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«« Jacques Parizeau
PAUL WARREN Au fil des événements, 25 janvier 1996
Lévesque disait vrai. Il était un expresseur de peuple. Gestuellement, facialement, verbalement, il était l'expression la plus expressive qui se puisse trouver de notre essoufflement à vouloir être à travers la quête douloureuse de notre identité qui «ne finit pas de naître». Il avait chevillé au corps comme un vers solitaire notre trait d'union à la fois national et exécré, entre canadien et français, entre souveraineté et association, entre notre moi rangé et notre moi anarchique. Il avait écrit sur le visage en perpétuelle agitation à la fois notre «oui» et notre «non». On l'aimait et le détestait en même temps. Parce qu'on s'aimait et se détestait en lui.
Avec Jacques Parizeau, on a affaire à un autre type d'homme. Qui n'a rien du reflet. Il n'y a pas eu pour lui de vent favorable qui l'a poussé sur la vague. C'est de ses propres mains et de toutes pièces qu'il a reconstruit notre mouvement nationaliste moribond. Il n'est pas dedans le Québec, il est devant. Il s'exhibe, immense, superbe et souverainement indépendant. À telle enseigne qu'il en est arrivé bien malgré lui à confisquer le concept de souveraineté. Ses adversaires l'ont bien senti qui ne se sont pas gênés, lors du débat référendaire, pour entériner son isolement et sa distance du peuple, en attaquant, systématiquement dans tous leurs discours, ce qu'ils appelaient «le projet de Jacques Parizeau». Une stratégie perverse qui leur permettait de mettre la souveraineté sur le dos d'un homme qui avait distancé ses troupes, qui s'était trop avancé dans l'indépendance pour que les attaques contre lui puissent être perçues comme des attaques contre l'indépendance populaire.
Garder la tête froide
Lévesque a échoué parce qu'il était le reflet de ce que nous sommes. Parizeau échoue parce qu'il a voulu nous montrer ce que nous pourrions être: «Dites OUI, et ça devient possible». Avec Lévesque, nous nous regardions dans le miroir, qui nous renvoyait à nous-mêmes, dans l'agitation du surplace et les contractions de notre québécitude. Avec Parizeau, nous étions forcés de lever la tête et de nous regarder dans un pays que nous pouvions faire nôtre une bonne fois pour toutes. Avec Lévesque, nous avions la tête chaude. Avec Parizeau, il fallait garder la tête froide car nous étions conviés à une prise de conscience, et la prise de conscience oblige au rapport avec autre que soi, avec un idéal plus grand que soi vers lequel il faut marcher, ce qui est proprement de l'ordre de la distance libératrice.
Parizeau qui a toujours été en avance sur nous était déjà rendu dans le pays. Il l'avait arpenté, évalué, presque aménagé. Et quand il s'est rendu compte, le soir du choix, que le peuple québécois, dans sa majorité, ne l'avait pas suivi, il ne s'est plus senti tenu de garder le silence sur une réalité que, jusque là et tout au long de la campagne, il était de bonne guerre de laisser dans l'ombre. Il a carrément attribué la défait au vote ethnique. Cela il ne pouvait pas le dire avant. Il aurait donné des munitions aux fédéralistes, plusieurs tenants «mous» du oui auraient changé de camp, lui-même se serait isolé encore davantage de ses troupes et peut-être aurait-il été obligé de s'éclipser (ce qu'il avait déjà demandé à Bourgault de faire). Après le référendum, cette réalité-là, il pouvait la dire. Non seulement il le pouvait, mais il le devait. Pour lui-même et pour le peuple québécois.
Pour lui-même, parce que Parizeau, qui n'a jamais été un politicien, en ce sens qu'il n'a jamais su jouer correctement la comédie, pouvait enfin quitter les planches et la représentation pour se dire en vérité. Quel plaisir n'a-t-il pas dû ressentir, ce soir-là, après toutes ces années où il a tenté désespérément de se fabriquer une image, de paraître correct, de parler correctement, à savoir, démagogiquement, selon ce qu'attend d'un politicien l'opinion commune! Il est clair que Parizeau n'a jamais été capable de travailler son image, malgré les conseils de ses conseillers qui savent, eux, que c'est l'image qui est reine aujourd'hui, qui ont pris bonne note que, à part quelques privilégiés qui le côtoient dan la réalité, le monde ne connaît de Parizeau que son image télévisuelle, une image qu'il convient par conséquent de bien gérer. Les rires qui le secouaient, les hésitations dans son discours, les lenteurs, les «comment dire», tout cela était réel.
Parizeau ne s'appuyait pas sur sa réalité pour se confectionner des images payantes. Les larmes que Parizeau a versées le soir où Vigneault a chanté la fierté nationale et qu'on a vues en gros plan sur notre petit écran étaient des larmes réelles. Et personne n'en a parlé, n'a voulu en parler, parce que le réel de plein fouet est devenu insolite, inquiétant, presque indécent. On aime infiniment mieux, on adore jusqu'au standing ovation, les larmes comédiennes de Lara Fabian à la grande fête de l'ADISQ. Le soir de la défaite, après sept années avortées de comédie politicienne, Parizeau s'est payé un dernier moment de liberté.
Un homme déçu
C'est aussi pour le peuple québécois et son droit à la vérité qu'il a parlé clairement, ce soir-là. Et ce qu'il a dit est exactement le contraire de l'exclusion et du racisme dont l'accusent, en se voilant la face et en déchirant leur robe, les néo-Québécois alimentés par tous les congrès juif, italien et grec confondus, faisant chorus avec la quasi-totalité des journalistes et de l'intelligentsia du Québec et du Canada en mal d'un bouc-émissaire. À la vérité, la déclaration de Parizeau sur le vote ethnique qui a fait manquer le pays révèle chez-lui une déception profonde. Il s'est senti trompé dans son attente de voir les Québécois nouveaux emboîter le pas à la majorité des vieux Québécois, accepter la greffe sur la souche. Une déception d'autant plus profonde qu'il a cru qu'il était, dans un certain sens, plus facile de dire oui pour un Québécois de fraiche date que pour un Québécois de pur lainage.
Il connaissait les déchirements vécus par des centaines de milliers de Québécois francophones pour s'arracher un oui de dernière minute, eux dont toute l'histoire est scandée par le Canada, qui étaient les seuls, jusqu'au milieu du siècle dernier, à porter le nom de Canadiens, qui se souviennent des frissons dans le dos de leur enfance au son du Canada. Il s'imaginait que les nouveaux Québécois, qui avaient eu le courage de se rendre indépendants de leur pays d'origine, qui n'avaient avec le Canada que des rapports récents, propagandistes et superficiels, auraient ouvert les yeux, le coeur et l'esprit sur le Québec, sur ses valeurs, sa culture et son inextinguible soif d'indépendance.
Quant aux Anglophones, Parizeau n'en parle pas. Sinon en les renvoyant à l'argent, qui n'a pas d'odeur et qui surplombe souverainement tout donné culturel, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne.
Jacques Parizeau s'en est allé. Ce n'est pas un politicien qui quitte la scène. C'est un homme d'État que nous venons de perdre.
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