«« Jacques Parizeau

Note sur la stratégie politique des souverainistes

Préparée par Jacques Parizeau à l'intention de Bernard Landry

Jacques Parizeau
LeDevoir Le samedi 22 septembre 2001




Cette note n'est pas destinée à être publiée. Ce qui ne veut pas dire qu'elle doive être gardée confidentielle. L'auteur s'en inspirera sans doute, dans les interventions auxquelles, de temps à autres, il se livre. Quant au destinataire de cette note, il en devient dès sa réception le propriétaire et en fait ce qu'il veut.

La déclaration de démission du premier ministre Bouchard a eu, et va avoir longtemps encore, un effet de désorientation sur une opinion publique déjà devenue sceptique à l'égard des intentions réelles du gouvernement quant à la réalisation de la souveraineté du Québec. À cet égard, la première partie de la déclaration de M. Bouchard (dans son allocution de démission) se ramène à trois éléments que l'on peut schématiser de la façon suivante:

a) «Je voulais réaliser la souveraineté du Québec, j'ai fait tous les efforts possibles.»

Cela n'est pas vrai. Si l'intention a été périodiquement réitérée, elle n'a donné lieu à aucune action concrète un peu soutenue. De là est venue la méfiance chez certains militants, [l'assoupissement] chez d'autres.

b) «En dépit de mes efforts, j'ai échoué.»

Que l'homme politique le plus populaire du Québec reconnaisse avoir échoué provoque évidemment la question: «Si lui a échoué, qui peut réussir?»

c) «Et c'est à cause du peuple québécois lui-même, de son inertie devant les assauts du gouvernement fédéral, que j'ai échoué.»

Le thème de la responsabilité du peuple, de son inertie, de son incapacité à s'indigner ou à protester est à peu près le plus débilitant auquel on peut recourir. Cela revient à affirmer: quand on vous dit que les Québécois sont des hésitants, des mélangés, sinon des peureux, il faut le croire.

Chacun de ces trois éléments de la déclaration de M. Bouchard comporte cependant des leçons stratégiques à [tirer] pour son successeur et pour la suite des choses. Puisque l'échec, selon la déclaration même de M. Bouchard, est flagrant, alors il faut changer non seulement le messager, mais aussi le message.

La leçon fondamentale et essentielle à tirer de l'échec, c'est qu'il faut regarder différemment la responsabilité du peuple. Le leader politique ne peut pendant plusieurs années laisser une impression de flottement: «Ah, si vous, le peuple, étiez plus sûr de vous, comme je serais plus sûr de moi.»

Il faut changer d'attitude, recourir à une sorte de mélange de «c'est par là que nous allons» et «qui m'aime me suive». L'opinion publique va refléter l'assurance de ses dirigeants, pas le contraire.

Encore faut-il que cette assurance [découle] d'une idée claire du Québec de demain. Pas seulement, et peut-être pas surtout, des rapports du Québec et du Canada, mais de tous les rapports avec le Canada, les États-Unis, le reste du monde, qui doivent venir étayer une certaine vision du Québec et des Québécois.

Pour cela, il faut la vision et un cadre d'exécution. À moins d'élections anticipées, un congrès du Parti québécois précédera des élections. Il faut que ce soit le congrès de la confiance retrouvée, des idées renouvelées, de la souveraineté relancée, congrès qui n'annonce pas le changement, mais qui le consacre.

À cet égard, l'éternel peaufinage du programme est probablement devenu un exercice inutile, parce que trop axé sur les tâches administratives et gouvernementales (sauf évidemment l'article 1). Il faudrait plutôt mettre au point une sorte de déclaration qui inspirerait travaux et discussions d'ici la prochaine élection. La déclaration de Verchères est un bon point de départ.

Le programme du Parti québécois est devenu un obstacle au changement. C'est un carcan psychologique, un poids à porter. Quelques phrases polarisent, symbolisent des attitudes devenues traditionnelles et provoquent dans les comtés, les régions et au niveau national des débats, toujours les mêmes, dont l'intérêt est devenu plus idéologique que réel.

Pour bien marquer le nouveau départ, je propose que le prochain congrès lance un nouveau programme dont la ou les esquisses seront élaborées dans les mois qui viennent.

Le programme actuel ne serait pas aboli. Il serait «mis à la retraite» avec tous les honneurs.

La voie serait libre pour un nouveau discours, de nouveaux horizons. Les nouveaux membres, les jeunes en particulier, cesseraient d'avoir l'impression d'avoir à traverser un long tunnel parsemé d'orages avant d'aborder les sujets qui les intéressent.

La relance de la souveraineté doit éviter les pièges de la stratégie, à plus forte raison de la tactique. Il en aura fallu du temps pour comprendre que toutes les discussions qui ont entouré un prochain référendum étaient une façon de nous faire dévier du seul objectif important: réaliser la souveraineté. Même chose avec le partenariat. Même chose, maintenant, avec la vraie confédération (qui est un retour d'ailleurs à Daniel Johnson, le père).

