«« Jacques Parizeau

Parizeau provoque la dissidence

Duceppe ne veut pas être vu sur la même tribune
Les fédéralistes crient à l'arnaque

Michel Venne
LeDevoir 8 mai 1997




Les principaux leaders politiques du mouvement souverainiste se sont unanimement dissociés de Jacques Parizeau, hier, après la publication d'un extrait du livre que l'ancien premier ministre fait paraître lundi. Dans cet ouvrage, M. Parizeau évoque la possibilité que la souveraineté aurait pu avoir été proclamée à peine dix jours après le dernier référendum si le OUI l'avait emporté, contrairement à l'impression générale voulant qu'il y aurait d'abord dû y avoir une période de négociation d'un an avec le Canada.

Tour à tour, le premier ministre Lucien Bouchard et plusieurs ministres péquistes, dont Bernard Landry, ont soutenu que l'hypothèse soulevée par M. Parizeau n'avait même jamais été débattue au sein du gouvernement ou à la direction du camp du OUI en octobre 1995. Le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, a confirmé cette version des faits. A titre de participant du camp du OUI, M. Dumont avait été informé des démarches qui auraient suivi une victoire souverainiste. Il n'était pas question de proclamer la souveraineté précipitamment.

Selon MM. Landry et Bouchard, ce qui était prévu, c'est ce qui avait été promis et inscrit au projet de loi sur la souveraineté. Après une victoire du OUI, l'Assemblée nationale aurait été convoquée pour reconnaître le résultat du référendum, affirmer que cette assemblée proclamerait éventuellement la souveraineté du Québec, mais pas avant qu'ait été offert puis négocié avec le Canada un projet de nouveau partenariat économique et politique.

Le texte de M. Parizeau (voir l'extrait pertinent du livre en page A 9) a vite été récupéré par les fédéralistes qui crient au mensonge, à la duplicité et même à l'arnaque. Les Québécois ont été trompés par le chef souverainiste au dernier référendum, ont soutenu en choeur les Chrétien, Johnson et Charest. «Ce n'est pas la question qui a été posée, dit M. Chrétien à Edmonton, «voulez-vous vous séparer et devenir indépendants la semaine prochaine?»

L'épisode a eu des répercussions, comme on s'en doute, dans la campagne électorale fédérale. Le chef conservateur Jean Charest a émis l'hypothèse que tous les leaders souverainistes sont des menteurs en se demandant «Est-ce que le chef du Bloc québécois Gilles Duceppe nous dit la vérité?».

M. Duceppe s'est rapidement dissocié de M. Parizeau, refusant même à l'avance d'être vu en sa compagnie aux mêmes tribunes durant la présente campagne électorale. «Je vois difficilement comment je pourrais partager les mêmes tribunes que M. Parizeau avec une opinion si différente qu'il émet aujourd'hui.» Le chef bloquiste soutient que «le Bloc québécois n'aurait pas accepté cela [une proclamation hâtive de la souveraineté] ». «M. Parizeau devra s'expliquer, dit-il. Nos règles démocratiques n'auraient pas permis une telle chose.»

M. Parizeau qui, jusqu'à hier, semblait le bienvenu dans la campagne fédérale, l'est moins aujourd'hui. Le premier ministre Lucien Bouchard a convenu qu'à titre de citoyen et de militant souverainiste, M. Parizeau peut intervenir à sa guise. «Mais évidemment, dit-il, si c'est pour tenir des propos comme ceux d'aujourd'hui, on s'en dissociera. »

Le candidat bloquiste dans Saint-Maurice, Yves Duhaime, laisse en suspens son invitation à M. Parizeau à venir faire campagne à ses côtés contre Jean Chrétien. M. Duhaime ne partage pas l'analyse de M. Parizeau. Il veut lui parler avant de déterminer sa conduite.

Le vice-premier ministre Bernard Landry concède que «le Bloc avait besoin de ça comme d'un trou dans la tête». En entrevue à Radio-Canada, M. Landry, qui partage les barricades souverainistes en compagnie de M. Parizeau depuis bientôt 30 ans, a confié que son allié a «fait mal à [leur] amitié» et qu'il «n'a pas aidé à sa crédibilité».

