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«« LUTTE À LA PAUVRETÉ
Pauvreté: qui croire?Le 14 octobre 2000, un bon nombre de personnes ont participé à la marche des femmes à Montréal pour l'élimination de la pauvreté. Il y a eu depuis ce temps plusieurs autres manifestations semblables visant le même objectif.
Nicole F. Bernier
L'auteure est politologue et se spécialise dans l'analyse des politiques de sécurité du revenu. Elle est boursière postdoctorale au Groupe de recherche interdisciplinaire en santé (GRIS) de l'Université de Montréal.
La Presse, Le lundi 5 août 2002
Depuis une dizaine d'années, le débat sur la mesure de la pauvreté s'est intensifié. Quand un organisme antipauvreté affirme que la pauvreté gagne du terrain à quelque endroit, les médias se montrent sceptiques. Est-ce vraiment crédible? Il y a quelques jours à peine, le Profil de la pauvreté, publié par le Conseil national du bien-être social, a attiré une fois de plus l'attention des experts et des médias, non pas du fait qu'il y ait pauvreté répandue au Canada, mais plutôt parce que certains experts et chroniqueurs bien en vue estiment que les mesures servant à dresser ce profil statistique sont inadéquates. Les lobbies antipauvreté n'auraient-ils pas tendance à grossir les chiffres pour attirer l'attention?
Rarement a-t-on vu autant de personnes s'intéresser d'aussi près à une question abstraite comme l'élaboration d'un indice statistique.
Or, de tous les outils de mesures disponibles, les seuils de faible revenu (SFR) sont les plus utiles pour mesurer et comparer la pauvreté et suivre son évolution, et en l'absence de seuils officiels de pauvreté au Canada, on ne peut qu'appuyer la décision des groupes antipauvreté d'assimiler les SFR au seuils de pauvreté. Cela dit, un aspect important ne retient pas suffisamment l'attention dans le débat à mon avis, soit le fait que l'on retienne le SFR avant impôt plutôt que ceux après impôt. Cette lacune fait en sorte qu'on aborde la pauvreté plus ou moins comme si les politiques fiscales progressives - celles qui font en sorte que les contribuables à hauts revenus paient un taux plus élevé d'impôts que les contribuables à faibles revenus - n'avaient aucun effet pour réduire certaines inégalités.
Pauvreté et seuils de faible revenu
Dans un contexte où il n'existe pas de seuils officiels de la pauvreté, comment mesure-t-on la pauvreté au Canada? Il existe plusieurs instruments pour mesurer la pauvreté, mais ce sont les seuils de faible revenu qui sont le plus utilisés.
La méthode de calcul des SFR est plus simple à comprendre qu'il n'y paraît. En effet, les SFR correspondent aux niveaux de revenu à partir desquels une famille doit dépenser une partie trop considérable de ses revenus pour se procurer les premières nécessités (nourriture, logement et vêtement). On dit d'une famille qu'elle vit sous les SFR lorsqu'elle consacre 20% de plus que la famille canadienne moyenne à ces dépenses. Par exemple, en 1986 la famille moyenne dépensait 36,2% de son revenu brut pour se nourrir, se loger et se vêtir; par conséquent, la famille qui devait consacrer 56,2% ou plus de son revenu brut à ces mêmes dépenses était considérée à faible revenu. (...)
Depuis leur création en 1959, les SFR ont subi deux types d'ajustements. Dans un premier temps, ils ont été ajustés annuellement pour tenir compte de l'inflation, en se basant sur l'indice des prix à la consommation. Dans un deuxième temps, ils ont été redéfinis en 1969, 1978, 1986 et 1992, à partir de l'Enquête sur les dépenses des familles, de façon à refléter plus fidèlement leur rapport à l'évolution des habitudes de dépense des familles moyennes. (...)
Une mesure controversée
L'assimilation des mesures de pauvreté et de faible revenu va à l'encontre des avis émis par Statistique Canada qui rappelle avec insistance que les SFR n'ont aucune validation officielle pour mesurer la pauvreté et que l'on devrait éviter de les assimiler à des seuils de pauvreté.
La principale critique à l'endroit de l'utilisation des SFR comme indice de pauvreté tient au fait qu'il s'agit d'une mesure relative, D'aucuns affirment qu'ils indiquent l'inégalité des revenus et le manque de «confort social», mais qu'ils ne mesurent pas la pauvreté absolue. D'autres soulignent qu'à l'aide de cet indice, une province riche comme l'Ontario enregistre un taux de pauvreté plus élevé qu'une province pauvre comme 1'Île-du-Prince-Édouard.
Cela dit, quelles sont les autres mesures possibles? Ces dernières années, plusieurs intervenants ont proposé des solutions de rechange. Une approche, les mesures de faible revenu (MER) proposées par Statistique Canada en 1992, consistait à situer le faible revenu à mi-chemin du revenu médian ajusté à la taille de la famille. Toutefois, les MFR ne produisaient qu'un ensemble de mesures pour tout le Canada et ne permettaient pas de tenir compte des différences géographiques. De plus, les MER ont présenté le grand inconvénient de produire des données statiques sur la pauvreté - au fil des ans, les seuils de pauvreté étaient semblables, que l'on soit en période de récession économique ou en période de croissance.
Une autre approche est de mesurer la pauvreté à partir de «paniers de consommation» tenant compte des besoins présumés des familles. À cet effet, Développement des ressources humaines Canada a pris l'initiative d'élaborer, pour un groupe de travail fédéral-provincial-territorial sur la recherche et l'information en matière de développement social, une mesure préliminaire fondée sur un panier de consommation. Jusqu'à maintenant, cette approche a eu un succès limité parce qu'elle ne permettait pas les comparaisons géographiques, les besoins variant selon l'endroit où l'on réside. La mesure proposée est encore incomplète et inutilisable et ne peut être considérée comme étant «rigoureuse et fiable». (...)
Le CNBES fait ressortir quatre observations tout à fait pertinentes pour justifier l'utilisation des SFR comme mesure de pauvreté. D'abord, un seuil de pauvreté est toujours relatif. Notre perception de ce qui est nécessaire diffère dans le temps (posséder un cheval, posséder un téléviseur). Elle varie aussi selon la société de laquelle on fait partie (manger de la viande ou pas, posséder des vêtements chauds pour l'hiver).
Ensuite, un seuil de pauvreté est toujours arbitraire, qu'il soit établi à partir de statistiques sur le revenu ou sur la base d'un panier de consommation rempli de produits et de services essentiels. (...)
De plus, un seuil de pauvreté sert à mesurer le revenu de groupes au sein d'une population et non pas les besoins individuels. Effectivement, il sert à rendre compte de la situation de groupes importants de la population, mais il ne peut tenir compte de toutes les exceptions auxquelles les individus font face. Par conséquent, il s'applique mal aux circonstances individuelles.
Enfin, certains seuils de pauvreté sont meilleurs que d'autres pour mesurer les changements qui surviennent en matière de pauvreté, mais aucun n'est parfait. L'avantage des SFR est qu'ils permettent de mesurer et de comparer, chronologiquement et géographiquement, les risques de pauvreté et de mesurer les progrès accomplis grâce aux programmes et politiques à l'intention des personnes désavantagées.
Au bout du compte, la question technique finit par éclipser le phénomène de société qu'on tente, tant bien que mal, de se représenter.
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