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«« Souveraineté et violence
Réaction à un article de L'actualité:
M. Parizeau n'a jamais «créé» de réseau au sein de l'armée
Joseph René Marcel Sauvé officier retraité géographe, auteur de Géopolitique et avenir du Québec.
Le Devoir Le mardi 09 avril 2002
Opinion - Je suis l'officier retraité dont il est question dans l'article paru dans L'actualité au sujet des «informateurs de Parizeau» après la crise d'octobre 70. Mon nom n'est pas Jean René Marcel Sauvé mais Joseph René Marcel Sauvé. Dans l'armée, il faut donner tous ses prénoms afin d'éviter la confusion parmi des militaires qui ont le même patronyme familial. On parle généralement de moi par les initiales JRM.
Jacques Parizeau n'a jamais «créé» de réseau de communications au sein de l'armée, ni des autres organismes militaires. Ce sont les militaires eux-mêmes qui ont communiqué avec M. Parizeau pour l'avertir de l'imminence d'une intervention armée majeure contre le Québec et ce n'est pas du tout la même chose.
Un acte grave
Remettre des documents secrets à un quidam pour publication dans les journaux est un acte très grave de la part d'un officier habitué au secret depuis plus de 25 années de service et qui pour rien au monde ne trahirait ni ses collègues ni l'armée dans laquelle il a été engagé, ne serait-ce que comme mercenaire. On ne peut le faire que pour des raisons très graves, notamment des préparatifs d'interventions militaires arbitraires et injustifiés. Le risque dans ce cas est considérable et, même au Canada, la peine de mort existe encore pour trahison.
Dans d'autres pays, des officiers ont été passés par les armes pour avoir protesté à leur manière contre l'usage immoral et injustifié des armées nationales, non pour défendre la patrie mais pour instaurer un arbitraire que rien ne justifie. J'ai eu connaissance d'un nombre effarant de bons officiers de la Wehrmacht qui ont été fusillés sur les ordres d'Hitler, d'officiers russes parmi les plus compétents qui ont été tués sur ordre de Staline (plus de 35 000 entre 1934 et 1936), sans compter les officiers français, anglais et américains qui ont été emprisonnés pour avoir «refusé» les ordres.
Pendant la campagne d'Italie en 1943-44, des pilotes de bombardiers américains, originaires de Brooklyn, ont refusé de larguer leurs bombes sur le territoire italien pour ne pas risquer de blesser des membres de leur parenté italienne. Ils ont largué leurs bombes dans la Méditerranée. Ils n'ont pas été dérangés pour leur refus d'obéir.
Des Anglais qui auraient fait la même chose auraient été mitraillés et abattus par leurs propres avions chasseurs - shooting traitors in the name of the Law. De même les Allemands et les Russes. Aujourd'hui, les soldats allemands se sont syndiqués, pour se protéger contre l'arbitraire des autorités. Comme les Finlandais, les Hollandais et les Suédois. Aux États-Unis, les unités du National Guard se composent de citoyens syndiqués, mais n'ont pas de syndicat militaire comme tel.
Le tribunal international de Nuremberg, qui a condamné les officiers allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a jugé que, lorsqu'un officier militaire est divisé entre les ordres et sa conscience morale, celle-ci doit prévaloir. Simple à dire. D'une part, l'officier allemand qui aurait désobéi aurait été fusillé et sa famille exterminée ou dépossédée. De l'autre, en obéissant, il risque d'être fusillé par un peloton international, mais sa famille sera protégée par les Allemands.
Les Américains appellent ce genre de situation un Catch 22 ou situation impossible. Tout officier de l'armée canadienne doit connaître les détails des interventions militaires dans l'histoire de l'Empire britannique, où l'arbitraire et la force à des fins de pouvoirs politique et économique n'ont pas manqué. En particulier, les atrocités militaires britanniques contre les Irlandais, les Écossais, les Acadiens, les Yankees de Nouvelle-Angleterre, les Australiens et les Boers d'Afrique du Sud. Ce ne sont pas que les peuples noirs ou de couleur qui ont subi les foudres de l'Empire britannique, mais beaucoup de peuples blancs qui ne voulaient pas «obéir».
Si le Québec a été un peu moins maltraité que les autres, c'est parce que le territoire québécois ne représente pas le même intérêt pour une puissance impériale. Alors que faire lorsque, de nouveau, des préparatifs d'intervention armée se montent contre une population civile sans défense, comme c'est le cas de la population québécoise, sachant d'avance qu'on est seul avec son dilemme, qu'on ne sera aidé par personne et que si on s'adresse à des politiciens, ils vont en profiter pour se faire du «capital politique» et au diable le militaire qui a tout risqué pour empêcher une guerre.
Et encore, les documents ne sont pas publiés parce que ces messieurs ont la frousse. Et le militaire, lui, qui risque l'emprisonnement, la destitution ou la mort, il ne compte pas parce qu'il est «fait pour ça».
Perdre la face
Si aucun Québécois - il y avait aussi des Anglo-Canadiens impliqués dans cette affaire, des gens avec une conscience et qui ont aidé à sortir des documents compromettants pour le gouvernement de l'époque - n'a été arrêté et passé en Cour martiale suivant le National Defense Act ou le National Security Act, c'était parce que les auteurs des documents et des préparatifs en question avaient tort, non par pitié ou pour éviter de faire des martyrs.
Ces auteurs, tous officiers supérieurs, et les politiciens qui les appuyaient auraient été appelés à témoigner et auraient perdu la face. De plus, en cas de Cour martiale, des préparatifs avaient prévu requérir les services de Telford Taylor, le procureur américain de Nuremberg. Celui-ci s'est bien rendu compte de la situation impossible d'un officier accusé de trahison pour avoir désobéi aux ordres. Le problème posé par la publication de ces documents dépasse beaucoup la politique de partis. Il atteint tous les peuples dans leur dimension la plus morale.
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