Du moment qu'il est clair que, advenant que le Canada refuse de négocier ou demande la lune, le Québec réalisera en tout état de cause sa souveraineté et qu'il en a les moyens, tout geste de bonne volonté peut et doit être offert au Canada. C'est rassurant pour le public québécois. Bien sûr, jusqu'à ce que le Oui ait gagné, le Canada ne négociera jamais rien. Après, il se prépare, au nom de la «clarté», des démarches torturées qui n'ont guère d'importance, si le Québec est prêt. L'important, c'est de ne jamais établir dans l'esprit des gens que si le partenariat ne marche pas, si la confédération ne lève pas de terre, la souveraineté est foutue.

Encore faut-il que le Québec soit prêt.

Il ne peut l'être sans préparation. Cette préparation passe par des études qui examinent toutes les facettes de la fusion des fonctions étatiques, de l'assise juridique et territoriale du nouvel État, de la reconnaissance internationale comme ultime recours à l'égard d'un échec des négociations (ainsi que le constate l'avis de la Cour suprême), de la réorganisation des institutions, et enfin d'une vision assez précise sinon de la Constitution à venir en tout cas des alternatives qu'une Constituante aura à examiner.

Des études de ce genre, cela fait une génération qu'elles se poursuivent. D'abord, elles apparaissent dans le cadre d'initiatives locales (le livre de Jacques Brossard intitulé L'accession à la souveraineté et le cas du Québec, (1976), en est le plus brillant exemple. Il y aura aussi le budget de l'an 1 du Parti québécois en 1973. Puis les études gouvernementales dites Bonin (aujourd'hui sous-gouverneur de la Banque du Canada) commandé par le gouvernement Lévesque pour préparer le référendum de 1980. Puis les études Bélanger-Campeau (de Paul-Henri Rousseau aujourd'hui président de la Banque Laurentienne) à la suite de l'échec de Meech. Puis celles qui découlent de la Loi 150, dirigées par le sous-ministre François Geoffrion. Enfin les études Le Hir, ex-président de l'Association des manufacturiers du Québec, ministre de la Restructuration. Ces dernières avaient été commandées par le gouvernement Parizeau en préparation du référendum de 1995.

D'étape en étape, ces études se raffinent. Si les études Bonin ont de la difficulté à définir une méthodologie claire, les études Henri-Paul Rousseau vont marquer sur ce plan une percée définitive. Les études Geoffrion vont, entre autres sujets, établir de façon claire le contour juridique de l'intégrité territoriale. Les meilleures études sur le plan de la réorganisation administrative et des finances publiques sont indiscutablement celles dites Le Hir, le fiasco politique qui va les entourer va les faire déconsidérer complètement. Puis l'affirmation par le premier ministre Bouchard que ces études ont inutiles et dépassées va laisser le gouvernement du Québec complètement à découvert pendant cinq ans, devant un gouvernement fédéral qui montre qu'il sait ce qu'il [veut] et où il a l'intention d'aller.

La première des façons pour le nouveau gouvernement du Québec de rétablir la crédibilité de son option est de relancer les études sur la souveraineté du Québec. Cela est singulièrement vrai pour ce qui a trait aux finances publiques. Les dernières en date de ces études (celles de Claude Lamonde), ont été établies alors que les deux paliers de gouvernement avaient tous les deux des déficits. Aujourd'hui, comment se présentent les finances publiques d'un Québec souverain en tenant compte des dépenses fédérales au Québec, des impôts que le gouvernement d'Ottawa en tire et de la situation budgétaire du gouvernement du Québec? Cela implique aussi que le partage du service de la dette fédérale soit réexaminé.

Et comment se présente aujourd'hui la balance des comptes courants du Québec? On a l'impression que depuis quelques années, la restructuration industrielle du Québec est terminée et donc que l'économie peut profiter pleinement de la révolution technologique en cours. Qu'en est-il? Et le Québec cassé en deux? La faille s'élargit-elle? Au moment de la fusion des finances publiques du Québec, quelles parts des impôts et des responsabilités seront transférées aux municipalités? Si on ne fait que fusionner les finances fédérales du Québec et celles du gouvernement du Québec, le Québec sera le plus centralisé des pays développés.

Comment assurer la continuité de l'administration de la justice au moment du passage du statut de province à celui d'État, de pays indépendant? Comment éviter qu'un vide juridique ne se crée entre les deux régimes (question préférée de bien des lignes ouvertes pour ce qui a trait à l'application du code criminel).

On pourrait continuer longtemps dans cette voie (du système postal jusqu'à la défense nationale).

