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Francosphère - La mystification (con)fédérale :
LE QUÉBEC D'AUJOURD'HUI PRÉFIGURE-T-IL LA FRANCE DE DEMAIN ? Si les souverainistes québécois se battent démocratiquement pour acquérir le statut politique que possède actuellement la France, les souverainistes français eux auront à se battre pour que la France ne devienne pas le Québec de l'Europe.
par Denis MONIÈRE,
Professeur de science politique
Université de Montréal
VOX LATINA Mars 2002
Intervenant au colloque organisé en Sorbonne (Paris, 23 mars) par l'Entente
souverainiste, le
Pr Denis MONIÈRE, de l'Université de Montréal, a mis en exergue les pièges
pervers du
(con)fédéralisme, tels que nous les révèle l'expérience canado-québécoise.
Parmi ces pièges, la
minorisation et "l'ethnicisation" des identités nationales.
Paris, 23 / 03 / 2002 - Le souverainisme comme philosophie et mouvement
politique est un
phénomène relativement récent. La nouveauté de ce vocable est attestée par son
absence des
dictionnaires. En l'écrivant sur votre clavier d'ordinateur, vous vous rendrez
compte qu'il est
souligné en rouge ce qui indique qu'il n'est pas reconnu par le correcteur
orthographique. Par
ailleurs, si les dictionnaires ignorent la chose, ils reconnaissent ceux qui en
font la
promotion, puisque dans le Larousse, le mot souverainiste désigne les partisans
de l'accession
de la province de Québec au statut d'État souverain.
L'entrée du mot souverainisme dans le vocabulaire politique date de la fin des
années soixante.
Le concept fut inventé par les dirigeants du Parti québécois pour définir le
projet
d'émancipation politique du Québec afin de libérer les Québécois de la tutelle
des institutions
politiques fédérales et assurer le développement d'une société française en
Amérique.
Trois raisons inspiraient ce choix. Ils voulaient d'abord par le choix de ce
néologisme se
démarquer des indépendantistes et des mouvements de décolonisation qui avaient
fait irruption
sur la scène internationale depuis la fin de la seconde guerre mondiale parce
que ces
mouvements se réclamaient d'une logique de la rupture avec un ordre fondé sur
l'oppression
nationale. Ils cherchaient ensuite à prendre en compte les nouvelles tendances
à
l'interdépendance des économies qui relativisaient l'indépendance des États.
Enfin, ce nouveau vocable permettait de justifier un projet de changement
politique dans le
cadre d'une société développée à qui il ne manquait que les outils politiques
nécessaires pour
participer pleinement au monde moderne.
Il s'agissait par ce mot de poser un lien de continuité entre le statut de
province disposant
déjà d'un certain niveau de souveraineté et le nouveau statut d'État souverain
qu'on projetait
de réaliser par un processus de négociation et d'entente avec l'État canadien.
Comme on
proposait aussi une association de partenariat économique avec le Canada, on ne
pouvait en même
temps le dénoncer comme puissance de domination coloniale.
On proposait plutôt de réaménager la distribution des pouvoirs et de rapatrier
au Québec les
champs de compétence qui avaient été confiés à l'État fédéral en 1867. Dans le
cadre de la
fédération canadienne, l'État du Québec disposait de champs de souveraineté
comme l'éducation,
les affaires sociales, la santé, la culture. Les souverainistes arguaient que
cette
souveraineté partielle qui avait tendance à se réduire comme peau de chagrin
sous l'effet des
tendances centralisatrices de l'État canadien, n'était plus suffisante pour
assurer le
développement du peuple québécois dans le contexte de l'interdépendance
économique et de la
mondialisation et que la souveraineté devenait nécessaire pour défendre les
intérêts du Québec,
protéger sa langue et sa culture.
Dans l'analyse politique qui suit, je tenterai de répondre à deux questions :
Pourquoi le
cadre fédéral canadien ne peut-il répondre aux exigences politiques du Québec ?
Peut-on
aujourd'hui parler d'une cause commune entre le souverainisme québécois et le
souverainisme
français ?
POURQUOI NE PLUS VOULOIR ÊTRE CANADIENS ?
L'argument essentiel qui fonde la lutte des souverainistes québécois consiste à
soutenir
qu'historiquement et sociologiquement, la population du Québec forme un peuple
qui, dans le
cadre du fédéralisme canadien, ne peut exister qu'à titre de minorité ethnique.
