«« Sports et souveraineté

Je me souviens?

Réjean Tremblay
La Presse Le jeudi 04 avril 2002


Deux légendes de l'histoire du Québec, Félix Leclerc et Maurice Richard, s'étaient rencontrées en 1983. Aujourd'hui, à l'occasion de la vente des objets ayant appartenu au Rocket, on peut se questionner sur la valeur qu'on accorde aux grands symboles du passé.

Le monde se réveille. En fait, Sheila Copps à Ottawa s'est réveillée avant Diane Lemieux à Québec. Ce qui ne me surprend pas. Sheila aime le hockey et a du pitbull dans le nez. Mme Lemieux sait-elle que le hockey est un sport et que Maurice Richard a porté le Québec sur ses épaules avant l'arrivée de Jean Lesage et de René Lévesque?

Sheila Copps, ministre du Patrimoine au fédéral, a du flair en politique. Des fois, elle exagère et beurre épais avec ses drapeaux du Canada mais, au moins, on sent un engagement, on sent de la passion. Si Sheila a dit que le patrimoine de Maurice Richard devait être sauvé, elle va le faire. Quant à Mme Lemieux, je ne m'attends à rien d'elle. J'aurais eu encore plus confiance en Liza Frulla même si elle était libérale.

Parce que Liza a le pif du peuple.

Le monde se réveille. Mais il est bien tard pour se réveiller. Ça fait six mois que la famille Richard annonce qu'on va mettre en vente les objets historiques attachés à la carrière de Maurice Richard. Le monde, c'est tout le monde. Ce sont les politiciens, évidemment, mais ce sont aussi les hommes d'affaires québécois. À part Serge Savard, on a dormi au gaz.

Non seulement on laisse le présent passer aux mains des Américains, que ce soit le Canadien, les Expos ou les Alouettes, mais voilà qu'on se vide de son passé. Les souvenirs des exploits de Guy Lafleur et de Henri Richard sont rendus aux États-Unis pour la majorité. Dire que la devise de ce peuple est «Je me souviens»... Et ce n'est pas aux enfants du Rocket de porter le poids de l'histoire. S'ils ont décidé de vendre ces souvenirs, c'est légitime. L'histoire ne leur appartient pas en propre, l'histoire appartient au peuple.

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C'est le ministre Camille Laurin qui m'avait expliqué à quel point le sport faisait partie de la culture profonde d'un peuple. De sa mémoire collective.

Je comprends, ce petit peuple colonisé de la première moitié du XXe siècle se regroupait autour des curés et de ses héros sportifs. On se rappelle encore de Louis Cyr, de Victor Delamarre, d'Alexis le Trotteur, des sept frères Baillargeon, d'Yvon Robert, de Georges Vézina, de Butch Bouchard, de Maurice et de plusieurs autres.

Mais pensez-vous que nos gouvernements se sont déjà préoccupés de la valeur culturelle et surtout de la valeur historique de ces personnages légendaires?

Ben voyons, Alys Robi a eu droit à sa série télévisée avant le Rocket. Willie Lamothe avant Yvon Robert ou Jean Béliveau. Olivier Guimond avant Louis Cyr ou Georges Vézina. Et Gerry Boulet va chanter à TVA avant que Guy Lafleur ne puisse patiner dans une série. Ou Myriam Bédard, ou Gaétan Boucher ou n'importe quel héros.

C'est correct. On peut respecter le choix des diffuseurs. Ce qui est grave, c'est que les Diane Lemieux de ce monde n'ont jamais réfléchi cinq minutes sur le sujet. La Cuculture (sic) est trop digne pour devenir méprisable à s'intéresser au sport. Même dans ce qu'il a d'historique et de symbolique.

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Un des plus grands collectionneurs privés de souvenirs de hockey s'appelle Mike Cummings. C'est un Canadien qui vit maintenant à Atlanta. Il suit les tournois internationaux de hockey, passe des semaines aux Jeux olympiques, suit les grands matchs de la Ligue nationale. Il achète. Il achète le hockey de Wayne Gretzky, le chandail de Mario Lemieux, les gants de Mike Bossy. Ce sont des exemples que je donne. Il achète parce qu'il est fou du hockey et qu'il est riche comme Crésus. Dites-vous que si nos gouvernements n'interviennent pas, le chandail du Rocket va se retrouver à Atlanta.

Et si nos gouvernements interviennent, ça va être pour faire quoi au juste? Pour sauver la face? Pour montrer que le fédéral prend mieux soin du patrimoine québécois que les Péquistes?

Je suis conscient que le gouvernement du Québec n'a pas de millions à consacrer à des musées. Il faut soigner le monde avant de s'occuper du passé. Mais à force d'investir dans la maladie, on n'a plus d'argent pour l'avenir ni pour se rappeler du passé. Et sans le passé, il n'y a pas de survie.

Sont où, les patins de Gaétan Boucher avec lesquels il a gagné ses deux médailles d'or à Sarajevo? Elle est où, la carabine de Myriam Bédard? Et quelqu'un a-t-il la moindre petite idée où on pourrait trouver un des célèbres peignoirs que portait Yvon Robert quand il montait sur le ring? Ou les haltères de fonte de Louis Cyr? Que reste-t-il de l'histoire des sept frères Baillargeon? Ou de Victor Delamarre qui montait des chevaux dans les poteaux de téléphone?

Il doit y avoir un édifice gouvernemental qui pourrait fournir un mur ou une vitrine pour une exposition permanente. Une exposition intelligente. Si on peut financer le Musée Juste pour rire ou le Capitole de Québec, il devrait y avoir moyen de trouver un local pour une exposition rappelant que le Québec et le Canada français ont célébré des héros fabuleux.

Au pis aller, je suis prêt à aller voir la machine à écrire de Charlie «Trois Étoiles» Mayer ou le micro de Michel Normandin. Mais bout de balustrade, faut commencer par quelque chose. Je me souviens de quoi au juste...