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«« RACISME - DELISLE Esther
Lionel Groulx. Le prêtre-éducateur
Esther Delisle
Université Laval
Revue québécoise de science politique
NO 23 - TENDANCES DE LA SCIENCE POLITIQUE AU QUÉBEC HIVER 1993
Lionel Groulx. Correspondance 1894-1967 Tome 1 : Le prêtre-éducateur 1894-1906.
sous la direction de Giselle Huot, Juliette Lalonde-Rémillard et Pierre Trépanier, Montréal, Fides, 1989, 858 pages.
Grâce à des subventions du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, la Fondation Lionel-Groulx a pu réunir et préparer l'édition de la correspondance de Lionel Groulx sur une période de 12 ans, soit de 1894 à 1906. Il s'agit du premier tome d'une série de quinze qui comprendra l'ensemble de la correspondance de Groulx jusqu'à sa mort.
Le premier tome rassemble 526 lettres adressées à 95 correspondants. De ce nombre 192 sont reproduites in extenso et 334 sont attestées et accompagnées du texte rapportant les propos de Groulx. La majorité des missives sont accompagnées de notes biographiques et de commentaires explicatifs sur les événements qui y sont évoqués. Ces lettres couvrent la période où Lionel Groulx enseigne au collège de Valleyfield et où il devient prêtre.
Le ton des lettres qu'il écrit à ses protégés peut laisser le lecteur songeur, ou même être interprété comme troublant par les esprits chagrins. Groulx exprime parfois une affection très intense, constate Giselle Huot dans l'introduction 1 du volume, et l'on retrouve sous sa plume de «bien tendres mots» (p. xxxv), précise-t-elle. Ce qui est exact. Des expressions telles que «Mon bien-aimé Erle», «Mon doux Émile», «mes petits chéris» émaillent la correspondance de Groulx. Giselle Huot se demande si Groulx n'aurait pas épuré sa correspondance de crainte qu'elle ne soit, écrit-elle, «malignement interprétée». S'il l'a fait, conclut-elle, «nous devons respecter sa volonté, car ce qu'il nous a légué est pure munificence» (p. xxxvi). Rien de moins.
M. Pierre Trépanier, dans la seconde introduction, frappe plus juste lorsqu'il mentionne l'état d'exaltation qui parcourt la pédagogie, la direction de conscience et l'action politique de Groulx, ce dernier s'assignant comme mission à l'époque de «faire du collège une école d'exaltation» (p. xc). Le principal instrument pour y parvenir est le mouvement d'Action catholique _ dont les membres sont dénommés «Actionnaires» _ que Groulx fonde en 1901 et qui repose surtout sur le trio formé des étudiants Erle G. Barlett, Émile Léger et Philiza Perras. «Je crois en la jeunesse comme je crois en Dieu» (p. 445) écrit Groulx dans son journal après l'avoir écrit dans La Croix. Cette jeunesse devrait s'épanouir dans une «atmosphère divine» (p. 705), ce à quoi s'emploie la phalange estudiantine dirigée par Groulx et toute vouée à ce que ce dernier appelle «la Cause». À l'instar des douze apôtres, ou des poignées d'hommes qui ont changé l'histoire, il lui revient d'arracher «quelques jeunes hommes à l'existence déflorée du vulgarisme et de l'insignifiance pour les jeter dans la fournaise ardente de l'action catholique» (p. 549).
Les collèges d'alors sont à cent lieues d'un catholicisme incandescent : sous la houlette d'un clergé ne transmettant qu'une religion «formaliste et routinière» (p. 567), incapable d'inspirer un «véritable esprit national» (p. 576), ils ne produisent que des «pleutres», «des âmes de ouate, des communiants par abonnement hebdomadaire ou semi hebdomadaire» (p. 551-552), «des bourgeois individualistes» (p. 59, 566, 613, 705) lesquels demeurent la cible préférée de Groulx. Il se désole de voir «la prodigieuse multitude des nullités, des sans-force et des sans-tête» (p. 599) issus d'une formation inadéquate, des «chrétiens de serre-chaude, chrétiens bourgeois et viveurs qui seront demain des repus dans le monde ou des curés moisissants» (p. 540).
Les autorités religieuses du collège et du diocèse ne l'entendent pas de cette oreille. De plus, l'amitié intense de Groulx pour certains de ses élèves donne lieu à des «soupçons injurieux» -- dixit Groulx lui-même. Interdiction lui est faite de rencontrer privément deux d'entre eux et de leur écrire. Toujours en 1902, il est refusé au sous-diaconat et se retrouve au Grand Séminaire de Montréal, d'où il revient l'année suivante. Il sera aussi ordonné prêtre en 1903. Ce ne sont pas les vexations imposées par un clergé aux abois qui auront raison de la Cause, mais bien... les vacances de l'été 1905. L'exaltation de la phalange fatiguée s'effondre comme un soufflé.
Groulx place son action apostolique sous le patronage de Montalembert et de Lacordaire, parfois considérés comme des fanions du catholicisme libéral au milieu du siècle passé. Français, Groulx eût été un partisan de la démocratie chrétienne, en déduit Pierre Trépanier, avant de prévoir qu'on se récriera de la plausibilité d'un Groulx transformé en abbé démocrate, pour reprendre son expression. Dans ses Mémoires (Lionel Groulx, Mes Mémoires, tome 1, 1878-1920, Montréal, Fides, 1970, p. 79), Groulx nie l'influence politique de ces deux figures, ce qui ne suffit évidemment pas à convaincre les familiers de l'oeuvre du chanoine. Plus important, sa correspondance de ces années ne fait jamais mention des penchants libéraux de ses héros. Ils les admire pour avoir enrôlé la jeunesse «dans un combat sans trêve ni merci» contre les ennemis du catholicisme, quels qu'ils soient. La lutte et l'exaltation séduisent Groulx, non la démocratie.
Ce qui ramène à la quête d'absolu qui marque la correspondance de Groulx. Pierre Trépanier a raison de souligner que cette dernière recèle les éléments qui formeront la «doctrine» du chanoine plus tard. Les ébauches des grands thèmes de son nationalisme d'extrême droite apparaissent dans sa correspondance. La jeunesse se verra assigner la même mission rédemptrice dans les années 30; l'individualisme bourgeois subira les mêmes foudres, suivi en cela de la démocratie et de la modernité. La tentation est grande de voir l'esquisse du Traître derrière les curés moisissants, les bourgeois repus, les collégiens à la ferveur nationale et religieuse fort tiède. Le mysticisme de Groulx ne s'adresse pas qu'au cercle étroit de l'Action catholique : c'est tout son collège qui doit vibrer d'une exaltation soutenue. Dans les années 30, c'est la nation canadienne-française qui se voit promise à une destinée supra-humaine de surhommes et de dieux après avoir été dûment rééduquée.
Discrètement, dans une note en renvoi de page, Pierre Trépanier salue la perspicacité de Guy Frégault qui, dans son livre Lionel Groulx tel qu'en lui-même, remarquait le glissement idéologique de Groulx vers l'extrême droite au fil des années. «Il y a là une évolution incontestable qui demande à être étudiée» (p. lxxiv) écrit Pierre Trépanier. Il sera heureux d'apprendre que cette étude a déjà été réalisée.
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