Accepter ce statut de minorité ethnique signifie que la communauté francophone,
qui est
concentrée massivement (à 95%) sur le territoire du Québec, renonce à l'égalité
politique avec la majorité canadienne. Cette subordination implique aussi
qu'elle
abandonne progressivement son identité spécifique et que celle-ci se dissolve
dans
l'identité nationale canadienne.
Les souverainistes québécois pensent que dans le monde moderne, les droits
individuels
et les droits des minorités ne peuvent garantir l'épanouissement d'une langue
et d'une culture
spécifiques.
La préservation de l'identité passe par l'appartenance à un territoire
et à un État qui incarnent concrètement l'existence collective et en assurent la
pérennité.
Autrement dit, ils estiment que le vice fondamental du fédéralisme canadien se
résume au fait
qu'il ne permet pas de réconcilier le besoin d'identité collective et le désir
de liberté
individuelle. Le fédéralisme canadien enferme l'individu dans la logique de
l'ethnicité et
enchaîne le Canadien français au carcan de la survivance. Être Canadien
français signifie
accepter de ne jamais maîtriser son destin et intérioriser la nécessité de la
dépendance
politique.
Depuis un siècle et demi, les élites canadiennes-françaises ont produit et
inculqué au peuple cette idéologie de conservation qui postule que le progrès, la liberté et la
prospérité dépendent d'une puissance extérieure. C'est la logique de la dépendance
librement consentie au nom de la théorie du pacte entre deux nations selon laquelle le minoritaire
obtient la protection d'une puissance tutélaire en échange de sa subordination collective.
Mais cette logique de la dépendance entraîne des attitudes débilitantes.
Les axes de la culture politique d'une minorité linguistique combinent la
modération dans les
revendications et la résignation dans l'adversité. Il faut accepter les
décisions de la
majorité, faire contre mauvaise fortune bon coeur, borner le champ des possibles
aux volontés de
l'autre et toujours trouver des interprétations favorables aux situations et
aux projets
désavantageux.
Un tel système intellectuel offre peu de satisfactions concrètes car son
efficacité est
conditionnée par une volonté extérieure qui a ses propres intérêts et sa propre
dynamique. Ce
système est aussi confronté aux effets inexorables de la loi du nombre qui
affaiblit
constamment le pouvoir de négociation de la minorité. Il en résulte une
déception chronique
et une fatigue politique, la minorité linguistique s'anémiant dans des luttes
toujours
à recommencer.
En ne se percevant qu'à travers le regard de l'autre, le minoritaire en vient à
vouloir lui
ressembler pour en finir avec une différence qui l'enferme dans l'incertitude
existentielle.
Cette logique en conduira plusieurs à confiner leur identité à la sphère de la
vie privée et
familiale, et à accepter en fin de compte de se laisser intégrer et assimiler
au nom de la
rationalité économique.
Le fédéralisme canadien conduit les Canadiens français à l'alternative suivante
: soit choisir
de changer d'identité en s'assimilant à la majorité, ce qu'ont fait un très
grand nombre de
Canadiens français à l'extérieur du Québec depuis 1867, soit maintenir une
double identité et
jouer un double jeu, ce que font encore beaucoup des Québécois qui croient aux
vertus du
fédéralisme. Ainsi, écartelé entre deux appartenances, le Canadien français
érige l'ambiguïté
en système de valeurs et pousse la duplicité au sublime en en faisant un trait
fondamental de
son identité politique. Mais la double identité est débilitante, elle nuit à
l'épanouissement
personnel, car le minoritaire doit conditionner ses choix à la situation de son
groupe s'il
veut préserver son identité et contrer la déliquescence de son héritage
culturel.
Le destin du minoritaire empêche l'individu d'être libre. Il asservit la
conscience à la
précarité du groupe, ce qui réduit les marges de liberté parce que la condition
essentielle de
la survie collective est la cohésion qu'impose la logique du marchandage et de
la négociation
dans un rapport de subordination. Cette situation engendrée par le fédéralisme
canadien n'a
rien de stimulant, rien qui invite au dépassement de soi ou qui pousse à
l'audace créatrice. À
ce destin replié, défensif, courbé sous les vents de l'histoire et écrasé par
les conséquences
politiques de l'infériorité numérique, le souverainiste préfère les risques et
les
responsabilités qu'implique le libre choix de son destin.
