«« Jacques Parizeau

Le grand rêve d'un orthodoxe

Gilles Lesage

LeDevoir 9 mai 1997




Depuis près de 30 ans, Jacques Parizeau est obsédé par un grand rêve: la souveraineté du Québec. Pure et dure, orthodoxe, sans partage. Ce n'est pas parce qu'il n'est plus aux affaires qu'il dévie de son parcours et de son discours intransigeants. A preuve, cet immense pavé dans la mare souverainiste, le grand jeu de Monsieur, tel qu'en lui-même...

Quand le jeune et brillant économiste, conseiller de trois premiers ministres, s'est joint au parti vagissant de René Lévesque, ce n'était pas pour faire la souveraineté-association, avec ou sans trait d'union, mais l'indépendance du Québec. Point à la ligne. Certes, il a respecté et bien servi le père fondateur du PQ, mais en nourrissant par-devers lui, intacte, la nécessité de deux pays: l'un ayant capitale à Ottawa, l'autre à Québec. Le budget de l'an 1 de 1973, c'est lui qui l'a assumé et subi. Le premier virage étapiste de 1974 quant à l'obligation d'un référendum préalable à la souveraineté, il l'a avalé.

De travers. Comme il a accepté en maugréant la longue question référendaire de 1980 qui faisait référence, ô horreur, à un mandat de négocier. Lieutenant loyal, il s'est soumis au «renérendum» du début de 1982, après la nuit des longs couteaux et le coup de force constitutionnel. Mais l'omnipotent ministre des Finances a mal digéré que M. Lévesque lui enlève l'autre lame du ciseau, le Conseil du trésor. A un moment on ne peut plus critique: le terrible affrontement avec le secteur public et ses séquelles. C'est alors qu'un as négociateur est entré en action, sous la férule bienveillante du premier ministre, et a commencé à se faire valoir. Son nom: Lucien Bouchard.

Automne 1984. Ébloui par les belles promesses de Brian Mulroney, le chef péquiste, ébranlé par les déboires en cascade, prend «le beau risque» du fédéralisme renouvelé. Faute de mieux, pour respecter le NON référendaire à 60%. Ç'en est trop pour M. Parizeau et le tiers du conseil des ministres, commis à «la nécessaire souveraineté». C'est le schisme entre les réalistes et les idéalistes, la débandade, la désaffection, l'affirmation nationale de Pierre Marc Johnson.

Sitôt M. Lévesque décédé, un putsch ramène à l'avant-plan M. Parizeau. Le père économe qu'il avait été pouvait, enfin, devenir le père supérieur de la communauté souverainiste. A ses conditions. Pas de gradualisme à l'infini, pas de référendums à répétition, pas d'association politique. La souveraineté, enclenchée dès l'élection d'un gouvernement du PQ. La ferveur retrouvée, décuplée par les échecs de Meech et Charlottetown, et l'alternance qui se profile.

A l'avant-poste d'Ottawa, entre-temps, un chef charismatique s'est levé, émule du père fondateur, qui inspire spontanément confiance, fait des ravages et multiplie les adeptes. Enfin seul au sommet de l'affiche, M. Parizeau est, soudain, obligé de la partager avec le négociateur de naguère, qui a pris du galon. Saint Lucien. De peine et de misère, même après neuf ans d'usure libérale, le PQ se fait élire de justesse, avec l'engagement de M. Parizeau de tenir un référendum au cours de l'année qui suit.

Croisé sans peur, chevalier qu'aucun obstacle ne rebute, ne doutant surtout pas de lui-même, M. Parizeau monte aux barricades. Des feux jaunes clignotent. Si la souveraineté-association, de préférence avec un trait d'union bien solide, garde la faveur populaire, la souveraineté pure et dure plafonne. Comme en 1980 ou peu s'en faut. Encore une fois, à son corps défendant, M. Parizeau est obligé de mettre de l'eau dans son vin séparatiste. Et c'est M. Bouchard qui le pousse à ce virage, le seul qui permette de sceller une coalition arc-en-ciel avec Mario Dumont, Jean Allaire et les nationalistes libéraux orphelins.

Espoir et confiance. L'entente tripartite PQ-Bloc-ADQ a fait le plein des alliés et de la mouvance souverainiste, mais le mur du son reste infranchissable. La souveraineté, nécessaire, de M. Parizeau, assortie de partenariat (nouveau nom de l'association), souhaitable, en effraie plusieurs. Pour les calmer, à l'insistance de ses ministres, M. Parizeau nomme M. Bouchard chef négociateur éventuel avec Ottawa, tandis qu'un comité de surveillance évaluera ces tractations et en rendra compte. Mais ça ne suffit pas encore. C'est finalement M. Bouchard qui prend la direction de l'opération charme, du moins sur le plan de l'engouement populaire, et qui remporte presque la mise.

Battu au fil d'arrivée, «par l'argent et des votes ethniques», se plaint-il, M. Parizeau est obligé de céder la direction du gouvernement à M. Bouchard.

Mais le grand rêve demeure intact, de même que le «Grand Jeu» dont il parle dans l'extrait de Pour un Québec souverain, qui a secoué tous les pions politiques depuis mercredi matin. D'une ampleur inégalée, la secousse que M. Parizeau a tardivement tenté d'apaiser hier avait été précédée d'autres crocs-en-jambe à ses alliés et lieutenants d'hier. A preuve, ses deux lettres (publiées dans Le Devoir) morigénant sans ménagement son successeur à propos de deux orientations fondamentales: la souveraineté et les finances publiques.

Terribles pieds de nez. Après moi, le déluge? Le croisé ne bat pas en retraite, ne sachant pas quitter l'arène. One man show consternant et baroud d'honneur dévastateur. Fin du rêve.