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Lettre ouverte à mon premier ministre
Canadian Constitution et défaites électorales (*)
Jean-Luc Gouin, Québec TRIBUNE LIBRE 19 avril 2002
(Texte publié dans LeSoleil du 24.4.2002 sous le titre : Le rapatriement unilatéral de la «Canadian Constitution»)
«Comme s’ils ne savaient pas ce qu’il y a de lâcheté dans la modestie.»
Charles de Gaulle, à propos de ses compatriotes,
in André Malraux, Les Chênes qu’on abat
M. Landry,
Dans les derniers mois, M. le Premier ministre, vous avez visé – et misé sur – le centre de l'échiquier politique souverainiste. Quelque part en quelque sorte entre le chaud et le tiède. Non sans raison, non sans motifs articulés et conséquents. Certes. Or effectivement, il faut en prendre acte avec humilité, j'imagine, nous n'assistons pas aux résultats escomptés ; résultats appelés de vos voeux et espérés par vous et votre équipe, bien sûr, mais au moins tout autant par les membres de la grande famille de ces Québécois, nombreux quoique fort discrets pour l’heure, dont la volonté de liberté du peuple auquel ils appartiennent leur reste, envers et contre tout, profondément, indubitablement et désespérément chevillée au coeur. Ainsi qu'à leur science du destin.
De peuple «colonisé» à «quelque chose comme un grand peuple», celui-là même dont nous entretenait M. Lévesque il y a quelque vingt-cinq ans, il semblerait hélas que nous soyons à nouveau irrésistiblement séduits, comme entité collective (en cela largement encouragés, il faut bien le dire, par tous les Jean C rien et tous les Stéphane D paysé du territoire, que l'Histoire d'ailleurs jugera avec grande sévérité) par la première éventualité de l'alternative : un peuple satisfait, voire heureux de sa complaisante sujétion à une autorité étrangère, à un autre peuple.
Bref, la tranquillité, le repos, la «sainte paix» sinon «mon fric, mon char et Basta !» Peut-être bien. Mais de dignité, point ! Dignité. Cette qualité de l'âme qui distingue la Personnalité des nations de l'indifférenciation de l'attroupement, qui balise la Responsabilité des peuples par opposition à l’égarement de la multitude, qui proclame la Noblesse du Nous face à l'abrutissement du cheptel.
Cela dit, M. Landry, votre expérience et du politique et de la vie de manière plus générale, ainsi que votre riche culture personnelle, vous ont depuis longtemps, assurément, fait comprendre combien les grandes personnalités, individuelles ou collectives indifféremment, se révèlent d'abord et surtout dans l'adversité.
Mon modeste soutien citoyen et mes respectueuses salutations, M. le Premier ministre,
Jean-Luc Gouin
Québec, ce 19 avril 2002
(*) Autour de la défaite du parti gouvernemental de M. Bernard Landry, le 15 courant, à la faveur d’élections partielles dans les circonscriptions de Saguenay, Viger et Anjou, ainsi que la «commémoration», deux jours plus tard, du vingtième anniversaire du rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne (exécuté contre la volonté formelle et officielle de l’État québécois, qui s’est toujours refusé depuis lors à entériner la Loi des lois du Rest of Canada).
COMMENTAIRES
AU SOMMET DE L’ÉTAT
Politique compétent ou simulacre tout-puissant 23.4.2002
Réf.: Croisement d’une récente lettre ouverte (http://www.vigile.net/ds-souv/docs2/02-4-19-jlg-qf.html) au Premier ministre du Québec, M. Bernard Landry, avec le bref commentaire qu’un lecteur fit parvenir à son auteur.
Résumé : En substance, M. Louis me demande : « Qu'est-ce qui vous plaît à ce point dans Bernard Landry, qui depuis un an mène tout droit son parti à la défaite [...] ? » Il s’interroge plus avant : « Pourquoi lui et ses amis ne comprennent-ils pas que le nationalisme québécois n'est épousé par près de 50 % de l'électorat que lorsque l'homme qui mème la barque est de la trempe du prophète (Lévesque) ou de l'idole populaire (Bouchard) [...] ? »
M. Louis,
Permettez-moi d’entrée de jeu de ‘rétorquer’ par le biais de deux citations :
Je crois que c'est de Gaulle (encore) qui disait, et ici je pense que vous le rejoignez (moi aussi du reste) : « On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles ? »
En outre, j'ajouterais ponctuellement ce mot de Romain Rolland : « Un héros, c’est quelqu’un qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas ! »
Je m'explique. Prestement. Car l'air de rien, et pour ainsi dire par la bande, vous posez une question qui, de manière générale, n'est pas sans intérêt eu égard aux « humeurs » politiques spécifiquement québécoises ; laquelle question, par conséquent, exigerait certainement une argumentation détaillée. Toutefois, pour l’heure je me contenterai de caler succinctement quelques balises.