C'est le sens de l'appartenance, la définition de l'identité qui est l'enjeu
majeur du
débat sur l'avenir politique du Québec et l'accession à la souveraineté, car
dans les
sociétés modernes, c'est le politique qui est le lieu de l'identité collective,
qui
l'incarne, lui donne sa cohérence et la perpétue. Or, le fédéralisme canadien
est la négation
de cette nécessité pour les Québécois de maîtriser leur destin, car il ne
reconnaît pas
l'existence du peuple québécois et impose une dichotomie entre la citoyenneté
et l'identité.
Les Québécois ont à choisir entre le statut de minorité et le statut de peuple
à part entière.
Seule la souveraineté politique permettra l'accession de l'identité québécoise
à l'universalité
qui est la condition d'une authentique liberté individuelle et collective.
LE QUÉBEC SERAIT-IL LA PRÉFIGURATION DE LA FRANCE DE
DEMAIN ?
Par une ruse de l'histoire, l'histoire du Québec annonce peut-être l'histoire à
venir de la
France. Autrement dit, le Québec a peut-être un siècle d'avance sur le destin
de la France en
ce sens que le Québec a vécu depuis la mise en place de la fédération
canadienne les
conséquences de l'étiolement de la souveraineté et c'est cette situation qui
pourrait
caractériser l'avenir de la France au tournant du millénaire où se profile
l'institution d'une
fédération européenne.
Si les souverainistes québécois se battent démocratiquement pour acquérir le
statut politique que possède actuellement la France, les souverainistes français eux auront à se
battre pour que la France ne devienne pas le Québec de l'Europe.
Les Québécois ont une longue expérience du fédéralisme et de sa logique de
persuasion et cette
expérience pourrait servir aux souverainistes français, même si les situations
historiques sont
différentes et même si les inégalités démographiques et politiques sont moins
accentuées en
Europe qu'elles ne le sont en Amérique du Nord.
Le fédéralisme est un mode de résolution des conflits par la négociation et le
compromis qui
peut fonctionner dans les États où il y a homogénéité linguistique, mais dans
la plupart des
fédérations multinationales, ce système entretient les conflits parce qu'il
mobilise les
ressources publiques pour favoriser la plus grande homogénéité linguistique et
culturelle
indispensable à la cohésion et à l'efficacité de la fédération.
Dans un cadre multinational, ce système fonctionne à la mystification, car il
doit persuader
des peuples d'abandonner leur souveraineté au profit d'un pouvoir supra
national en leur
faisant croire que cette fusion produira des retombées bénéfiques pour tous.
Comment ne pas être séduit par les garanties d'une constitution fédérale qui
prône le respect
de la diversité, l'autonomie ou la subsidiarité régionale qui viendront
compenser les pertes de
souveraineté nationale? Il s'agit de convaincre en montrant que les peuples
n'ont rien à perdre
et tout à gagner à la mise en place d'institutions politiques fédérales qui
engendreront paix,
prospérité et sécurité.
Ce discours tenu par les dirigeants politiques français ressemble beaucoup aux
arguments
invoqués par les dirigeants politiques canadiens pour convaincre les Canadiens
français lors de
la création de la fédération canadienne qu'on désignait comme une confédération
fondée sur
un pacte entre deux nations. Tout comme au Canada en 1867, les partisans de la
fédération
européenne ont inventé l'expression "fédération de nations" pour décrire la
future constitution
de l'Europe et neutraliser les susceptibilités nationales. Or ce ne sont pas
les intentions
initiales qui comptent, mais la logique implicite qui structure l'évolution des
rapports de
forces.
Or, le fédéralisme canadien qui a été présenté à l'origine comme devant
garantir le
développement équilibré des deux peuples fondateurs a progressivement laminé la
nation
canadienne-française et l'a réduite au statut de groupe ethnique en la privant
des
leviers du pouvoir politique.
L'effet pervers du fédéralisme est d'enfermer les peuples dans le nationalisme
ethnique et de
leur enlever la capacité de résister à l'uniformisation linguistique et
culturelle.
Une fédération multinationale, par le jeu de ses propres contradictions, est
amenée à
centraliser les pouvoirs et à construire une identité supra nationale qui se
superpose
et tend à se substituer aux diverses identités nationales qui la composent.
Voilà le destin commun qui pourrait unir le Québec et la France dans un avenir
rapproché.
Pr Denis MONIÈRE
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