«« Souveraineté et violence

Les questions aux réponses

Michel David
Le Devoir Le jeudi 11 avril 2002


L'histoire abonde en énigmes qui n'ont jamais été résolues, comme le Masque de fer, qui aurait caché un jumeau de Louis XIV, ou encore les circonstances exactes de la mort de Napoléon, que certains croient attribuable à un empoisonnement.

Le Québec semble vouloir apporter sa modeste contribution avec l'affaire Morin, que relance chaque nouvelle biographie d'un acteur de l'aventure souverainiste qui a marqué le dernier quart de siècle. En fait, plus on a de réponses, plus il y a de questions.

Il y en a pourtant une qui détermine tout le reste: que savait au juste René Lévesque? Jusqu'à présent, tout le monde tenait plus ou moins pour acquis que les révélations de celle qu'il avait lui-même baptisée la «Mata Hari péquiste», Loraine Lagacé, avaient pris l'ancien premier ministre complètement de court. D'ailleurs, c'est toujours ce que croit sa veuve.

Si tel est bien le cas, rien de ce que pourrait dire M. Morin n'arrivera à faire changer d'idée à ceux qui voient dans sa collaboration avec la GRC une véritable trahison. En revanche, si Lévesque était au courant des activités de son ministre et qu'il ne l'a pas intimé d'y mettre fin sur-le-champ, il faudrait conclure qu'il avait le feu vert. Sur une question de cette importance, qui ne dit mot consent.

Dans le deuxième tome de sa biographie de Jacques Parizeau, Pierre Duchesne prend à témoin l'ancien ministre des Affaires culturelles, Denis Vaugeois, qui est catégorique: «M. Lévesque me l'a dit. Il appelait ça les "folies à Morin". Cela faisait longtemps qu'il le savait.»

Ce qui soulève une autre question: pourquoi M. Vaugeois a-t-il caché cette information capitale à Pierre Godin quant ce dernier l'a interrogé avant de rédiger le troisième volume de sa biographie de René Lévesque? «Godin m'a posé bien des questions, parfois un peu tordues, mais il ne m'a pas posé celle-là», explique-t-il. S'il n'a pas pris l'initiative de lui en parler, c'est qu'il estimait que l'«affaire Morin» n'avait pas sa place dans un volume couvrant la période 1976-80, donc antérieure à la rencontre Lévesque-Lagacé.

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Il y a au moins un point sur lequel tout le monde s'entend. L'ancien premier ministre a été littéralement assommé par son récit. Loraine Lagacé croit à un malaise cardiaque. Une proche collaboratrice de M. Lévesque, Evelyn Dumas, dira que cette affaire l'a tué. Pourquoi, s'il était déjà au courant?

Là-dessus, Denis Vaugeois partage l'opinion de l'ancien chef de cabinet de M. Lévesque, Jean-Roch Boivin: accepter de l'argent de la GRC, même si c'était pour donner le change, était déjà d'une incroyable naïveté, mais le comble avait été de s'en ouvrir à une grande gueule comme Loraine Lagacé.

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur son site Internet, intitulé «Loraine Lagacé Legacy», pour prendre la mesure du personnage. Cette ancienne pasionaria de l'indépendance se lamente aujourd'hui à propos de «l'interminable agonie du français en Amérique, prolongée par intérêt politique». Selon elle, «l'anglais n'est pas le problème, c'est la solution». On croirait entendre Guy Bertrand avant son dernier virage!

Elle a raconté à Pierre Duchesne avoir découvert que le rapport de la commission McDonald, chargée par le gouvernement Trudeau de faire enquête sur les activités de la GRC, désignait son informateur péquiste par la lettre M.

«Quand la jeune femme lui fait part de cette étrange coïncidence, Claude Morin en déduit que Loraine Lagacé a compris qu'il était la personne derrière le M», écrit Duchesne. Curieusement, elle n'avait pas cru utile d'en parler à Pierre Godin.

M. Morin soutient n'avoir jamais entendu parler de ce M avant de lire les extraits du livre publiés dans les journaux du week-end dernier. Il s'est donc empressé de mettre la main sur une copie du rapport McDonald. Il y a découvert non pas un simple M mais bien les lettres MC, comme dans «Morin, Claude». CQFD.

Malheureusement, il se trouve que les pièces «MC-158» et «MC-15, lettre G» font plutôt référence à des directives de l'ancien directeur du service de sécurité de la GRC, John Starnes. D'ailleurs, peut-on réellement croire que la GRC désignerait un informateur en utilisant ses véritables initiales?

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Loraine Lagacé affirme aussi que M. Lévesque l'a priée de ne parler de cette histoire à personne, «et surtout pas à M. Parizeau, cela va de soi». Pourquoi cela allait-il de soi? Selon Claude Morin, il est impossible que René Lévesque ait dit ça parce qu'il savait que M. Parizeau et Mme Lagacé ne se parlaient plus. Il est vrai qu'au début des années 70, elle avait fait partie du «réseau Parizeau», mais il l'avait expulsée, la soupçonnant de trahir le PQ. M. Parizeau a également nié avoir été son amant, comme elle le prétend.

Denis Vaugeois a une autre interprétation: «Lévesque connaissait la rivalité entre Morin et Parizeau. Il voulait couvrir Morin.» Après tout, pourquoi pas? Ceux qui l'ont condamné le plus sévèrement depuis dix ans sont surtout des «purs et durs». M. Parizeau avait l'étapisme en horreur. Pouvoir présenter son auteur comme un espion à la solde d'Ottawa aurait été un cadeau du ciel.

Ce qui amène une autre question, plus troublante encore que les précédentes. L'ancien bras droit de Trudeau, Marc Lalonde, avait déclaré à Pierre Godin qu'à l'époque du rapatriement de la Constitution, il ignorait tout de ses contacts avec la GRC. Il a donné une tout autre version à Pierre Duchesne, affirmant qu'il avait été mis au courant par son collègue Francis Fox, alors Solliciteur général, dès 1978.

Autrement dit, au moment du référendum et de la «nuit des longs couteaux», le gouvernement Trudeau savait que le principal stratège du PQ était un informateur? Impossible, soutient encore Claude Morin, sans vouloir préciser pourquoi. Que faut-il croire? Vivement la prochaine biographie!