D'abord, je n'éprouve pas une affection particulière pour l'homme. Je crois tout simplement qu'en dépit de ce qu'on peut lui reprocher, il fait précisément... tout ce qu'il peut. Or, en toute rigueur et quelle que soit la personne en poste, que peut faire l'individu en situation présumée de pouvoir, en régime démocratique, si la collectivité dont il tient les rênes accepte sans broncher (sinon pour en redemander ?) toutes les gifles que le « destin » lui assène – en l'occurrence, ici, le Federal Canadian System qui l'enfonce sans provoquer chez elle, ou si peu, la moindre velléité de défense naturelle (en particulier depuis 1995. C'est quand même 7 ans [!] de déstabilisation sinon de démolitions en bonne et due forme) ?
En l’état actuel des choses, le chef des « forces de Libération » est à l’image du berger qui s'adresse à un « troupeau » (désolé du terme rudoyant, mais je le maintiens pourtant sans aucun relent de condescendance) littéralement endormi au gaz. Landry ou un autre, je ne vois pas actuellement ce que ça changerait... Cela dit, et ce n'est tout de même pas rien – et là, nous effleurons déjà le second aspect de votre commentaire –, je crois qu'à la lumière de son passé politique, Bernard Landry était en effet l'homme de la situation : un homme de conviction, de valeur, intègre, compétent et crédible à tous égard. Mais voilà... dites-vous, ce n'est pas un René Lévesque.
Je le veux bien. Mais au fond, et d’emblée, est-il juste, intellectuellement honnête, pertinent, approprié, ou même utile, d’établir de pareils contre-rapprochements...?
Ce qui nous ramène fondamentalement à l'attitude de la majorité des Québécois : l’attente d’un « messie » pour bouger. Ce qui à mon sens démontre une conscience citoyenne d'éternel enfant : un esprit politique puéril. Le problème, m’est d’avis, ne se situe donc pas vraiment au plan de la gouvernance, du personnel à la barre de l’État.
D'ailleurs, les Québécois n’ont-ils pas également opposé une fin de non-recevoir aux dits Lévesque et Bouchard ?
Une société mûre, évoluée, instruite et réfléchie – moderne et adulte en deux mots – exige des chefs d'État éclairés, compétents, honnêtes ; pas des « prophètes ». Elle réclame à juste titre des femmes et des hommes d'envergure ; pas des spectres omnipotents ...dans l’ordre du voeu, de la prière, du rêve. Ou du peut-être.
Bref, si j'ai pris cette peine d'exprimer ce petit mot d'encouragement à notre Premier ministre national, ce n'est décidément pas par inclination personnelle (bien que j'éprouve effectivement beaucoup de respect pour l'individu). C'est que je crois, à tort ou à raison certes, et en dépit de tout, je le répète, que c'est en notre temps l'homme le plus qualifié au Québec – en théorie à tout le moins : ou « by the book », dirait-on communément, et nonobstant sondages et rumeurs de foules ou de journalistes – pour réaliser l'Indépendance.
On peut lui reprocher quelques frivolités sur le détail. Comme à n'importe qui, mais vraiment n'importe qui indifféremment – de rouges chiffons en confédéralisme –, qui occuperait les mêmes fonctions. Mais rien, sérieusement, sur l'essentiel. La difficulté, la seule véritable à vrai dire, c'est que la collectivité que dirige M. Landry reste absolument pétrifiée sinon hermétique à l'idée de sa propre Liberté. Et Ça, c'est un problème extrêmement sérieux chez un peuple. Un handicap fondamental, rédhibitoire. Il y a dans cette attitude une espèce de volonté d’auto-anéantissement. Quoique inavouable, un désir affirmé et résolu de mort.
