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LETTRE OUVERTE À M. GILBERT LAVOIE

Soyez donc le Canadien que vous devriez être !

Pourquoi faudrait-il se préoccuper de poursuivre une civilisation française ici et accepter de souscrire à l’ordre qui la nie ?

Robert Laplante
Directeur
L’Action nationale 2.4.2002



Monsieur l’éditorialiste,

Il m’arrive de moins en moins souvent de lire les éditorialistes des journaux du Groupe Gesca. Leur attachement inconditionnel au fédéralisme, l’appartenance du groupe à la famille immédiate du Premier ministre canadien de même que les propos lénifiants sur la convergence et les avantages de la concentration des médias m’indisposent au plus haut point. Je ne m’attarderais pas à réagir à votre texte du 30 mars ( Sortir de l’impasse, Le Soleil), s’il n’avait eu l’heur de m’exaspérer par le laxisme de l’analyse que vous y esquissez et de la position morale qui la sous-tend. Du courage que diable ! Soyez donc le Canadien que vous devriez être !

Je vous concède volontiers que la façon dont Jean-Pierre Charbonneau a «balancé» les rapports de mise à jour des études de la Commission Bélanger-Campeau manquait pour le moins d’élégance et de perspicacité. Elle n’est, malgré tout, qu’une manifestation supplémentaire du courage flageolant d’une équipe ministérielle velléitaire, d’un gouvernement qui semble bien davantage ployer sous son projet que porté par lui. Je reconnais avec vous que la chose est navrante. Mais c’est une affaire à laquelle les souverainistes sont habitués. Nous savons depuis longtemps que notre projet est mal servi par de trop nombreux politiciens geignards, flasques et timorés.

Nous nous en désolons mais nous savons depuis toujours que tel est le lot d’un mouvement comme le nôtre. On ne s’affranchit pas aisément d’une domination qui depuis des siècles mine la confiance en soi, détruit la capacité de se projeter et surtout, sape la détermination devant l’adversité. Mais nous y arriverons, sans doute malgré ce que le Parti Québécois est devenu. L’indépendance se fera lorsque notre peuple décidera que nos intérêts nationaux nous y engagent, envers et contre les élites mollassonnes, les timorés et même les vendus. C’est un travail lent, un effort de longue haleine. Mais nous acceptons de le faire. Parce qu’il n’y pas de véritable action politique sans appel au dépassement.

Ce que je ne supporte plus dans les textes comme le vôtre, c’est cette façon que vous avez de vous défiler aux exigences morales et intellectuelles de la position que vous tenez. C’est vous qui êtes dans une impasse, ce ne sont ni le Québec ni le projet souverainiste. C’est votre soumission inconditionnelle à l’ordre canadian qui vous rend la vie inconfortable dans la bourgade que Jean Chrétien nous aménage. Le portrait du Québec tracé par ces études est sombre? Ce sont les souverainistes que ça devrait inquiéter, pas vous. Vous, vous avez fait le choix du Canada, vous avez soutenu que la minorisation, que l’enfermement dans notre statut de minoritaire à perpétuité constitue une voie de développement pour notre peuple. En quoi la diminution du poids démographique du Québec pourrait-elle vous inquiéter ? Le Canada est votre pays, si vous avez des appréhensions, c’est que votre projet ne vous donne pas toutes les assurances. Nous les souverainistes savons depuis fort longtemps que le statut de province est incompatible avec la promotion de nos intérêts nationaux et l’épanouissement de notre culture.

Du reste, cette notion même d’intérêt national est bien mal utilisée ici, je vous le concède. Il n’y a qu’une nation au Canada, vous ne pouvez donc parler que des intérêts régionaux de la province. À cet égard, je vous concède tout aussi volontiers qu’il y a quelque chose de préoccupant à voir la province voisine s’assurer d’un plus fort taux d’emploi. Mais, après tout, ne sommes-nous pas partout chez nous dans ce vaste et beau pays ? La mobilité, vous savez, c’est aussi efficace que la péréquation. Pourquoi diable les chômeurs de Beauport croupiraient-ils dans une sous-région anémique quand il y a la prospérité à Hamilton ? Le raisonnement est odieux ? Mais allons donc ! Vous acceptez un ordre constitutionnel qui ne nous fait aucune reconnaissance comme peuple, vous acceptez que le Québec soit une province comme les autres et il faudrait encore s’occuper d’un quelconque avenir collectif au fait français, à la collectivité qui lui donne son être ? Vous êtes un Canadian à gros grains, monsieur Lavoie! Pourquoi faudrait-il se préoccuper de poursuivre une civilisation française ici et accepter de souscrire à l’ordre qui la nie ? Un peu de tonus cher éditorialiste ! Vos réflexes s’émoussent. Il y a la loi sur les langues officielles, il y a un gros paquets d’individus qui parlent la langue de leur choix, de quoi diable vous inquiéteriez-vous ? De la difficulté de franciser les immigrants, de l’assimilation ? A fact of life, a dit Jean Chrétien. Soyez donc Canadian et relevez le défi d’être ce que vous êtes dans l’intimité de votre foyer et déclarez-vous satisfait de savoir que les affiches sont bilingues au bureau de poste de Saskatoon.