On rétorquera que de telles études sont rarement des best-sellers. Cela est vrai, mais elles présentent deux avantages:

a) Le politicien confronté à l'électeur donne l'impression qu'il sait ce qu'il veut et qu'il sait où il va.

b) Le politicien lui-même n'a pas l'impression d'entraîner l'électeur dans une aventure. Cela lui donne une assurance communicative.

Quant à la fonction publique, ces études contribuent à changer, non pas tellement les opinions politiques de chacun de ses membres, mais la façon de voir les choses, c'est-à-dire de dégager le point de vue du Québec en toutes choses.

Certains y viennent plus rapidement que d'autres, mais il faut reconnaître qu'une bonne partie de la fonction publique a été élevée dans le cadre de la rivalité fédérale-provinciale, rarement d'une responsabilité exclusivement québécoises (au-delà des mots...). Peu de fonctionnaires ont été élevés comme devant être [des responsables] de tout ce qui, au Québec, les concernent. De par son métier, le politicien s'adaptera rapidement. Du côté de la fonction publique, ce sera plus lent (1). Néanmoins, ce sera essentiel.

En effet, ce sera le fonctionnaire qui devra conseiller, aménager, négocier les abandons de souveraineté que tant d'ententes internationales impliquent. Il faudra d'abord avoir récupéré la plénitude de l'intérêt québécois, être à l'aise dans l'optique québécoise.

Finalement, toutes ces études devront alimenter dans les milieux politiques, dans la fonction publique et dans l'opinion publique une transformation radicale de l'idée que l'on se fait d'un pays et de la façon de définir le citoyen. Cela demande quelques explications.

La globalisation mine à sa base même le concept d'économie nationale. Sur le plan économique, les frontières n'ont plus guère de signification. Sans doute reste-t-il un intérêt national qui fait que l'on continuera de s'interroger sur la propriété et la localisation des grands centres de décision de caractère économique, industriel ou financier. Mais la frontière politique n'a plus de signification économique. Il est maintenant évident qu'un petit pays peut être petit par sa population et riche et développé à la condition d'appartenir à un grand marché.

Les pays se définissent en fait de plus en plus par leurs caractéristiques culturelles. Il faut utiliser la définition de la culture la plus large, non pas seulement la langue et les activités culturelles proprement dites, mais les institutions et le cadre de la vie en société.

Plus on prend conscience qu'un pays n'est jamais trop petit pour être prospère et que ce pays se définit par sa culture, moins on s'étonne du paradoxe qui fait que dans un monde de plus en plus globalisé, il y a de plus en plus de pays indépendants.

Pas plus qu'il ne faut s'étonner qu'à peu près tous les pays où se côtoient des cultures différentes éprouvent de sérieuses difficultés de coexistence. (Belgique, Espagne, Grande-Bretagne, Canada, Tchécoslovaquie, et bien sûr, Yougoslavie, etc.). (2).

Dans ce sens, le lent mouvement du Québec vers la souveraineté n'est pas contraire au sens de l'histoire, comme cela a été si souvent affirmé depuis qu'il existe un mouvement souverainiste, mais se situe dans la mouvance la plus contemporaine.

Si [on] se définit de plus en plus par la culture, la citoyenneté elle aussi doit refléter le même contenu. Rien n'apparaît alors aussi absurde que le dogme du multiculturalisme institutionnel. À notre époque, la citoyenneté est inévitablement multi-ethnique quant aux origines: et l'égalité de tous les citoyens devant la loi est la base même de l'intégration des citoyens à la société, singulièrement par le truchement de l'école. Sans doute, pour des raisons historiques, la minorité d'origine anglaise dispose de droits protégés imposés non par la vertu mais par la Constitution. L'important, c'est d'accepter qu'à l'éparpillement des origines corresponde une cohérence culturelle de plus en plus forte. C'est aujourd'hui le mode le plus efficace de construire un pays que de faire de la culture le commun dénominateur de ceux qui l'habitent.

Études, préparations, nouveau cadre de perception de soi-même et des autres peuples, intégration culturelle croissante au Québec, rien ne sera réalisé sans efforts et sans ressources.

Si l'on s'imagine que l'on peut faire tout cela sans faire usage de fonds publics, on se trompe, ou plutôt on rend la chose impossible. Je ne comprends pas comment cette idée a pu germer. Les études Bonin: Henri-Paul Rousseau, Geoffrion et Le Hir ont toutes été payées à même les fonds publics. Elles ont été faites par les gouvernements Lévesque, Bourassa et Parizeau, dans une remarquable continuité. Ce n'est que depuis quatre ans qu'un gouvernement, souverainistes par surcroît, dénonce ce que tous les gouvernements depuis un quart de siècle ont trouvé normal de faire.