Un peuple sain ne se refuse pas à lui-même le respect et la liberté simplement parce qu'il n'apprécie guère une tache de moutarde sur la cravate de son Premier ministre... Tout bêtement, c'est que tous les prétextes et faux-fuyants sont bons pour demeurer dans la « sécurité de l'assujettissement ». Comme c'est doux, n'est-ce pas, de se faire botter le postérieur par un Pierre Trudeau, de se faire régurgiter par un Stéphane Dion, de se sentir totalement insignifiant en se mirant tout banalement dans les phrases vides (et indécrotablement partisanes comme par surcroît) de Jean Charest. En un mot : le plaisir de se sentir exister dans la négation même de soi par l'autre. Je suis nié, donc j'existe. Rassurant !
Or tous les Napoléon, les Che Guevara et les René Lévesque réunis ont les mains liées face à un mur mental semblable (j'aurais envie de dire : ...de la honte).
Nous sommes, nous Québécois, un peuple politiquement pathologique. Et le meilleur 'médecin' de l'âme n'y changera rien si au fond de notre conscience collective nous nous obstinons à rester des enfants qui attendent d’un père imaginaire, mythique et omnipotent qu’il s'occupe de tout pour eux et en leur nom.
Y compris dessiner un petit « x » sur un bulletin de vote référendaire en lieu et place de chacun de nous !
Ce qui en dernière analyse m’amène, sur un plan disons plus intime, à un état d'esprit qui sans doute ressemble au vôtre, M. Louis. C'est dire combien j'ai l'âme à la Hubert Aquin, « décédé volontairement » il y a très exactement 25 ans. De plus en plus chaque nuit. Rageusement. Désespérément. Car nous étions beaux, en effet, comme peuple * : j'ai suffisamment voyagé dans les livres par les yeux et les mots, dans l'Histoire par ubiquité de l’esprit, et dans de nombreux pays par l’ouïe et les pieds, pour m'en convaincre (sans pourtant un soupçon de chauvinisme, croyez m'en : un patriotard ne qualifie certes pas sa famille nationale d’« insane »).
Nous refusons d'assumer cette « beauté », à l’image d’une petite fille angoissée à l’idée de se voir métamorphosée en véritable Femme. Et qui s'arrange toujours, dès lors, pour se retrouver dans les bras de pauvres mâles psychopathes en mal de domination, comme pour mieux se convaincre elle même de la légitimité de son blocage permanent : Je me nie, tu me nies, je me tue. Et à ‘terme’ : Je n’existe plus, ergo je suis.
Je suis d’avoir été. Ainsi Angéline de Montbrun se consolant de son Maurice dans les chimères d’un : « Il m’a aimé »... Hier ou demain, en somme. Mais pas aujourd’hui. C’est-à-dire : jamais.
Et comme M. Bernard doit en effet se sentir bien seul... Aussi tant mieux si – à l’occasion, ici ou là, et sans autre motif ou intention que la simple et stricte manifestation d’un respect concitoyen – un quidam exprime sa reconnaissance et sa solidarité envers ce chef d’État engagé dans un dilemne cornellien : la quadrature québécoise du cercle.
M. Louis, nous avons un Premier ministre de qualité. Il a besoin d'être épaulé, certainement pas d’être bousculé pour des motifs sans intérêts, voire triviaux. Il vaut cent et une fois celui qu'on ‘encaisse’ (et qui engrange concurremment) à Ottawa ; et qui à toutes fins utiles fait n'importe quoi en vertu de sa volonté ‘tyrannotocratique’ – le plus souvent puissamment anti-québécoise – sans que personne ne trouve sérieusement à redire. Pas même l’ex-chef de la Supreme Court of Canada, Antonio Lamer...**
De grâce, compatriote, cessons de tirer sur l'ambulance. Et de confondre les fers de lance avec les cibles visées par ceux-ci.
Jean-Luc Gouin
Québec, le 22 avril 2002
* Il me revient d’un autre temps somme toute pas si lointain ce souhait de Clemenceau, que l’on pourrait en quelque manière aujourd’hui reprendre à notre compte : « Je voudrais simplement que le peuple français osât compter sur lui-même, et c’est précisément le spectacle qui m’est refusé. Les Français ont été sublimes, ils ne le savaient pas ; ils sont redevenus médiocres, ils ne le croient pas.»
** Et comme s’il fallait s’en convaincre ad nauseam, savourez ce jour même la plume concise du directeur de L’Action nationale, dans la « Ruine de l’esprit ».
Note – Que l’on m’autorise en complément à convier le lecteur à une réflexion analogue tenue il y a deux ans très exactement : « Qui sort, digne ! ».
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