âgée seront plus manifestes dans les prochaines décennies ; elles exerceront une influence certaine sur l'arbitrage des ressources collectives de la part de l'État. La loi du nombre ne jouera pas en faveur des nouvelles générations.

C'est la raison pour laquelle une prise de conscience collective est désormais nécessaire afin d'éviter que l'évolution démographique ne devienne un autre facteur contribuant à accentuer le déséquilibre générationnel existant de par le fait qu'un groupe (les aînés) pourrait s'octroyer par la seule logique du nombre des avantages qui limiteraient la capacité de l'État à répondre à d'autres besoins sociaux, dont ceux des générations montantes.

Une mise en garde s'impose : l'argument peut s'avérer être réducteur si l'on ne fait pas intervenir dans l'analyse d'autres acteurs (par exemple les groupes de pression tels les syndicats) ou d'autres générations (notamment les baby-boomers qui seront les vieux de demain). Il faut de fait éviter le piège d'enfermer le « social » dans la dualité jeunes — aînés. Cependant, ce clivage générationnel a néanmoins l'avantage d'illustrer une tendance réelle en devenir qui représente un terreau fertile pour un conflit générationnel en perspective. Déjà, certains débats, notamment sur les clauses de type « orphelin », le remboursement de la dette, le financement du secteur de la santé ou la contribution à la caisse du Régime des rentes du Québec, annoncent une telle polarisation.

Le relais de la société civile

En marge du spectre générationnel, dans la vie de tous les jours, il existe des passerelles entre les personnes âgées et les nouvelles générations. Cette réalité est à la fois méconnue du grand public et des médias en général. Pourtant, des recherches nous dévoilent que 70 % des personnes âgées ont des contacts avec leurs enfants sur une base hebdomadaire, que les aînés offrent de l'aide à une variété d'individus au sein de leur communauté, que l'aide entre les gens âgés et leurs enfants est réciproque, que près de la moitié des personnes âgées sont impliquées dans leur milieu et, enfin, que dans l'esprit des aînés le sort des enfants et des petits-enfants arrive au premier rang de leurs préoccupations, bien avant leur propre état de santé (Roy, 1998).

Toutes ces informations traduisent un potentiel d'ouverture et de solidarités des personnes âgées à l'endroit des nouvelles générations, en particulier sous l'angle des solidarités familiales.

Cependant, à l'échelle du mouvement associatif des aînés, on peut déceler deux courants sans qu'aucun n'apparaisse décisif pour le moment. Un premier, de type « corporatiste », consiste en la défense des seuls intérêts des groupes du troisième âge. Un second, de type « sociétal », mise davantage sur un maillage intergénérationnel des enjeux sociaux existants, tout en faisant la promotion des personnes âgées. Ce dernier courant est porteur d'espoir afin de repenser les rapports collectifs dans une perspective d'équité générationnelle.

Par l'entremise de cette seconde catégorie de groupes d'aînés et d'autres acteurs, en particulier les jeunes eux-mêmes, l'invitation est lancée pour qu'un mouvement issu de la société civile engage une réflexion collective autour des enjeux soulevés plus haut afin que les gouvernements favorisent des actions et des politiques dans une perspective de justice générationnelle. L'apathie de la société civile face à ces questions aurait pour effet de favoriser le maintien du statu quo qui poursuivrait ainsi son œuvre inégalitaire à la faveur de l'évolution démographique.