«« Parti Québécois

La descente aux enfers

Alain Dubuc
Le Soleil Le samedi 04 mai 2002


Éditorial - Que ce soient les sondages internes, les sondages externes, les élections complémentaires, le message est le même. On assiste à un affaissement des appuis au gouvernement du Parti québécois qui se dirige vraisemblablement vers une solide défaite électorale.

Depuis trois décennies, le Parti québécois, qu'il soit au pouvoir ou dans l'opposition, dominait notre vie politique. Sa descente aux enfers constitue donc bien plus que l'annonce d'un changement de gouvernement. C'est en fait un revirement majeur des équilibres politiques. Voilà pourquoi il est important de tenter d'en comprendre les causes profondes et d'en saisir la signification.

La première chose qui saute aux yeux, c'est l'absence de relation directe entre cette impopularité et la performance de l'équipe ministérielle. Le gouvernement Landry n'est pas un mauvais gouvernement. Au contraire, s'il mérite son lot de critiques, son bilan reste solide, les compétences de plusieurs ministres ne font aucun doute. Il résiste également fort bien à la comparaison avec une opposition libérale qui, malgré sa victoire prévisible, n'a pas encore réussi à s'imposer comme une alternative.

Il n'y a peut-être pas là de contradiction. Ce à quoi l'on assiste, ce n'est pas à une dynamique de mécontentement et de rejet de la population, mais bien plus à un processus d'autodestruction. L'équipe Landry, bien avant la fin de son second mandat, est entrée dans un processus de vieillissement accéléré. C'est cette usure rapide, avec ses symptômes d'épuisement, de démoralisation, de défaitisme, avec ses gestes de panique, qui nourrit et accélère la spirale de l'impopularité.

Dans ce processus, la question de la souveraineté joue un rôle bien plus grand qu'on pourrait le croire. Pas dans le sens classique. Nous savons tous qu'un référendum n'est pas plausible dans un avenir prévisible. L'option du PQ n'est donc pas un obstacle à sa réélection.

Mais ce report d'un rendez-vous référendaire à un horizon lointain, qui laisse un grand nombre de Québécois assez indifférents, mine le Parti québécois et les membres de son gouvernement, surtout les plus âgés, pour qui cette impasse constitue l'échec du combat d'une vie. Et c'est ainsi qu'un parti qui a gagné deux élections, et qui aurait fort bien pu en remporter une troisième, se comporte en perdant et contribue à son propre effondrement.

Le simple fait qu'un même gouvernement ait vu défiler trois premiers ministres en l'espace de six ans, avec deux démissions fracassantes liées aux déboires de l'option, illustre bien cette culture de l'échec. Les rumeurs de départ de Bernard Landry, dont fait état aujourd'hui Valérie Lesage, ne font qu'empirer une situation tout à fait anormale.

Ces déboires de l'option affectent également les liens privilégiés que le PQ entretient avec les francophones. C'est le PQ qui, la plupart du temps, a le mieux réussi à incarner leurs aspirations et leurs élans. Mais ce parti devient totalement désemparé quand ce lien se brise. Au lieu de voir ces moments de désaffection comme les aléas normaux de la vie politique, le PQ, convaincu que sa cause est juste, convaincu d'avoir raison, au lieu d'écouter ce que le peuple veut lui dire, aura plutôt tendance à réagir avec arrogance face à ces Québécois « qui n'ont pas encore compris » ou « qui ne défendent pas le Québec ».

À cela s'ajoute une forme d'acharnement, fort irritant, qui contribue à éloigner encore plus le gouvernement péquiste de la population. S'il est clair qu'un référendum n'est pas dans les cartes, le gouvernement Landry n'a cessé, par ses campagnes de publicité, par ses déclarations, à maintenir le flambeau d'un projet dont la population, toutes options confondues, ne veut pas en entendre parler. Ce « gossage » devient une forme de harcèlement politique.

L'impopularité de Bernard Landry, qui ne réussit pas à percer, est sans doute le reflet de ce malaise plus général, parce qu'il est l'incarnation du désarroi de ce courant souverainiste vieillissant, incapable de décrocher. S'il a appris à contrôler ses interventions et à ne pas faire de faux pas, il n'en reste pas moins que M. Landry est incapable de cacher son amertume, sa rage contenue, jamais loin de l'explosion, son ressentiment palpable face à tous ceux qu'il estime responsables de la défaite de son option.

Mais où tout cela nous mène-t-il ? À une défaite hautement probable du Parti québécois. L'hypothèse la plus plausible, une victoire du Parti libéral, sans doute pour deux mandats, repousse très loin dans l'avenir un éventuel référendum.

Cela ne signifie pas que le projet souverainiste est mort, et encore moins que la question nationale s'effacera comme par magie. Mais certainement la fin d'un cycle politique, la mort du type de débat sur la souveraineté qui a jusqu'ici dominé notre vie politique.

La question nationale ne disparaîtra pas parce que le Canada, peu importe les choix politiques, est le lieu d'une rencontre entre deux nations, dont l'une, la nôtre, est minoritaire, ce qui sera toujours porteur de tensions et d'affrontements.

Mais malgré ces tensions, il y a une réalité incontournable. Jamais une majorité de Québécois, et encore moins une majorité suffisante, n'a appuyé le projet de souveraineté proposé par le Parti québécois. Rien ne permet de croire que le temps inversera cette tendance.

Mais il n'en reste pas moins que l'idée dominante chez les Québécois francophones est un fort sentiment autonomiste. Ce désir d'un pays, sans la rupture, un pays dans un pays dans une forme non définie, reste le rêve d'une majorité de francophones. Il ne disparaîtra pas.

Si le projet souverainiste classique, essentiellement francophone, avec son côté anticolonialiste, avec son hostilité au Canada anglais, risque de disparaître quand la vieille garde quittera la vie politique, il n'est donc pas exclu que la recherche d'un pays, sous d'autres formes, avec une nouvelle génération, dans un autre contexte, retrouve une nouvelle expression.

On peut, par exemple, croire que la mondialisation, qui mène au renforcement des identités régionales, facilite ce processus et donne des ailes à des courants souverainistes, ici comme ailleurs. Mais ces spéculations peuvent jouer dans les deux sens. Il est tout aussi possible que ces mêmes pressions mèneront à des architectures nouvelles des États traditionnels qui faciliteront le passage vers une autonomie que le Canada a toujours refusée ou qui atténueront le type de tensions qui a alimenté le débat des dernières décennies.