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L'Action nationale - mars 1999
Cette indépendance depuis longtemps nécessaire, légitime et faisable aurait pu se réaliser en même temps et pour les mêmes motifs que celle des États-Unis dAmérique, seize ans après les plaines dAbraham. Elle aurait pu se faire plus tard, dans la foulée des nombreux États devenus souverains, en Amérique latine ou ailleurs dans le monde, depuis ce temps. Notre souveraineté se serait justifiée à lépoque même du régime français, puisque nous étions déjà un peuple au XVIIIe siècle. Certains historiens sétonnent du fait que notre liberté ne soit pas advenue plus tôt, entre les deux guerres mondiales par exemple, alors que ses fondements étaient déjà si clairs et depuis si longtemps.
Le droit des peuples à se gouverner librement et à traiter dégal à égal avec les autres est inscrit depuis longtemps dans le droit naturel et confirmé dans leffectivité historique. Pour les peuples déjà libres et maîtres de leur destin, la question ne se pose même pas et aucun dentre eux ne voudrait renoncer à sa souveraineté, sauf partiellement et seulement par adhésion volontaire à de véritables instances supranationales. Jamais ils naccepteraient durablement den sacrifier la moindre parcelle pour se soumettre à la domination dun autre peuple voisin ou lointain, amical ou hostile. Quant à ceux qui sont pris au piège, ils ne se reposent jamais tant quils ne sont pas libres. Cest le cas du Québec comme de lÉcosse et auparavant celui des trois États baltes ou de la Slovénie, pour ne nommer que quelques-unes des libertés à conquérir ou déjà recouvrées. Quant à la Catalogne, lEspagne démocratique noserait plus contester le statut national de ce peuple et bloquer son évolution comme Ottawa le fait avec nous.
Mais ce sont les fondateurs du Mouvement Souveraineté-Association, René Lévesque en tête, qui de façon claire et formelle ont solidement arrimé la recherche dindépendance du Québec à la modernité. Ils lont conçue dès le départ comme les nations avancées et libres vivent la leur à laube de lan 2000. Cest-à-dire à lintérieur dorganisations supranationales favorisant la coopération étroite entre les peuples par la recherche des quatre libertés de circulation (biens, services, capitaux et personnes) et létablissement dinstitutions communes.
Il est clair que le traité de Rome, signé en 1957 et qui portait en germe tout ce que lUnion européenne est devenue aujourdhui, a fortement influencé la réflexion des souverainistes du Québec. À la naissance du MSA, le désarmement douanier était déjà complété entre les pays fondateurs de la Communauté économique européenne. Il était déjà acquis que lon pouvait découpler le périmètre de souveraineté politique dun peuple de son espace économique. De tout petits pays, sans renoncer à leur souveraineté, avaient soudain le même marché que leurs grands voisins qui, par le fait même, élargissaient aussi le leur. On connaît la suite : lEurope est devenue un formidable modèle de rapports économiques et politiques harmonieux entre des peuples libres. En pratique, un camion peut aujourdhui quitter Stockholm, sur les bords de la Baltique, et rouler jusquà Brindisi, sur les rives de lAdriatique, sans devoir sarrêter à un seul poste douanier, même sil franchit une série de frontières nationales diverses. Les pièces du nouvel euro, la monnaie commune et unique, sont déjà frappées et mises en circulation pour couronner la plus grande oeuvre dintégration et de fluidité économiques de lhistoire humaine.
Il faut souligner que la vieille Europe a chèrement payé de deux guerres cruelles et de millions de morts - dont 6 millions de Juifs sacrifiés sur lautel du fanatisme raciste - le droit denseigner aux autres que les rapports pacifiques entre les peuples ne se fondent pas sur la domination mais sur la solidarité dans la recherche de leur développement mutuel.
Cette façon de voir sest maintenant répandue à divers degrés par toute la planète. LUnion européenne elle-même, à partir de six membres fondateurs, ne cesse de croître et na probablement pas terminé son évolution spatiale : il nest pas absurde de penser quelle sétendra un jour « de lAtlantique à lOural ». De toute manière, dans les parages même de lOural, comme sur les rives de la Baltique, des peuples sont redevenus libres et coopèrent entre eux suivant diverses formules modernes. Dans tous les continents, les libertés nationales se sont donc affirmées, consolidées au moment même où la mondialisation avançait de façon irréversible : les deux vont de pair comme compléments et contrepoids.
