«« Jacques Parizeau

Ni raciste ni xénophobe

Jacques Parizeau

Pour un Québec souverain, pp. 258-260
VLB éditeur, 1997




Transcription d'un discours  prononcé
au  Centre  hellénique  communautaire,
Montréal, le 13 avril  1994.

Les enfants apprennent à l'école depuis bien longtemps, depuis des générations, que le Canada est le produit de deux peuples fondateurs. Ce sont des peuples indiscutablement que ces Anglo-Saxons et ces Français qui se sont installés sur ce territoire. [...] L'un de ces peuples, celui qui à l'origine gagne, qui devient rapidement majoritaire, va construire le Canada tel qu'on le connaît aujourd'hui. L'autre, le minoritaire, va se débrouiller pour survivre et, finalement, va bien réussir à survivre. Mais un jour ce peuple-là, plutôt que de simplement survivre, va vouloir organiser sa vie. On a l'habitude de dire, peut-être injustement d'ailleurs, que ce goût des Québécois d'organiser leur vie par eux-mêmes et pour eux-mêmes va vraiment se manifester clairement à l'occasion de la Révolution tranquille. C'est un raccourci historique peut-être abusif, mais il reste néanmoins qu'il y a trente ans se produit un mouvement au Québec qui indique clairement que ce peuple va vouloir non pas seulement survivre mais vivre normalement.

L'objectif d'un pays du Québec va [apparaître], tout normalement aussi, au cours des ces années-là. Non plus d'une province, non plus d'un peuple, mais d'un pays. Et ce sera un aboutissement normal. Un pays qui reflète les valeurs, les aspirations, les rêves aussi de ce peuple. Un pays qui vit en français, ce qui est, là encore, dans la logique des choses; un pays du Québec de par ses origines, de par son développement, de par sa progression doit être un pays francophone. Il est remarquable à cet égard que la première loi qui proclame le français langue officielle du Québec n'est pas une loi du Parti québécois, contrairement à ce que bien des gens pensent, mais une loi [...] qu'a fait adopter M. Bourassa au début des années soixante-dix. C'est le Parti libéral du Québec qui a adopté la loi qui déclare le français seule langue officielle au Québec. Il y a là quelque chose de très profond et qui dépasse l'esprit partisan des partis politiques. Un appétit d'une société qui, dans son évolution, veut vivre en français.

Est-ce que cette volonté rend cette société xénophobe, ou raciste, comme on l'a soutenu à certains moments? Mais non, cette loi était en quelque sorte l'aboutissement normal d'une évolution normale. La société britannique fonctionne naturellement en anglais et d'aucune façon on ne s'imaginerait un instant qu'elle soit raciste ou xénophobe. [...] La société grecque fonctionne en grec et n'est pas suspecte à cause de cela. Je sais bien que les adversaires de l'idée de la souveraineté nous disent: «Vouloir fonctionner en français dans cette société, cela a des relents, peut-être, de racisme ou de xénophobie.» Il faut répondre «Non, non, c'est la normalité des choses ... »

Bien sûr nous avons, comme bien des pays, un certain nombre de questions qui se posent à l'égard des rapports entre la majorité et les minorités. [...] Il n'y a rien ni de bien nouveau ni de bien surprenant à cela. Ce n'est pas le fait d'avoir des minorités qui est en soi significatif, c'est la façon dont les rapports s'établissent entre ces minorités et la majorité. Ce qui caractérise non pas la générosité du système mais la démocratie du système, c'est l'établissement de ces rapports. Les Anglo-Québécois ont construit non seulement le Canada mais une bonne partie du Québec et une bonne partie de Montréal. Ce ne sont pas des gens arrivés récemment.

En tant que Québécois, ils sont nous. Nous sommes eux, dans l'évolution du Québec. Ils ont besoin de garanties constitutionnelles quant à leur avenir. Ils les ont dans la Constitution canadienne depuis fort longtemps. Il faut, dans un Québec souverain, que des garanties du même ordre apparaissent. Nous nous y sommes d'ailleurs engagés. [...]

En ce qui a trait à ce que l'on appelle couramment les communautés culturelles, on est au Québec de plus en plus orienté vers ce que l'on pourrait nommer l'intégration dans la société québécoise. C'est normal, on ne veut pas deux ou trois ou quatre classes de citoyens. S'il y a une chose que les nations les plus sages ont apprise à travers les siècles, c'est bien cela: on ne doit pas créer plusieurs catégories de citoyens. [...] Il faut [donc] chercher l'intégration, tout en maintenant cette reconnaissance de l'enrichissement humain et culturel que représente cette diversité pour les Québécois. Il n'y a aucun mérite à chercher le maintien de ce que l'on pourrait appeler, en un certain sens, la pureté de ses origines et il n'y a rien de plus ridicule qu'une telle recherche dans un pays comme le Québec, nos racines plongeant chez les Français, bien sûr, mais aussi chez les autochtones, les Irlandais, les Écossais et les Anglais.

C'est un drôle de mélange, le Québécois. Et le mélange continue. Bravo! Qu'il continue et qu'il s'amplifie! [...]

Qu'est-ce qu'un Québécois? Un Québécois, c'est quelqu'un qui habituellement habite au Québec, accepte les règles de vie de cette société, de plus en plus aime ces règles, veut être québécois, accepte de l'être, indépendamment de ses origines. Est-ce que j'ai dit les règles? Je pourrais dire les valeurs. Il est évident que le Canada se constituant autour de certaines valeurs, le Québec se constituant autour de certaines valeurs, les gouvernements qui reflètent ces deux communautés sont en conflit l'un avec l'autre. C'est parfois très aigu, parfois moins, mais cela ne s'arrête jamais. [...]

(...)