«« Jacques Parizeau

Réplique à Paul Warren

Le dernier des géants?

L'ex-premier ministre Jacques Parizeau ne mérite pas que des éloges

HENRI LAUZIERE
Candidat à la maîtrise au département d'histoire de l'Université Simon Fraser à Vancouver

LeDevoir 3 juillet 1997




Peu après l'annonce de la démission de Jacques Parizeau du poste de premier ministre du Québec, je me souviens avoir lu un texte signé par Paul Warren, professeur de cinéma à l'Université Laval, et publié dans le quotidien Le Soleil de Québec. Dans un contexte ou l'acrimonie du laïus postréférendaire de Parizeau consternait encore, M. Warren offrait aux lecteurs une véritable apologie de l'homme politique, l'élevant au rang des plus grands premiers ministres de l'histoire du Québec. Naïvement, je n'avais cru qu'à un élan polémique tant l'occasion semblait belle. Quelle ne fut pas ma surprise de voir ressurgir M. Warren dans les pages du Devoir, le 29 mai dernier, à la suite d'un autre imbroglio dans le parcours politique de Parizeau.

En opérant fortuitement une conjonction entre l'emploi et le discours de M. Warren, je ne puis m'abstenir d'évoquer Le Dernier des géants que le professeur de cinéma reconnaîtra probablement comme le tout dernier film de la carrière de John Wayne, mais qui veut également le titre d'un ouvrage de Cyrus Leo Sulzberger (The Last of the Giants), au sein duquel l'ancien correspondant du New York Times traite des personnalités politiques mémorables qu'il a rencontrées durant sa carrière. Figures mythiques. Incarnations d'un effort de venger l'humiliation historique de leurs peuples respectifs. Solides, inébranlables, totalement investis. The Last of the Giants. Et je m'interroge...

En fait, je demeure perplexe par rapport aux écrits de M. Warren qui semble percevoir Parizeau comme «son» dernier des géants. Je crains déceler dans son discours un voeu de nassérisme, c'est-à-dire de cristallisation, autour d'un homme politique ferme, d'une idée d'affirmation nationale. Parizeau nous est présenté comme une image d'espoir contre l'aliénation, comme un chef malgré lui qui peine à relever le Québec depuis si longtemps agenouillé... Il ne manque donc que l'adhésion populaire pour croquer une fresque à la D. W. Griffith. Mais je ne souscrirai pas à l'invocation d'un Spartacus des temps modernes, libérateur des opprimés.

Je reste méfiant devant la dyade politico-émotive que semble suggérer M. Warren. En arguant la «frousse congénitale», voici revenu d'outre-tombe le bon vieil argument de la pusillanimité collective héréditaire dont souffrent tous les Québécois sauf quelques rares élus qui, par un atavisme salvateur, ont hérité du chromosome de la clairvoyance et poursuivent ainsi leur rôle d'apôtres de l'ambition mobilisatrice. Je n'ai pas l'intention de me convertir à cette vision napoléonienne de la souveraineté. Je ne suis pas en mal d'expériences exaltantes.

Que M. Warren cherche à appuyer un chef charismatique et décidé, soit. Ce qui me pousse à réagir, c'est l'immunité qu'il offre aux démarches politiques qui se nourrissent d'un indéfectible dévouement à une cause, à un rêve. Il semble prêt à cautionner, avec ou sans regrets, toute mesure politique souverainiste tant qu'elle concourt a atteindre ce but ultime. Dans la perspective d'un projet qui fait appel à des justifications autres que des questions de sécurité ou d'égalité civique fondamentale, cela me paraît fondamentalement inacceptable. Je ne peux me résoudre à l'idée que la détermination inébranlable, peu importe qu'elle soit aveugle ou maladroite tant qu'elle demeure outrecuidante, vaut mieux qu'une quelconque forme de prudence ou de parcimonie.