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Le Devoir 2 septembre 1999
Le vice-premier ministre avait sans doute mangé de la
vache enragée hier. Coup sur coup, de Québec et de
Montréal, il a asséné un grand coup de poutre sur la tête
des fédéralistes. Puis a balayé sous le tapis la paille qui
agace son oeil de souverainiste.
Le «deux par quatre» a pris la forme de deux études, réalisées par la
firme KPMG, conseillers en localisation d'entreprises. L'une compare
les coûts d'établissement et de fonctionnement d'entreprises au
Québec d'une part, et aux États-Unis ou en Europe d'autre part.
L'autre positionne Montréal par rapport à 12 grandes villes
nord-américaines, dont Toronto, Calgary et Vancouver. Les bureaux
de KPMG de sept pays du monde, de même que Colliers International
de Vancouver et Williams Mercer de Londres, y ont participé. Bref,
c'est au Québec qu'il en coûte le moins cher de faire des affaires,
dans une proportion qui varie de 2,1 % avec le reste du Canada, de
9,7 % avec les États-Unis et jusqu'à 16,4 % par rapport à l'Allemagne.
Quant à la métropole, elle arrive nettement en tête d'un échantillon de
13 grandes villes nord-américaines.
«Le Québec, écrit KPMG, qu'on ne peut certainement pas qualifier
d'officine séparatiste, offre un environnement économique
concurrentiel, les coûts d'implantation et d'exploitation des entreprises
étant les plus bas parmi les principaux pays industrialisés.» «C'est de
la dynamite!» de s'exclamer Bernard Landry en recevant ces études
qui lui ont coûté un demi-million de dollars. J'ai cru qu'il allait lancer à
ses hôtes des deux Chambres de commerce de la capitale et de la
métropole un cri de ralliement du genre: «Va-t-on arrêter de chialer et
se dire qu'on est les meilleurs?» Pas du tout! Le vice-premier ministre
s'est lancé dans une charge à fond de train contre les vices du régime
fédéral pour déboucher sur LA condition gagnante, la seule et
unique, la souveraineté...
Le numéro deux du gouvernement a en effet souligné, avec raison,
cet étrange paradoxe d'un pays que tous les experts qualifient de
«paradis» pour les investisseurs, et qui n'en est pas moins affligé d'un
taux de chômage de 9,5 %. «Pourquoi?» de demander Landry.
Il a refait le vieux procès de la 'National Policy' de Sir John, de la
canalisation du Saint-Laurent, du Pacte de l'automobile, et de la part
congrue - 15 % au lieu de 25 % - que le gouvernement fédéral
réserve habituellement au Québec pour ses dépenses structurantes
comme la recherche, les achats publics, la défense, les
immobilisations, les subventions au développement industriel, etc. Le
ministre a actualisé son discours en y ajoutant l'attitude des grandes
institutions financières qui siphonnent l'épargne du Québec pour
l'investir en Ontario, l'action diplomatique qui répand les préjugés des
médias anglophones, et la «stratégie d'étranglement» d'Ottawa qui,
par ses coupes dans les transferts sociaux, a compromis la marge
financière des provinces.
Comme toujours, Bernard Landry était convaincant. Sauf qu'il
s'adressait à un public de PME, cadres intermédiaires d'entreprises
dont le chiffre d'affaires varie de 10 à 50 millions $, qui emploient de
70 à 130 personnes, et qui se sont fait dire hier par les experts de
KPMG qu'elles sont au Québec parce que cela leur coûte moins cher
d'y être. Tout cela est vrai mais ce n'est pas tout...
Les grands investisseurs, surtout canadiens anglais, ont de la
difficulté à attirer des cadres ici parce qu'ils paient trop d'impôts. Les
coûts des règlements, de la paperasserie et de la tracasserie
administrative ne sont pas pris en compte dans l'étude des
comptables de KPMG. Et quand de grands investisseurs étrangers
s'intéressent au Canada, ils passent d'abord par Toronto pour s'y faire
donner une analyse de la si- tuation par des courtiers aussi biaisés
que les chroniqueurs du Financial Post, puis pour négocier un
financement avec l'une des cinq grandes banques qui ne placeraient
pas un centime dans l'avenir du Québec...
Le vice-premier ministre enverra les études de KPMG aux
ambassades et aux missions commerciales du Canada à travers le
monde en les suppliant de s'en servir. Good luck! Il aurait été plus
efficace de maintenir ou d'agrandir des bureaux du Québec dans les
pays industrialisés en question.
Bernard Landry a également mis les milieux d'affaires au défi de
propager la bonne nouvelle. C'est un refrain connu: au Sommet sur
l'économie et l'emploi, les «invités spéciaux» du premier ministre
avaient fait la même promesse, qu'ils n'ont pas tenue. Et pour
cause...
Aujourd'hui, la bonne nouvelle de Bernard Landry ne fera pas les
manchettes, même si elle l'aurait mérité puisque des conclusions
inverses eussent provoqué tout un tapage! Mais devinez de quoi
parlera-t-on, ce week-end et lundi prochain, dans les médias d'ici et
d'ailleurs? Du Conseil national du Parti québécois qui «s'épivarde»
une fois de plus sur la situation linguistique et la stratégie
référendaire, sans oublier l'adoption d'un hymne national.
J'ai demandé à Bernard Landry si, chef d'orchestre du
développement économique du Québec, cela ne le décourageait pas
d'avoir, dans son parti, des ténors qui chantent aussi faux. «Pas du
tout, de rétorquer le vice-premier ministre: dès lors que je parle de
souveraineté, je propose une solution (au paradoxe de notre
situation).» La condition gagnante pour le Québec, c'est la
souveraineté en somme. Alors, pourquoi le patron de Bernard Landry
n'en parle-t-il jamais?
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