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«« Jacques Parizeau
Maître Jacques et sa dame
Louis Cornellier
Le Devoir 11 mai 2002
JACQUES PARIZEAU
Tome 2: Le Baron (1970-1985)
Pierre Duchesne
Québec Amérique
Montréal, 2002, 536 pages
Avec Le Croisé, tome 1 de sa magistrale biographie de Jacques Parizeau qui couvrait les années 1930-70, le journaliste Pierre Duchesne s'est imposé, l'an dernier, comme un biographe-portraitiste politique de très haut niveau. La parution du tome 2 de son immense projet vient renforcer, si cela est possible, l'admiration que l'on pouvait éprouver à l'endroit de son travail d'enquête et d'écriture.
Rédigé dans un style toujours aussi transparent mais peut-être encore plus vivant et plus efficace que celui de la tranche qui l'a précédé, Le Baron, un coup entamé, ne se laisse quitter qu'à la dernière page. Se faisant tour à tour chronique historique, thriller financier, policier et politique, de même que portrait d'un homme convaincu, fidèle «à sa dame: l'option indépendantiste», cet ouvrage passionnant apparaît comme un véritable tour de force.
Après le technocrate patriote dépeint dans le premier tome, on découvre maintenant le militant péquiste et indépendantiste (eh non, ça ne va pas toujours de soi!) du début des années 70, qui couvre «la campagne partout, en bon soldat», et qui pousse le zèle jusqu'à mettre sur pied un réseau d'informateurs visant à prévenir les sournoises stratégies fédérales. Tout au long de sa carrière, d'ailleurs, Parizeau entretiendra cette posture du soupçon envers les coups fourrés d'Ottawa.
Fidèle, dès le début de son militantisme, à la stratégie du «toujours à l'offensive!», l'indépendantiste radical s'opposera, à partir de 1974, à ce qu'il appelle les «viraillages de Claude Morin», qui ont pourtant l'oreille de René Lévesque. Militant et politicien aristocrate, Jacques Parizeau, selon Duchesne, cultive une éthique du franc-jeu qui supporte très mal les louvoiements opportunistes et les tractations de coulisses. Pour lui, le ralliement à la cause doit s'obtenir à coups d'arguments définitifs. Aussi, la discrétion indépendantiste de Lévesque lors du lancement de la campagne électorale de 1976 lui apparaîtra comme une «approche nébuleuse» à laquelle il ne se ralliera que par loyauté envers son chef. Dans les années qui suivront, il devra d'ailleurs se soumettre plusieurs fois à la tortueuse «ligne Lévesque», qu'il attribue à l'influence de son frère ennemi Claude Morin. A titre de ministre, Parizeau, souligne Duchesne, se fera un point d'honneur, tout au long de sa carrière, d'éviter toute situation de combines et de marchandages. Dans son code d'éthique, des idées et des projets, ça se défend et s'impose, mais ça ne se marchande pas.
Le premier tome de cette biographie était clair là-dessus: l'intelligence remarquable du docteur en économie de la London School of Economics a rapidement fait l'unanimité. Dans Le Baron, c'est celle du ministre des Finances d'un gouvernement indépendantiste qui s'étale à pleines pages. Jamais à court d'idées brillantes, maîtrisant parfaitement ses dossiers, muni d'une vision politique claire et cohérente, Parizeau mérite probablement le titre de ministre des Finances le plus imposant de l'histoire du Québec. Les pages que Pierre Duchesne consacre à cet aspect de son oeuvre devraient en convaincre même les plus rétifs à cet égard.
Antithèse de l'argentier de province attentiste et rampant, Parizeau, dès 1977, répliquera au chantage économique canadien-anglais et américain en menant une fructueuse tournée de financement à l'étranger (Allemagne, Suisse, Angleterre, Japon) qui libérera partiellement, mais d'éclatante façon, le Québec de ses habituels et exclusifs bailleurs de fonds. Instigateur, entre autres, du REA (Régime d'épargne-actions) en 1979 et, avec Louis Laberge, du programme Corvée-habitation en 1982 et du Fonds de solidarité de la FTQ en 1983, il tentera d'insuffler une vigueur autonome à l'économie québécoise. La direction nationaliste qu'il donnera à la Caisse de dépôt et placement du Québec, sans pour autant transiger sur sa rentabilité, participe du même courant volontariste.
Ces réalisations, évidemment, ne sont pas sans taches. Le REA a surtout profité aux grandes entreprises, et le concept même des fonds syndicaux demeure critiquable d'un point de vue... syndical. Parizeau, ce fut aussi l'échec de l'amiante et la sévère récupération salariale imposée aux employés gouvernementaux en 1983. N'empêche: l'oeuvre d'ensemble impressionne beaucoup plus qu'elle ne désole.
Le militant
Comparé au ministre des Finances aux coudées franches, le militant Parizeau apparaît toutefois comme un homme empêché par sa loyauté au chef. Avant, pendant et après le référendum de 1980, il accepte, parce que la cause lui tient à coeur plus que tout et parce qu'il croit en Lévesque, de jouer les bons soldats, mais le trait d'union de la souveraineté-association l'irrite au plus haut point. La foirade de la nuit des longs couteaux, qu'il attribuera à «ceux qui se sont fait avoir comme des enfants», c'est-à-dire surtout Claude Morin et Claude Charron, les tergiversations de Lévesque qui s'ensuivront, de même que le «beau risque» de 1984 l'amèneront à démissionner cette même année. Dans son discours de départ, il exprimera son refus de la doctrine attentiste qui professe «qu'il faut aller au même rythme que la population»; «Je ne sais pas d'où vient ce vieux bobard. Il consiste à nier l'activité politique, qui consiste à convaincre ses concitoyens de la validité d'un objectif qu'un parti, que des hommes et des femmes ont en tête. Et, bien sûr, comme toute idée, au départ, elle est minoritaire, et elle gagne graduellement du terrain et parfois elle en perd. C'est ça, l'action politique.» Sa carrière politique, alors, malgré sa démission, est loin d'être terminée... et le tome 3 de cette biographie sera justement consacré au retour de «Monsieur».
En attendant, les passionnés de politique québécoise devraient se faire un devoir de lire les quelque 1000 pages déjà publiées de ce projet en marche. En plus de revivre une époque où les politiciens n'avaient pas encore renié les idées et la cigarette (dieu qu'on fumait dans le temps!), ils découvriront une des têtes d'affiche les plus éclatantes et les plus spectaculaires d'un parti qui a façonné plus que tout autre, peut-être, le Québec d'aujourd'hui.
Habile à susciter sans relâche l'intérêt du lecteur, soucieux du détail révélateur (pour illustrer l'austérité du personnage, le biographe nous apprend que Parizeau interdit le port du pantalon à ses secrétaires, leur imposant la jupe, et qu'il se présente à des épluchettes de blé d'Inde en complet) et appliqué à éclairer les zones d'ombre de notre histoire politique récente (les nouvelles pièces apportées au dossier Claude Morin-GRC dans ce livre ont déclenché une polémique entre Duchesne et Pierre Godin, le biographe de René Lévesque), Pierre Duchesne, avec Le Baron, confirme son brio de biographe. Quoique traité sans complaisance dans ce monument non autorisé, Parizeau peut s'estimer privilégié: peu de vivants ont eu droit, dans l'histoire, à une telle rigueur attentive.
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