Lévolution récente du statut du Québec, marqué par le jeu combiné de lunilatéralisme brutal dOttawa en matière constitutionnelle et son opiniâtre impérialisme budgétaire, le mène peu à peu vers le statut dexécutant mineur des décisions prises dans les vrais lieux de pouvoir. Le même phénomène frappe évidemment toutes les autres entités sous-nationales du Canada mais pour la Saskatchewan et lÎle-du-Prince-Édouard, tout comme dailleurs pour la Rhénanie-Westphalie ou le Wisconsin si lon veut élargir le débat, cela nest pas vraiment une tragédie. Ces instances provinciales ou locales nont aucune ambition nationale, ni véritable culture spécifique, ni langue particulière à maintenir par rapport à létranger. Leurs particularismes économiques ou sociaux ne justifient pas quils soient membres de lOCDE, présents à lOMC ou à lUNESCO et dailleurs aucune dentre elles nen montre la moindre velléité. Le cas échéant, comme elles nont à ce jour aucun vrai passé national ou identitaire, leur mouvement serait vite à ranger, ce nest pas leur faire injure que de le rappeler, parmi les plus vulgaires formes de séparatisme.
Il est facile de voir que la globalisation des marchés requiert plus que jamais un niveau de pouvoir, entre les nations et au-dessus delles, sans quoi lintégration ne pourra se faire que dans lanarchie et sa cohorte de risques socio-économiques, ou sous la gouverne des firmes multinationales et transnationales qui nont de comptes à rendre quà leurs actionnaires. Ces deux cas de figure sont inacceptables et comportent un déficit démocratique insoutenable. On la vu dans le cas de lAMI où un club estimable, lOCDE, mais formé uniquement dun petit groupe de nations presque toutes riches, a voulu donner le pas à la planète entière dans des champs essentiels qui doivent relever du peuple à travers les institutions démocratiques que les peuples se donnent.
Les cas de ce genre sont de plus en plus nombreux où des décisions qui nous affectent de façon vitale ne seront plus prises ni à Québec, ni à Ottawa, mais à des tables supranationales où le pouvoir central prétendra nous représenter. Une délégation canadienne qui doit faire valoir, comme le dit la Constitution du Canada, que toutes les provinces sont égales et qui nie ouvertement lexistence du peuple québécois, va déjà et ira de plus en plus parler en notre nom à Genève ou à Marrakech, à lONU ou à lUNESCO ou plus tard dans des instances continentales où seront assis à bon droit lUruguay, le Chili et le Salvador, mais non le Québec. Cest aussi injuste quabsurde et inefficace ; cela choque lesprit le moindrement objectif.
Le domaine très spécifique de la culture nous a donné récemment à Ottawa lexemple dramatique de ce qui sera de plus en plus notre lot dans tout le reste. Cest Sheila Coops et non pas Louise Beaudoin qui a parlé aux autres peuples de la terre au nom de la culture de Gaston Miron et dAnne Hébert. Quand on sait malheureusement ce que pense, dit et écrit le Canada anglais à propos du Québec, demander au gouvernement central de faire valoir ce que nous sommes et nos intérêts et notre image à létranger, relève de plus en plus du masochisme. Pourquoi leurs diplomates, même les plus honnêtes, parleraient-ils de nous en mieux que lensemble de la presse canadienne-anglaise, si généralement négative au sujet du Québec, quand elle nest pas tout simplement sectaire et intolérante ?
Il faut noter quen matière économique, nous subissons déjà ce sort depuis longtemps avec les résultats que lon connaît. Lauto pact qui fait que lOntario, par le truchement de Ford, General Motors et Chrysler, est le coeur économique du Canada et que le taux de chômage de cette province est toujours inférieur à celui du Québec, a été loeuvre dune diplomatie et dune fonction publique économique canadiennes qui ne se sont jamais vraiment souciées de prendre acte et de faire valoir quil y avait aussi, au Canada, un autre espace industrialisé, le Québec, dont le potentiel est plus élevé encore que celui de lOntario. Ils ont été plus prompts à lintervention quand il sagissait denlever au Québec un avantage de situation.
Même les hommes daffaires fédéralistes du Québec conviendront facilement que dans nimporte quelle négociation économique internationale, leurs intérêts seraient à lévidence mieux servis sils étaient représentés par Gérald Tremblay ou par votre serviteur que par John Manley ou Sergio Marchi. Au-delà des personnes, lévaluation des motivations profondes des uns et des autres et de leur connaissance des besoins économiques du Québec me semble facile à faire et pourtant, dans le système défendu traditionnellement par une grande partie de notre classe daffaires, seuls les fédéraux sont admis aux tables décisionnelles internationales.
Mis à part notre statut dans la francophonie, gagné de haute lutte et sans cesse précarisé par lirrédentisme fédéral, lessentiel de notre représentation internationale formelle est dominé par le Canada et ses porte-parole. Les efforts surhumains des diplomates québécois ne peuvent compenser la force du nombre et des institutions. Nous payons de nos impôts et taxes un imposant corps diplomatique fédéral pour généralement nier lexistence même de ce que nous sommes comme peuple et nation ou pour colporter à létranger les inepties habituelles de la presse canadienne à notre égard. Je dois cependant à la justice de préciser quil y a dans la diplomatie canadienne, anglophone comme francophone, de nobles et rares exceptions : ces professionnels doivent travailler à la limite de la désobéissance aux consignes pour présenter la réalité telle quelle est.
