«« Jacques Parizeau

Le petit jeu

Agnès Gruda

La Presse 10 mai 1997




Le démenti de Jacques Parizeau et les autres rebondissements provoqués par un extrait du livre qu'il doit lancer lundi exigent que l'on revienne sur cette pénible affaire.

L'ex-premier ministre s'en est pris au journaliste Michel Vastel qui aurait tiré une interprétation abusive de sa prose. En y décelant un plan secret visant une proclamation précipitée d'indépendance au lendemain d'un OUI, le journaliste a menti, affirme M. Parizeau.

Il a suffi qu'il tire ainsi sur le messager pour que la famille souverainiste resserre immédiatement ses rangs. Il y a quelque chose de pathétique dans la manière dont tous ces gens qui venaient tout juste de répudier M. Parizeau se sont jetés sur ses explications comme sur une planche de salut. Celle-ci est pourtant bien mince.

Le journaliste n'a rien inventé: il a tiré la conclusion la plus évidente d'un texte un peu alambiqué. Qui plus est, quand MM. Bouchard, Duceppe et cie ont eu leur sursaut horrifié, ce n'est pas en s'appuyant sur la seule lecture du journaliste. C'est le texte original, publié in extenso dans Le Soleil, qui a nourri leur indignation.

Ou bien ce texte est plus clair qu'ils ne le clament aujourd'hui. Ou bien ils ne savent pas lire. Dans tous les cas de figure, leur réaction en dit long sur la confiance que leur inspire M. Parizeau, puisque sur la foi de quelques paragraphes « malhabiles » ils étaient prêts à le condamner pour haute trahison.

Tout cela faisait pitié à voir. Mais la réaction de l'autre camp n'a pas été plus brillante. En récupérant l'histoire pour y trouver un motif justifiant l'existence d'un Plan B, Jean Chrétien a fait fi d'un fait fondamental.

Quelles qu'aient été les intentions cachées de M. Parizeau, il n'était pas seul dans sa galère. Et les réactions à l'hypothèse d'une déclaration précipitée de souveraineté montrent qu'il n'aurait pas eu l'appui nécessaire pour mener son projet à terme.

En se jetant sur cette triste affaire comme un chien sur son os et en associant les élucubrations d'un seul homme à un projet collectif, les libéraux fédéraux ont fait preuve de mépris face à la tradition démocratique du Québec. Du coup, ils ont brûlé tous les profits politiques qu'ils auraient pu en tirer chez les électeurs québécois.

Mais, au-delà des considérations partisanes, Jacques Parizeau répond-il au doute que son livre aura installé ?

La réponse est non. Car ce que l'on retient de son texte, c'est qu'il envisageait d'accomplir, dès le lendemain d'un OUI, un geste dont les électeurs n'avaient jamais été informés. Que ce geste, peu importe la forme qu'il aurait prise, avait pour objectif de proclamer rapidement la souveraineté, quitte à ce que son application soit suspendue pour quelque temps. Et qu'au moment de tracer leur choix dans l'isoloir, les électeurs conviés à un vote crucial n'étaient pas au courant de cette «astuce ».

« Ceux qui savent ne parlent pas et ceux qui parlent ne savent pas », écrit M. Parizeau. Cette seule phrase démontre que son « grand jeu » devait se déployer à l'insu des électeurs. Il n'aura pas été le premier politicien à tenter de tromper l'électorat. Et ce n'est pas Jean Chrétien, avec son pitoyable épisode de la TPS, qui peut lui faire la leçon. Mais les faits demeurent : rétrospectivement, les électeurs ont été informés d'un scénario qui ne correspond pas à la démarche qui leur avait été proposée.

Quelles qu'aient été les raisons qui ont incité M. Parizeau à étaler ainsi ses vieilles cartes en plein coeur d'une campagne électorale qui amplifie l'importance de ses aveux, ceux-ci auront mis en doute la crédibilité d'un mouvement politique majeur au Québec. Tous les Québécois, peu importe leurs allégeances politiques, en sortent collectivement amochés.