«« RACISME - souveraineté et québécophobie

Ça n'arrive qu'à Montréal

Yves Boisvert
La Presse Le mercredi 15 janvier 2003


Considérons un instant le sort des Sénateurs. Il ne faut pas se réjouir du malheur des autres, ils ont déjà assez de vivre à Ottawa, la question n'est pas là. Considérons ce qu'on en dit. Après tout, la façon de dresser un diagnostic n'est pas sans rapport avec le traitement.

Quand ça ne va pas bien à Ottawa pour les Sénateurs, c'est à cause de l'économie. Économie canadienne (le dollar faible), économie d'Ottawa (chute des technos), économie du hockey (délire salarial et absence de plafond).

Quand ça ne va pas bien pour les Expos à Montréal, c'est à cause... Hum... d'un mélange inextricable et quelque peu fâcheux de politique, de sociologie et d'économie - elle-même tributaire des deux premiers facteurs.

C'est du moins ce qui se raconte partout en Amérique du Nord.

Il suffit d'avoir faim à 23h à Ottawa ou d'avoir envie de patiner sur le Saint-Laurent à Montréal pour saisir que les deux villes ne sont pas tout à fait identiques.

Mais il existe une autre grande différence entre Ottawa et Montréal. Une différence cachée, d'autant plus subtile qu'il est impossible d'en prendre connaissance en les visitant, même pendant des années. Ceci pour la bonne raison que cette différence n'habite plus dans la ville : ce sont les ex.

Les ex-Montréalais et les ex-Ottaviens.

Oui, oui, Ottaviens, je sais, ça fait peur, mais je vous assure que ce n'est pas une nouvelle secte d'extraterrestres à chignon, c'est ainsi qu'on appelle les résidants d'Ottawa, les Ottaviens, ne riez pas, ce n'est pas de leur faute.

Les ex-Ottaviens, donc, habitent Toronto, Vancouver, Longueuil ou Houston. Ils ont déménagé. Les Ottaviens reviendront-ils à Ottawa en 2025, comme les Élohims ? Nul ne le sait. Pour l'instant, ils sont absents.

Les ex-Montréalais habitent Toronto, Calgary, Houston. Ils n'ont pas déménagé. Ils se sont séparés.

Les ex-Ottaviens s'ennuient de leur famille. Les ex-Montréalais s'ennuient de leur ville. Plusieurs sont en peine d'amour urbaine. Surtout les mardis soir de janvier à Calgary. Mais aussi, des fois, les dimanches matin à Toronto.

Les ex-Montréalais sont souvent comme ceux amoureux qui ont claqué la porte pour découvrir avec dépit qu'on ne les a pas retenus. Plusieurs sont partis à l'occasion de cette espèce de transhumance socio-politico-économique qui a accompagné la montée du nationalisme et l'élection du Parti québécois il y a 25 ans.

Une catégorie restreinte mais bruyante de ces ex-Montréalais a transformé son regret en hostilité. Ceux-là sont dans un état proche de la rage quand vient le temps de parler de leur ville de naissance, et pas seulement parce qu'ils n'ont pas été capables de trouver un bagel digne de ce nom depuis leur départ.

Pour eux, tout ce qui arrive à Montréal est forcément le résultat du débat constitutionnel. La présence d'un gouvernement indépendantiste - symbole pour eux de repli - est naturellement la cause de la perte prochaine des Expos - symbole d'intégration nord-américaine. Une idée qui a fait son chemin partout en Amérique du Nord.

Dans plusieurs médias américains, la montée du mouvement souverainiste a été citée comme un facteur explicatif, parmi d'autres il est vrai, mais néanmoins comme un facteur important de l'échec du baseball à Montréal.

La perle dans le domaine reste bien sûr cet Himalaya de connerie publiée en caractères gras dans le National Post l'an dernier : «Separatism killed the Expos».

Le rapport entre la souveraineté et le baseball ? Il n'y en a pas. Les équipes de Floride, où il n'est guère question de sécession ces temps-ci, sont en difficulté, comme plein d'autres, mais ce n'est pas grave. Separatism killed the Expos. Ça sonne bien. Et ça soulage plein de gens qui, en effet, ont vu leur vie changer parce que le paysage politique québécois a changé.

La montée du nationalisme comme grille d'analyse de ce qui est perdu et de ce qui se dégrade à Montréal, c'est un truc qui vend terriblement bien. Il trouve sa force dans le témoignage de milliers de personnes amères prêtes à dire : c'est en plein ça ! Ils retournent à Montréal, d'ailleurs, et voient bien que ce n'est plus comme avant...

Pour Ottawa, c'est une autre histoire. Personne, sauf John Turner et d'autres politiciens boutés hors de la colline, n'a l'impression que la politique a pu contribuer à lui faire quitter Ottawa. Et puis, pour l'Ottavien qui aboutit à Toronto ou Montréal, il y a plein de compensations pour faire oublier le canal Rideau.

Pourtant, il doit bien y avoir moyen de donner un tour constitutionnel au problème des Sénateurs ! Ça se passe quand même dans la capitale fédérale ! Je ne peux pas croire que le National Post n'ait rien trouvé. Je ne sais pas moi, que penser par exemple de Federalism killed the Senators ? Ou, plus pointu, Save the Senators, Unite the Right. Plus allusif : «Chrétien et les Sénateurs à leur dernière saison à Ottawa», avec en surtitre «Comme par hasard» ?

Il n'y a rien à faire, ça ne colle qu'à Montréal, ce genre de truc.

Au moins, si la maladie économique du hockey n'est pas masquée derrière des paravents politiques, peut-être les gens qui font le sport professionnel l'ignoreront-ils moins longtemps.

Mais là, je rêve un peu.