«« Jacques Parizeau

Les conseils de la belle-mère

Michel Vastel
Le Soleil - samedi 22 septembre 2001



Il faut s’y résigner : Jacques Parizeau aime se mêler des affaires des autres. « Je pense avoir gagné le droit de regarder les choses et d’intervenir quand ça me plaît », me disait-il cet été. Cette fois, il n’a pas vraiment parlé, mais sa « note à Bernard Landry » a miraculeusement trouvé le chemin de la presse nationale.

Il est normal que les premiers ministres consultent de temps à autre leurs prédécesseurs. Brian Mulroney parlait à Pierre Trudeau. Le drame, surtout sur les questions de politique étrangère, c’est que Jean Chrétien ne parle pas à Brian Mulroney ! Mais ce ne sont pas des choses qu’on étale sur la place publique, surtout lorsque le premier ministre, fraîchement installé comme Bernard Landry, tente de profiler son propre personnage.

Comme on dit dans les bonnes familles, le volontarisme de Jacques Parizeau, « fait un peu belle-mère ». Heureusement, Bernard Landry dit poliment: « j’écoute et je décide après. » Une façon de rappeler à « Monsieur » que le chef, c’est lui !

L’ancien premier ministre consacre d’abord trois paragraphes à régler ses comptes à son successeur direct, Lucien Bouchard. Il lui reproche d’avoir inspiré « la méfiance chez certains militants, l’assoupissement chez les autres. » Il l’accuse surtout de tenir des propos « débilitants » sur l’incapacité des Québécois à s’indigner ou à protester contre les coups de boutoir du gouvernement fédéral. Ça, c’est une vacherie de trop !

Jacques Parizeau pourrait au moins reconnaître que, pendant la campagne référendaire d’octobre 1995, ce sont les propos de Lucien Bouchard, sa passion de convaincre et sa faculté d’émouvoir, qui ont permis aux souverainistes d’arriver à « quelques votes ethniques » de la victoire. Pour quelqu’un qui appelle au « rassemblement de tous les mouvements souverainistes », ce n’est pas très adroit d’aliéner d’entrée de jeu tout ce qu’il reste de « Bouchardiens » au Québec.

Les éléments radicaux du Parti québécois se réjouiront sans doute de ce camouflet à un chef qu’ils n’ont jamais aimé et dont ils se sont toujours un peu méfié. Peut-être déchanteront-ils d’apprendre que, selon leur chef bien-aimé (Parizeau), le programme de leur parti « est un obstacle au changement, un carcan psychologique, un poids à porter »... Bref, qu’il serait temps de « le mettre à la retraite avec tous les honneurs » !

En ont-ils débattu pourtant, les militants péquistes, de ce programme et de ses versions successives depuis 33 ans ! Certains ne vivent d’ailleurs que pour cela ! Et si le programme est tellement encombrant, pourquoi Jacques Parizeau ne l’a-t-il pas « mis à la retraite » lui-même ? Si on voulait être méchant - soyons-le donc autant qu’il peut l’être lui-même ! - on pourrait ajouter que, lui, ne le mettait pas seulement au rancart, il l’ignorait à l’occasion, allant jusqu’à préparer un « Grand jeu » qui trahissait l’esprit et la lettre de l’article 1.

Monsieur Parizeau reste cependant le grand spécialiste de la gouvernance - en plus d’avoir une fort belle plume ! Son analyse des stratégies canadienne et québécoise est pointue. Il a raison de dire qu’à force de crier au loup, le Québec ne fait plus peur au Canada anglais... « Cela fait 45 ans que deux ou trois générations de Québécois entendent leur premier ministre se plaindre d’Ottawa, écrit-il. Si cela rendait souverainiste, cela se saurait. »

Après 40 ans aux affaires, Jacques Parizeau a vu neiger. Il se rend bien compte que, depuis 1996 et l’arrivée de Stéphane Dion à Ottawa, le gouvernement fédéral - sous couvert de s’en prendre au gouvernement du Parti québécois - est engagé dans une campagne systématique de déstabilisation du Québec. Et qu’il y met beaucoup d’argent !

« L’apport de fonds publics est particulièrement important pour ce qui a trait aux dépenses de communication et de publicité des autorités québécoises, dit Jacques Parizeau. Comme le gouvernement fédéral le montre tous les jours - « Monsieur » compte soigneusement et enregistre les spots publicitaires d’Ottawa, qu’il trouve très bons ! - la publicité est un remarquable levier de cohésion et de fierté populaire. »

L’ancien premier ministre a raison de se désoler de la pudeur de Lucien Bouchard - partagée par Bernard Landry - à payer des spécialistes pour faire la mise en marché de ses options politiques. Quand le gouvernement fédéral engage des firmes de relations publiques pour « vendre » jusqu’à son discours du Trône, il est bien vrai que le Québec n’a pas de leçons à recevoir du grand frère à Ottawa !

« Il faut que le gouvernement du Québec refasse son image », dit Parizeau. Soit ! Mais s’il veut parler de l’appareil administratif de l’État du Québec, convenons qu’il est bien difficile de vendre une voiture d’occasion !

Par contre, si l’ancien premier ministre suggère que le gouvernement du Québec doit « vendre » - c’est-à-dire en vanter les qualités supérieures - tous ses projets, y compris le projet souverainiste, il a tout à fait raison.

Il y a quelque chose de masochiste dans l’attitude du gouvernement du Québec - qui n’est pas propre aux péquistes puisque c’était aussi la faiblesse de Robert Bourassa - à laisser Ottawa vanter des succès souvent obtenus aux dépens du Québec !

On entend déjà les Cassandre crier à l’abus de fonds publics. Laissez-les aboyer, dit Parizeau: « Les protestations qui ont ponctué l’histoire du Conseil de l’unité canadienne ou du Bureau d’information du Canada ne les ont jamais empêchés de fonctionner ! »