Ferretti la combattante

Louis Cornellier
Le Devoir Le samedi 02 mars 2002



La pensée d'Andrée Ferretti n'est pas reposante. Militante absolue, étrangère à toute forme de compromis sur l'essentiel, la «passionaria de l'indépendance du Québec» bouscule notre confort intellectuel, ne supporte pas nos atermoiements et nous convie sans cesse, avec instance, à lutter pour notre libération nationale, qui sera totale ou ne sera pas. Recueil de discours et de textes qui couvrent 40 ans de militantisme intense et sans détour, La Passion de l'engagement qu'elle publie ces jours-ci illustre donc l'admirable cohérence de son parcours et la brûlante actualité de sa parole radicale, toujours ancrée dans un réel à changer.

Les textes de la période RIN, qui occupent les 60 premières pages de l'ouvrage, sont marqués par le temps et présentent moins d'intérêt que ceux qui suivent. La Ferretti anticolonialiste qui pense l'indépendance du Québec dans une logique révolutionnaire y apparaît déjà dans toute sa contagieuse ferveur, mais sa rhétorique, alors, est celle d'un tribun carré et n'a pas la profondeur qu'elle atteindra par la suite.

Le référendum de 1980 et les dérives économistes du PQ de cette décennie et de la suivante lui donneront l'occasion de déployer toute la puissance de son exigeante réflexion. Indépendantiste radicale parce que, dit-elle, elle voit mal comment on peut l'être autrement, Andrée Ferretti formule une critique impitoyable à l'endroit du projet de souveraineté-association, critique qui s'applique aussi, évidemment, à l'idéologie «partenariale» actuelle. Revendication de liberté, la démarche indépendantiste, pour elle, «ne peut procéder que d'une véritable révolution culturelle, c'est-à-dire d'un processus de prise de conscience de la volonté d'être, dans un rapport intégral de présence à soi, qui amènera les Québécois à ne plus accepter, en l'intériorisant comme fatalité, le plus petit état de soumission à des intérêts autres que les leurs, de quelque nature qu'il soit».

Or, en subordonnant ce geste de libération à une incontournable logique associationniste, on le vide de toute sa charge révolutionnaire, c'est-à-dire, tout compte fait, de tout son sens. Dans un des textes les plus forts du recueil, intitulé «Aliénation et dépolitisation», Ferretti résume l'illogisme de ce réformisme qui sacrifie la souveraine et exigeante revendication de liberté à une chimérique et pépère revendication d'égalité: «Soumettre ainsi notre accession à la souveraineté à la volonté d'une instance qui échappe depuis toujours à notre contrôle, mais qui inversement, de son lieu précis et tout-puissant, contrôle l'existence politique, économique, sociale et culturelle de notre société, c'était légitimer dans leurs fondements et leurs impératifs mêmes tous les rapports de domination et d'exploitation, en confirmant les spoliateurs de nos droits et de nos pouvoirs dans le droit et le pouvoir de nous prendre en charge jusqu'en nos tentatives de libération.»

De la dynamite intellectuelle

Pour les souverainistes-associationnistes, dont je me sens, faut-il le préciser, assez proche, l'indépendantisme d'Andrée Ferretti représente de la pure dynamite intellectuelle et oblige à de sérieuses remises en question. Comment, sur le fond, lui donner tort, surtout quand elle ajoute qu'en plus d'être «un effet de notre séculaire aliénation nationale», l'idéologie associationniste «répond à nos exigences actuelles d'une certaine modernité qui se caractérise par l'aliénation du politique dans le technocratisme»? L'épreuve des faits, depuis 40 ans, ne démontre-t-elle pas le caractère illusoire de la posture de l'accommodement? Le réformiste en moi, et en plusieurs de mes compatriotes, rechigne à accepter l'interprétation catégorique d'Andrée Ferretti, mais ce n'est pas sans doute ni remords, ce qui indique assez bien la force d'une telle pensée radicale qu'on hésite à suivre, même si ses fondements, pourtant, sont difficiles à réfuter.

Cette puissance critique, la militante l'emploie aussi à démolir brillamment le mythe d'un libre-échange profitable au Québec. Dans un texte qui date de 1987, elle déplore la naïveté des péquistes qui, parce qu'ils «s'imaginent que tout ce qui pourrait affaiblir le Canada serait bon pour le Québec», sont prêts à se «jeter dans les bras des États-Unis». Dans le nouveau capitalisme transnational, essentiellement dominé par les intérêts états-uniens, «ce sont, dit-elle, les investissements dans les industries culturelles (principalement dans les arts, les sciences, l'informatique et les communications) qui sont devenus le nouveau système nerveux du développement économique et de l'organisation sociale des sociétés contemporaines, entraînant un complet renversement des rapports entre économie et culture, celle-ci remplaçant celle-là comme pouvoir fondateur de tous les autres pouvoirs».

Aussi la culture est-elle devenue le terrain principal de la lutte pour la sauvegarde des identités nationales, identités que cherchent à éradiquer les têtes pensantes d'une idéologie mondialiste en quête d'uniformisation. Dans ce contexte, la fuite en avant libre-échangiste des leaders péquistes équivaut à un suicide culturel puisqu'elle remet entre des mains étrangères et puissantes, sur lesquelles les Québécois n'ont aucune influence, le pouvoir de déterminer une évolution culturelle qui va dans le sens d'une destruction du «potentiel productif de chaque société qui tient à l'originalité de sa culture nationale, à sa manière spécifique d'attribuer utilité et signification aux objets et aux idées. Il s'agit, en bref, de pulvériser toutes les différences culturelles afin de transformer les personnes et les nations en consommatrices passives de tout ce qui dérive des innovations technologiques produites par les firmes transnationales». L'ultime horreur du capitalisme, écrit Andrée Ferretti dans trois des meilleurs textes de ce livre (des pages 98 à 108), c'est le sacrifice des cultures, et les indépendantistes qui se laissent charmer par les sirènes du libre-échange trahissent leur idéal.

Sans merci à l'égard de ses adversaires qu'elle refuse de ménager, Andrée Ferretti est une combattante capable d'admiration devant ses compagnons de lutte et ses inspirateurs. Aussi, La Passion de l'engagement contient de beaux textes-hommages qui saluent Gérald Godin, Gaston Miron et André d'Allemagne, ces grands indépendantistes disparus, mais surtout un très vibrant éloge de Lionel Groulx, ce précurseur indispensable qu'on maltraite, encore aujourd'hui, à qui mieux mieux. Femme libre et souveraine, Andrée Ferretti, elle, ne craint pas de dire haut et fort ce que le Québec doit à son défenseur du passé: «Et c'est précisément ce que ne peuvent supporter les ennemis actuels du peuple québécois: que Groulx nous ait évité de devenir un peuple aphasique, en nous inculquant la conscience de notre identité nationale et la volonté de l'affirmer.»

Toujours au sujet du chanoine, Andrée Ferretti ajoute qu'elle est «convaincue que c'est l'amour qu'il a éprouvé pour son peuple qui en est la véritable armature». D'elle, j'en dirai autant.

La passion de l'engagement
Andrée Ferretti
Discours et textes (1964-2001)
Colligés et présentés par Michel Martin
Préface d'Hélène Pedneault
Lanctôt éditeur
Montréal, 2002, 198 pages