Vous trouvez inquiétant de voir le gouvernement d’Ottawa agir unilatéralement ? Vous souscrivez aux inquiétudes exprimées quant à l’impossibilité d’obtenir des changements constitutionnels ? Mais c’est votre impasse, monsieur l’employé de Gesca. La conjoncture présente, l’arrogance d’Ottawa, son omnipotence, tout cela n’est qu’une limitation à vos débordements rhétoriques, sans plus, puisque jamais une perte ne sera assez grande, un recul assez grave pour vous amener à remettre en cause le lien canadien. Aucune injustice, aucune extorsion ne vous empêchera jamais de dire que si nous sommes patients pendant encore cent ans nous finirons bien par voir poindre le début d’une amorce de processus de changement. Je comprends que cela vous rende la vie difficile. Mais votre malaise est injustifié, c’est une faiblesse : vous traînez des réflexes folkloriques. Soyez Canadian, ayez confiance à cette majorité qui ne reconnaît pas le Québec, ce sont vos compatriotes après tout. Faites comme si vous partagiez vraiment une même communauté de destin. Faites-leur confiance puisque vous acceptez de leur laisser décider de notre sort de minorité niée. Vivez avec vos choix puisque vous rejetez la seule solution qui solidarise notre peuple et le laisserait maître de son développement.

Nous les souverainistes, nous n’attendons rien du Canada : la preuve est amplement faite qu’il n’y a plus rien à en attendre. Nous préférons que les choses soient claires : le Canada et le Québec évoluent sur des voies parallèles, nos valeurs divergent et nous ne voyons nullement nos avenirs de la même façon. Nous voulons vivre ici dans un pays normal, un pays français où nous n’aurons pas à nous tenir à la périphérie de nous-mêmes parce qu’une majorité hostile ne supporte pas que nos différences portent à conséquence. Et nous pensons que le Canada érode notre société, lui inflige des reculs qui nous conduisent à l’enlisement dans la médiocrité.

Vous voulez des idéaux emballants ? Mais proposez-les dans votre beau Canada. C’est votre problème, construisez-le votre pays. Convainquez-nous de sa grandeur et des avantages de vivre dans une société qui emprisonne ses enfants. Dites-nous que la Loi sur les jeunes contrevenants est une voie de civilisation pour les francophones de l’Est. Dites pourquoi nous devrions être tolérants et supporter cette étroitesse d’esprit. Montrez-nous que nous avons tout à gagner de ces belles valeurs canadiennes. Vous avez mal aux Bourses du millénaire, à la Fondation canadienne pour l’innovation, aux investissements massifs d’Ottawa en Ontario ? Mais c’est à vous et aux fédéralistes de votre camp de nous faire la preuve des présumés vertus du leadership provincial si cher à Jean Charest. En attendant, vous pourrez toujours nous dire que ce n’est pas si grave, que cela pourrait être pire et que le Canada pourrait même fermer Valcartier. Vous pourrez toujours banaliser nos reculs en les présentant comme des preuves de notre sens du compromis. La lassitude vous gagne ? C’est votre impasse.

Dites-nous que nous avons toutes les raisons du monde d’être fiers de construire ce beau et grand pays, faites-nous vibrer ! Lancez-en des projets exaltants. Parlez-nous de la revitalisation de la capitale provinciale. Dites-nous toute la fierté que nous aurons de la voir devenir un gros Fredericton, le snobisme haute-ville et le Bonhomme carnaval en sus. Proposez-nous le jumelage de Cap-Rouge avec Moose Jaw, donnez-nous de l’horizon canadian pour nous emballer. Parlez-nous de la monarchie et des petits fours d’Adrienne Clarkson. Et pourquoi pas nous offrir une édition renouvelée du Bal de la Lieutenant gouverneur, quant à y être, histoire de nous offrir un supplément d’âme. Des symboles, monsieur l’éditorialiste, il n’y a rien de mieux pour bâtir une nation.

L’avenir vous appartient et le Canada est le pays de l’avenir. Monsieur Lavoie, vous tenez une position politique qui ne vous autorise pas à dire que le Québec est dans une impasse. Vous vous défilez aux devoirs de votre charge. C’est à vous de trouver les mots qui nous élèveront à la dignité de participer à la construction du plus meilleur pays du monde. Si vous n’êtes pas capable de proposer un destin pour le Québec dans le Canada, c’est vous qui êtes en panne. Et dans le Canada réel, par-dessus le marché. Pas dans notre rêve d’un Québec indépendant.

Nous, les souverainistes, nous continuons patiemment, de travailler à faire lever l’horizon du Québec. Nous le ferons malgré le mépris ouvert du Canada pour ce qu’est le Québec. Nous continuons de le faire malgré tous ceux-là qui veulent encore nier l’évidence et cautionner les stratégies d’asphyxie fiscale. Nous le faisons avec la conviction indéracinable qu’on ne peut proposer à peuple de s’oblitérer lui-même. Vous avez choisi de nous défier sur cette conviction même. Je veux bien concevoir que vous en éprouviez du malaise mais je ne vous laisserai pas l’imputer au Québec et à notre peuple. Vous souscrivez à un ordre qui ne tolère plus les artifices de la double légitimité. Vous avez cautionné toutes les manœuvres qui ont fini par rendre impossible le recours aux formules du bon vieux temps, vous savez, celles qu’on prononçait les yeux remplis de larmes en pensant aux Rocheuses, «Québec ma patrie, Canada mon pays». C’est fini ce temps-là. Le Canada est à prendre tel qu’il est. Take it or leave it.

Vous avez choisi d’être Canadian. Eh bien ! Assumez. Et emballez-vous !