L'apport de fonds publics est particulièrement important pour ce qui a trait aux dépenses de communication et de publicité des autorités québécoises. Comme le gouvernement fédéral le montre tous les jours, la publicité est un remarquable levier de cohésion et de fierté populaire. Dans le début politique actuel sur la souveraineté, la fierté d'être et le goût d'avoir un avenir commun sont des pulsions déterminantes. Toutes les questions de stratégie, de tactiques, de techniques ne peuvent être abordées et comprises que si un nombre suffisant d'individus se veulent Québécois, se croient capables de grandes choses et veulent avoir leur pays.

Favoriser l'obtention de ces résultats est aussi valable pour un gouvernement qui se dit souverainiste et se fait élire comme tel que de favoriser l'unité canadienne peut l'être pour un gouvernement fédéraliste.

Or à Québec, après de beaux succès publicitaires initiaux («On est Hydro-Québécois», «J'ai le goût du Québec», etc.), les budgets, l'imagination et la ferveur sont disparus.

Les campagnes menées surtout depuis 1995 par le gouvernement fédéral sont d'une discrétion, d'un goût et d'une efficacité sans pareils. Au moment où ces lignes sont écrites, deux spots tournent à la télévision. L'un porte sur les parcs nationaux (canadiens), l'autre sur les avantages des pensions alimentaires. Quelques jours avant, ils portaient sur les congés de maternité. La veille, à peu près à la même heure, un spot portait sur le diabète, et un autre, dans les [plis] de l'unifolié, sur les obligations d'épargne.

Qui est le véritable gouvernement? Le plus proche des gens? Devinez!

Il faut que le gouvernement du Québec refasse son image. Qu'il cesse d'être l'éternel père fouettard qui n'arrive pas souvent à expliquer au Québec ses meilleurs coups et qui vit de drame en crise. Et il faut cesser de perdre, de jour en jour et de village en ville, la guerre des drapeaux.

Toute campagne publicitaire doit être positive. Les lamentations à l'égard du gouvernement fédéral ont commencé à l'époque de Duplessis. «Rendez-nous notre butin», pour récupérer une partie de l'impôt sur le revenu, abandonnée (contre loyer) au début de la Deuxième guerre mondiale. Cela fait 45 ans que deux ou trois générations de Québécois entendent leur premier ministre se plaindre d'Ottawa. Si cela rendait «souverainiste», cela se saurait.

Comme d'ailleurs chaque premier ministre finit par conclure que sa brillante performance lui a permis de réaliser de grandes choses, «avec l'aide, bien sûr, de tous les Québécois», on comprend que les gens finissent par lever les épaules. À force de crier au loup...

Si cependant on peut démontrer qu'un Québec souverain pourrait aujourd'hui investir davantage d'argent dans la santé sans compromettre l'attente des autres priorités, l'argument porterait. Encore faut-il procéder à l'étude des comptes publics.

Tout ce qui a été présenté jusqu'à maintenant l'a été dans la perspective du Parti québécois et d'un gouvernement du Parti québécois. On ne peut se cacher que cette perspective est gênante. Chez les souverainistes de tout bord, on note une certaine amertume de voir ainsi «la cause» exclusivement liée aux réactions de celui qui est premier ministre du Québec. C'est démotivant. Et quand on est syndicaliste, il est inquiétant de penser qu'entre la négociation collective et le mouvement vers la souveraineté il n'y a pas de tempon, pas d'espace, pas de marges de manoeuvre.

Il faut reconstruire le Conseil de la souveraineté. Sous une forme nouvelle. Il devrait se consacrer à l'organisation de débats, de congrès ou de colloques, à la préparation d'études, à des publications. Le conseil d'administration devrait refléter dans sa composition tous les grands groupes de souverainistes, tous les courants d'idées, toutes les interrogations.

Le financement devrait être assuré. Par le gouvernement, bien sûr, mais pas exclusivement. Les protestions fuseraient? Aussi intenses, sans doute, que celles qui ont ponctué l'histoire du Conseil de l'unité canadienne ou du Bureau d'information du Canada. Cela ne les a jamais empêchés de fonctionner.

Conclusion

Les six idées du discours de Verchères appellent au renouvellement.

Il faut maintenant se donner les instruments nécessaires à ce renouvellement.

Il faut faire apparaître un grand projet, articulé et crédible.

Sans jamais accepter le piège si souvent utilisé: quand on prépare la souveraineté, on néglige la santé, ou l'éducation, ou l'économie, ce serait même plutôt le contraire.

Et puis, la seule annonce concrète à faire pour l'avenir, c'est que d'ici la fin de l'an 2001, on rassemble tous les mouvements souverainistes (sous l'égide du Conseil?). On fait le point de la relance de la souveraineté et on détermine alors le chemin à suivre.

(1) Les sociétés d'État sont dans une catégorie à part. Leurs dirigeants sont d'office responsables de ce qui concerne leur société.

(2) Il y a toujours, évidemment, l'exception suisse.