Penser la nation ou comment circuler dans son cercle vicieux

Andrée Ferretti (1)

L'Action nationale 11.99



Comment rentrer dans le rond de son impossibilité motrice ? Rien ne serait plus simple, à en juger par les contributions des douze intellectuels2 invités par Le Devoir à penser la nation. Il suffit de fabriquer sur son ordinateur le futur (pas l'avenir qui exige mémoire et luttes) d'une nation québécoise complètement mythique, en dérobant leur sens aux mots qui la définissent et aux faits qui la constituent dans l'histoire réelle. Il suffit en effet de s'abstraire de la réalité, d'ignorer que ce n'est qu'avec la formation d'une conscience nationale, qui est un processus lent, qu'un peuple atteint au statut de nation ayant droit à son autodétermination. Il suffit de penser la nation, en niant les problèmes soulevés par la question nationale, à savoir le destin de la nation canadienne française et par extension du peuple québécois.

Comment cela s'est-il passé lors du colloque tenu le 8 octobre, à l'Université McGill, et organisé par Le Devoir, en collaboration avec le Programme d'études sur le Québec de cette université, pour faire suite à la série d'articles parus dans le journal, au cours de l'été ?

Les mêmes douze intellectuels que nous avions lus dans Le Devoir étaient sur la tribune. Regroupés par quatre dans le cadre des trois ateliers suivants : 1) la nation québécoise à l'heure de la mondialisation, sa pertinence, son institutionnalisation, 2) la nation, les rapports intercommunautaires et les droits des minorités, et 3) penser la nation québécoise, dont les travaux se sont succédés, ayant lieu dans la même salle et devant le même public, chaque invité a repris son texte paru dans le journal, sans modification significative, apparemment imperméable à l'opinion des onze autres. Après lecture des quatre contributions, un commentateur3 les analysait et/ou posait des questions à leur auteur respectif qui lui répondait en reprenant ce qu'il avait déjà écrit et dit. Enfin, le travail de chaque atelier était complété par une période d'une durée stricte de 15 minutes, allouées aux questions du public, avec interdiction d'émettre un commentaire, et auxquelles répondait l'interpellé, en répétant ce qu'il avait déjà écrit ou dit.

Il va sans dire qu'ainsi inanimé, le débat normalement attendu d'un tel exercice n'a pas eu lieu. Pas plus, d'ailleurs, que dans les pages du journal où à peine quatre articles de lecteurs ont paru dans la page Idées et sont restés sans réponse de la part de l'un ou l'autre des auteurs de la série de textes publiés l'été dernier. Pas plus qu'il ne pouvait surgir de l'édition Internet du Devoir où pourtant au moins une douzaine de lecteurs, dans des textes souvent fort substantiels, bien documentés et engagés, ont tenté de l'amorcer en répliquant aux auteurs des textes. Non seulement parce que ceux-ci, mis à part Serge Cantin n'ont pas engagé le dialogue avec ces lecteurs qui souvent récusaient leur point de vue, non seulement parce que la lecture isolante sur Internet ne permet pas au lecteur de se sentir en communication publique avec un groupe précis, ne serait-ce que celui des lecteurs d'un journal. Non, le débat n'a pas eu lieu et ne pouvait avoir lieu puisque les intellectuels appelés à penser la nation québécoise n'ont pas répondu à l'invitation du Devoir. ILS N'ONT PAS PENSÉ LA NATION QUÉBÉCOISE. Ils en ont fabriqué une de leur cru.

Dix des douze intervenants ont tenu des discours qui en effet n'étaient soutenus par aucune pensée du phénomène puisqu'ils ont été incapables de l'appréhender dans ses données véritables. En expulsant hors de l'histoire, avant même qu'il ait été transcendé, l'événement crucial qui détermine encore le destin de la nation canadienne française et, par le fait même celui du peuple québécois tout entier, à savoir : la Conquête anglaise et ses conséquences indéfiniment répétées sous diverses formes, ils s'interdisaient de penser les conditions de l'émancipation. D'où la proposition d'une nation imaginaire fondée sur la mission de la nation canadienne française de s'oublier, de renoncer à tout ce qu'elle est, en réduisant ses éléments constitutifs à son attachement à la langue française, pour mieux renaître de ses cendres, déguisée en nation multi-ethnique, souveraine ou pas, selon les « penseurs ».

Mis à part Serge Cantin qui s'est référé à l'histoire réelle de la formation de la nation canadienne française, l'inscrivant ainsi dans l'espace nécessaire d'une mémoire collective pour que cet espace puisse devenir ouverture sur une histoire différente plutôt qu'enfermement dans la répétition, d'une part, et Gilles Gagné qui a proposé l'avènement d'un État québécois souverain pour contrer les effets destructeurs de la mondialisation du capital libéré sur la vie des nations et des peuples, donnant ainsi à la nation un projet concret à réaliser, les autres intervenants n'ont fait que brouiller la réalité, n'ont fait qu'enclore le combat politique dans une vision a-historique des luttes à mener, contribuant ainsi au travail de sape à l'oeuvre depuis le référendum '95, effectué brutalement par le gouvernement canadien et le Canada anglais ou subtilement par des intellectuels confortablement installés dans le statu-quo.

D'où la futilité d'entreprendre un débat avec eux.
D'où que je m'en sois gardée.

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1. Écrivaine

2. Dans l'ordre de publication de leur article : Charles Taylor : De la nation culturelle à la nation politique ; Daniel Jacques : Des conditions gagnantes aux conditions signifiantes ; Gilles Bourque : La nation, la société, la démocratie ; Marc Chevrier : Notre république en Amérique ; Gregory Baum : Nationalisme et mouvements sociaux contre l'hégémonie du marché ; Denis Delâge :Les trois peuples fondateurs du Québec ; Jane Jenson : De la nation à la citoyenneté ; Jocelyn Létourneau : Ni nation québécoise, ni nation canadienne ; Serge Cantin : Pour sortir de la survivance ; Gilles Gagné : Un projet d'État pour contrer le capital libéralisé ; Danielle Juteau :Le défi de la diversité ; Gérard Bouchard :Construire la nation québécoise.

3. Jacques Beauchemin (premier atelier), Claude Bariteau (deuxième), Michel Seymour (troisième)

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