«« Jacques Parizeau

Parizeau, fidèle à lui-même

Jacques Parizeau n'a pas tort de dire que ses propos ont été mal interprétés.

Lysianne Gagnon

La Presse 10 mai 1997




Dans le compte rendu qui a mis le feu aux poudres - et qui semble avoir guidé la lecture de tout un chacun - Michel Vastel lui fait dire que loin d'« attendre un an », l'ancien premier ministre « avait convenu avec les dirigeants de la France » qu'une proclamation unilatérale de la souveraineté devait se faire dans la semaine ou les dix jours suivants (une majorité pour le OUI ). » Le tout précédé d'une accusation voilée de duplicité à l'endroit de la population et de ses partenaires.

C'est là une interprétation abusive. Passons sur l'allusion à une entente secrète avec « les dirigeants de la France » ( sic ), alors que le seul contact français dont parle explicitement M. Parizeau consiste en une conversation avec Valéry Giscard d'Estaing, qui a quitté la présidence il y a seize ans !

D'où vient l'idée que M. Parizeau aurait été tenu d'attendre un an avant de proclamer l'indépendance, après un référendum gagnant ? La seule échéance mentionnée dans l'entente préréférendaire est que les négociations avec le reste du Canada devaient durer un an « au maximum », ce qui veut dire qu'elles auraient pu, advenant un blocage, ne durer que vingt minutes. Plus encore, il était clairement stipulé que l'Assemblée nationale aurait pu en décider autrement - donc réduire ou allonger la période de négociations.

Pour ce qui est de la proclamation unilatérale de souveraineté - un concept qui est souvent apparu, sous une forme ou une autre dans les documents du PQ -, c'est une éventualité qui n'a jamais été exclue, ni dans l'entente préréférendaire ni dans les discours des chefs, souverainistes.

Il est tout à fait évident que M. Parizeau y aurait eu recours si le reste du Canada, comme c'est d'ailleurs probable, avait refusé de négocier le démantèlement du pays après un vote serré, et sur une question ambiguë. Et alors ? A quoi s'attendait-on ? A ce que M. Parizeau, après une victoire référendaire et trente ans de militantisme acharné jette gentiment l'éponge et dise: « Ah ben, excusez, dans ce cas-là, on fera pas l'indépendance » ?

Tous les souverainistes l'ont dit pendant la campagne, même si certains, comme MM. Dumont et Bouchard, insistaient davantage sur le volet «partenariat» : le partenariat si possible, mais la souveraineté assurément. Devant un refus de négocier, il n'y avait qu'une voie possible pour les indépendantistes : proclamer la souveraineté, dans l'espoir d'obtenir tout de suite un début de reconnaissance internationale. Personne n'aurait pu reprocher à M. Parizeau d'avoir manqué à sa parole, à part évidemment ceux qui ont voté OUI sans savoir pourquoi ils votaient, en s'imaginant qu'on s'en allait tout bonnement, dans l'harmonie et la bonne humeur, vers une sorte de fédéralisme renouvelé.

Autre erreur de lecture, Le Soleil imputait à M. Parizeau l'intention de procéder à cette déclaration unilatérale « dans la semaine ou les dix jours suivants » le référendum. Or, il s'agit d'une déclaration que M. Parizeau attribue à M. Giscard d'Estaing, lequel estimait que pour obtenir une « reconnaissance rapide, c'est-à-dire dans la semaine ou les dix jours suivants », un pays doit d'abord proclamer son indépendance. C'est en effet l'enfance de l'art.

Tout de suite après, M. Parizeau enchaîne sur une nuance capitale, qui indique bien qu'il avait l'intention de respecter (probablement sans faire de zèle) l'entente avec ses partenaires. «Que l'on suspende, pendant disons six mois ou un an, l'application de la proclamation d'indépendance pour donner le temps à des négociations avec le Canada d'aboutir, ou pour rédiger conjointement avec le Canada un traité de partenariat, fort bien. »

La phrase est élégante mais claire. Le premier ministre aurait pu faire voter à l'Assemblée nationale une déclaration disant, par exemple, que la souveraineté «entrerait en vigueur» à telle date, par exemple un an après le référendum, pour permettre des négociations. C'est un échéancier dont M. Parizeau a souvent fait état dans ses discours.

Ce n'est que depuis que les partisans du plan B s'en sont emparé que le concept de « déclaration unilatérale » est devenu explosif dans les milieux souverainistes. Jusque là, les indépendantistes n'ont jamais caché qu'ils s'attendaient à devoir procéder unilatéralement - d'autant plus qu'il s'agit à leurs yeux d'une démarche d'autodétermination qui ne regarde que le Québec. Les indépendantistes sérieux n'ont jamais douté que l'accession à l'indépendance se ferait contre la volonté du Canada anglais, et qu'il y aurait des secousses.

Ce n'est qu'à l'approche du référendum de 1995 qu'on a développé, pour les raisons que l'on devine, la théorie de la souveraineté automatique et sans douleur ( et sans rupture ! ). D'où l'extraordinaire surprise que l'on éprouvait cette semaine à voir des vieux de la vieille comme Bernard Landry et Yves Duhaime jouer les vierges offensées devant une déclaration unilatérale d'indépendance.

Cette affaire, qui aurait été une tempête dans un verre d'eau si l'on ne s'était trouvé en campagne électorale, n'était même pas tout à fait neuve. L'automne dernier, M. Parizeau avait exposé sa théorie sur la reconnaissance internationale dans une interview avec Stéphane Bureau, et avait même été plus loin en parlant de sessions simultanées des Assemblées nationales française et québécoise ! Sauf erreur, cela n'avait pas provoqué de grand scandale.

Que les scénarios internationaux échafaudés par M. Parizeau et un président français à la retraite soient fantaisistes, que M. Parizeau soit resté un militant radical et romantique même une fois premier ministre, qu'il ne se soit résolu qu'in extremis à adopter ce projet de partenariat qui allait à l'encontre de sa propre stratégie et qu'il savait (sans doute avec raison) voué à l'échec, rien de cela ne devrait surprendre ceux qui ont suivi la carrière de l'homme, surtout pas ses vieux camarades.

La dernière chose dont on puisse accuser M. Parizeau est d'avoir essayé de tromper les Québécois. Il a au contraire plus souvent péché par candeur que par rouerie, et a tenu, sur la souveraineté, un discours invariablement logique et ouvert. S'il y a eu de la duplicité dans la stratégie souverainiste de 1995, ce n'est pas de lui qu'elle est venue.

Le vrai scandale est ailleurs : il est dans le spectacle lamentable qu'a produit cette semaine le camp souverainiste. Tous ces ténors, apeurés comme des lapins, crachant à l'unisson sur l'homme qu'ils ont élu à la tête du PQ, suivi pendant des années et acclamé quand il était au pouvoir, et qui partageaient ses idées et ses stratégies... Oui, tous ces ténors crachant à l'unisson sur leur ancien leader et qui, 48 heures plus tard, sur la foi d'un simple communiqué, changeaient encore leur fusil d'épaule... Rarement aura-t-on vu spectacle plus affligeant.