De toute manière, si lon parle déducation à lUNESCO, qui sexprime au nom de notre peuple ? De santé à lOrganisation mondiale de la santé ? De droit du travail, au Bureau international du travail ? Les ministres québécois, qui sont pourtant nos élus responsables et démocratiquement désignés pour gérer ces matières, nont aucun rôle direct dans ces instances. Notre voix doit passer par les messagers du gouvernement du Canada et singulièrement ces années-ci dun certain Jean Chrétien dont lintransigeance est proverbiale et dont le simplisme, quant à la question du Québec, est bien connu ici comme à létranger.
Les Ontariens nont pas ce problème. Leur gouvernement national est à Ottawa et il les sert très bien. Ils nont aucun besoin ni désir de quitter le Canada dont ils sont le coeur et quils dominent à lintérieur comme à lextérieur. Pour des raisons différentes, le Manitoba et la Saskatchewan ne voient rien de tragique dans cette situation. Mais pour le peuple du Québec, la nouvelle donne est déjà intenable et le sera de plus en plus.
Cest un peu comme si on demandait à un Français, par une hypothèse absurde, daccepter que la France devienne un des « lander » allemands, dans une fédération aux institutions centrales officiellement bilingues mais très majoritairement germaniques. Le citoyen français serait ainsi gouverné par Paris, capitale provinciale, Berlin capitale fédérale, Bruxelles capitale européenne et à travers ce dédale, il chercherait à influencer lOMC ou lUNESCO dans le sens de ses intérêts nationaux, sans la présence bien entendu dun ambassadeur de France ni même français à la table décisionnelle. Un brave Berlinois essaierait dans ces circonstances incongrues de sauvegarder le cinéma français, laérospatiale, le fromage au lait cru ou simplement de recouvrer le droit davoir une équipe dans le Mundial de football pour représenter lespace sous-national français !
Ce modèle aussi impensable quimpertinent représente pourtant la réalité que le régime canadien inflige aux Québécois. Ils doivent tenter de maîtriser leur destin à partir de Québec en passant par Ottawa, puis par lALÉNA et ses institutions, présentes et à venir pour aboutir enfin aux grandes structures supranationales sans droit de parole ou de représentation directe. Quant à participer aux tournois internationaux de hockey, il ny avait que Guy Bertrand pour y rêver ! On voit bien, dans les petites choses comme dans les grandes, que lon séloigne à grande vitesse de lidéal démocratique. Le pouvoir quitte le peuple et le statut provincial du Québec nie et niera de plus en plus la justice tout autant que le simple bon sens.
Cest pourquoi il est impérieux et urgent de nous rapprocher des pouvoirs supranationaux émergents qui seront de plus en plus importants dans nos vies. Comme la participation à ces tables est strictement réservée aux seuls peuples et nations reconnus, notre devoir démocratique est de plus en plus clair si nous voulons préserver ce que nous sommes.
Il me semble que tout cela est dune clarté lumineuse. Cest pourquoi je prends la liberté - en tout respect pour le lecteur - de dramatiser mon propos à laide dun extrait dune lettre de Régis Debray, écrite en 1969 à mon ami Philippe de Saint-Robert.
« Un fait est sûr, écrit-il : quiconque ne comprend pas que lunification économique et technique de la planète Terre ira de pair avec laccentuation de ses particularités nationales, quiconque ne saisit pas cette étonnante dialectique, qui est le tissu de notre présent, il est grand temps quil passe une fois pour toutes pour un imbécile. Fût-il socialiste, pacifiste et mondialiste ».
Traiter dimbécile celui qui ne voit pas les choses comme soi-même est un procédé cavalier dont je me dissocie formellement. Par ailleurs, le parcours de Debray, du gauchisme au gaullisme en passant par le mitterrandisme, et qui écrivait ces lignes avant que le nombre de pays à lONU naugmente du quart et que le GATT ne cède la place à lOMC, commande au moins la réflexion malgré sa tournure irrespectueuse. Dailleurs, dans un langage plus sobre, Boutros Boutros-Ghali dit la même chose quand il affirme que : « Pour entrer en relation avec lAutre, il faut dabord être soi-même. Cest pourquoi une saine mondialisation de la vie moderne suppose dabord des identités solides ». Ne peut être solide lidentité à qui lon nie le droit de parler en son nom propre.
De mon côté, cest très simplement et amicalement que jincite les Québécois et Québécoises de toutes origines qui ont voté « non » en 1995, tout en leur réitérant mon respect profond de leur décision, à entrer en réflexion maintenant, à la lumière de ces nouvelles données, en vue de « la prochaine » qui viendra bientôt. En effet, le choix à venir devient de plus en plus évident et dépasse la question toujours centrale du patriotisme : cest la démocratie elle-même, planétaire comme nationale, qui est en cause maintenant. Les gens de bonne volonté ne peuvent pas se soustraire à ce nouvel examen de la question.
1. Vice-Premier ministre du Québec.
L'Action nationale, mars 1999. |