Le vice-président du Parti québécois, Fabien Béchard, a rappelé que «le projet de souveraineté du Québec, sa formulation et son mode d'accession appartiennent au peuple du Québec, pas à un individu, qu'il soit simple citoyen ou premier ministre». M. Béchard se chagrine, dans un communiqué, du fait que les écrits de M. Parizeau «mettent inutilement en doute l'honnêteté et la crédibilité du mouvement souverainiste et de ceux et celles qui le portent».

M. Parizeau n'a rien fait hier pour dissiper l'interprétation faite de son texte. Il a publié un communiqué dans lequel il annonce qu'il ne fera aucun commentaire ni ne donnera d'entrevue avant le lancement du livre, lundi.

L'affaire a évidemment rebondi à l'Assemblée nationale. «C'est le chat qui sort du sac», s'est indigné le chef libéral Daniel Johnson. Ce dernier a utilisé la totalité de la période de questions en Chambre pour indisposer le gouvernement. Son but fut d'associer inexorablement dans l'esprit du public, M. Bouchard et son gouvernement à la duplicité de M. Parizeau. Le chef libéral a accusé son vis-à-vis d'être un «complice» de l'ancien premier ministre dans ce qui fut une «arnaque» contre la population québécoise. Le ton du débat a monté à tel point que le président de la Chambre a suspendu les débats durant plus d'une demi-heure afin de calmer les esprits, et il a forcé M. Johnson à retirer ses paroles jugées anti-parlementaires.

Le chef de l'opposition cherchait à savoir si, sachant les intentions de M. Parizeau, M. Bouchard aurait quand même milité en faveur du OUI et voté OUI au référendum. Le premier ministre a esquivé la question en répondant qu'à son avis, elle ne correspondait pas à la réalité. «J'ai l'absolue conviction, dit-il, que les engagements contractés auraient été respectés, et j'aurais négocié le partenariat» Le premier ministre actuel était chef du Bloc québécois à l'époque du référendum et avait été désigné comme négociateur en chef du Québec pour le partenariat.

M. Bouchard a rendu public le texte d'une motion qui aurait été proposée à l'Assemblée nationale quelques jours après la tenue du scrutin si le OUI l'avait emporté. Cette motion, préparée d'après les instructions de M. Parizeau, ne visait pas la proclamation de la souveraineté. Elle reprend en substance le contenu du projet de loi et de la question référendaire.

Cette motion aurait affirmé que, conformément au vote majoritaire du peuple du Québec, le Québec «deviendra souverain», mais seulement «après que le gouvernement du Québec aura offert un nouveau partenariat», conformément au projet de loi sur la souveraineté. Ce projet de loi précisait que la proclamation de la souveraineté ne pouvait être faite qu'après la tenue de négociations et sur l'avis d'un comité de surveillance formé de personnalités indépendantes du gouvernement.

Le chef de l'ADQ, Mario Dumont, a confirmé au Devoir que le contenu de cette motion lui avait été communiqué dans les heures précédant le vote du 30 octobre et qu'il était conforme aux engagements référendaires du camp du OUI. M. Dumont ajoute que, à son avis, si M. Parizeau avait tenté le coup de force d'une proclamation précipitée de la souveraineté, «la coalition du OUI aurait éclaté», dit-il. Une telle idée «n'aurait pas passé». Le ministre Landry soutient la même thèse. Tous les ministres de M. Parizeau s'y seraient opposés, dit-il.

D'ailleurs, M. Parizeau aurait évoqué son hypothèse auprès de quelques conseillers personnels, une semaine avant le scrutin. Ces derniers l'auraient immédiatement rejetée et l'ancien premier ministre se serait alors rallié et aurait lui-même écarté ce scénario, a révélé hier M. Bouchard.

M. Bouchard a qualifié les propos de M. Parizeau de «velléités rétrospectives ou littéraires». Il espère que les gens feront la part des choses entre ces propos et les engagements fermes du mouvement souverainiste.

M. Dumont craint toutefois que le texte de M. Parizeau «discrédite toute la classe politique». Il souhaite que les Québécois jugeront pour ses actes «l'auteur du livre et non pas tous ceux qui voudront faire quelque chose pour le Québec».