«« géopolitique

DÉFENDRE L'ÉTAT DU QUÉBEC

René-Marcel Sauvé
pour le bureau politique du MLNQ
Québec, mardi 15 février, 2000



Québec, mardi 15 février, 2000

Mémoire présenté le mardi 15 février 2000, à la Commission des Institutions de l'Assemblée Nationale du Québec par M. René-Marcel Sauvé, auteur du livre Géopolitique et avenir du Québec, géographe, spécialisé en géopolitique (étude systématique des États).

INTRODUCTION

1. L'utilisation, dans le projet de loi No 99, du terme; ÉTAT DU QUÉBEC, est une initiative pour laquelle nous, Québécois et Québécoises, devons féliciter toutes celles et tous ceux qui ont eu le courage de l'introduire. C'est dans cette optique que le débat sur le statut et le devenir du Québec doit désormais se poursuivre. Tous les partis politiques, toutes les institutions, tous les groupes de pression, doivent désormais orienter tous leurs efforts dans ce sens. Aucune baudruche idéologique dorénavant. Le Québec est notre foyer national. Le Québec possède les assises de notre propre État, de facto et de jure. Sans État, nous ne serons pas reconnus comme un peuple et encore moins comme nation. Tous, sans exception, nous devons faire consensus et regrouper toutes nos forces en fonction du seul objectif qui compte pour nous: notre Constitution en tant qu'État; notre agir en tant qu'État; notre devenir en tant qu'État. La constitution des autres n'est pas notre affaire.

UNE CONVICTION ET UNE DISCIPLINE À ACQUÉRIR

2. Qu'est-ce que l'État et plus spécifiquement, qu'est-ce qu'un État naturel? L'État est l'instrument privilégié de l'agir d'un peuple. Qui possède les assises de son propre État agit et existe, car l'existence est en Acte. Qui ne possède pas les assises de son propre État subit l'agir des autres et reprend à son compte cette expression de Sophocle: «Mes actes, je les ai subis, je ne les ai pas commis». Un people inféodé, même s'il n'est pas opprimé, doit subir l'agir des autres, puisque son aptitude et sa capacité d'agir sont inhibées ou obnubilées par le fait même de son inféodation à un pouvoir qui n'est pas le sien. Quand même ce pouvoir le traiterait relativement bien, le peuple inféodé est interdit de naissance. Il doit rester «dans le sein» (sic) de quelqu'un d'autre.

3. A cause de son rapprochement entre l'être et l'agir, l'État est une entité ontologique. Son existence comme telle est antérieure aux couleurs politiques qui surgiraient après sa naissance officielle. Dans notre cas, il ne s'agit pas d'une révolution, mais de la venue au monde de l'État et de la Nation du Québec et nous traversons actuellement les douleurs de l'enfantement. Comme toutes les nations du monde dotées de leur propre État, nous voulons penser, nous exprimer et agir en pleine conscience et responsabilité de nos actes. La liberté authentique, complètement dans la détermination consciente, exigeante, ne prétend pas davantage. Tout État digne de ce nom, a pour objet le développement chez son peuple de ses aptitudes et ses capacités d'agir. Car nous sommes nés pour agir, compléter ce qui nous est déjà donné et par ce moyen, accéder à l'état de contemplation, auquel nous sommes tous appelés. Qui n'agit pas ne peut pas connaître et contempler.

4. L'État est une discipline. Il ne peut exister sans le consentement et la participation de la majorité des citoyens. Entendons-nous sur le sens, la signification, la portée et la dynamique du substantif discipline, duquel on a tiré le mot disciple. Discipline veut dire disponibilité, ardeur, intelligence et générosité dans l'action. La discipline s'oppose à la tyrannie du petit moi particulier, surtout ce petit moi despotique, qui cherche le pouvoir pour le pouvoir et l'argent pour l'argent, afin d'inféoder et de soumettre les autres. Voilà à quoi la discipline s'oppose. Le citoyen discipliné est le contraire d'un tyran ou un despote. Il n'est pas non plus un pleutre ou une andouille, mais sait mettre à sa place quiconque a besoin d'être mis à sa place. La discipline ne se laisse pas abuser ni houspiller. Elle est, comme l'enseignait Sun Tzu aux Anciens Chinois, «la seule véritable force d'un peuple», une condition sine qua non pour agir. Comment nous discipliner? D'abord par l'instruction maintenue pendant la vie entière, car telle est l'exigence majeure de notre époque. S'instruire et instruire sont deux devoirs individuels et civiques majeurs.

  • Apprendre à lire et écrire en une langue rigoureuse, sobre, simple et châtiée.
  • Connaître la littérature universelle, car à défaut d'universaux, nos aptitudes à communiquer vont diminuer.
  • Travailler à garder notre santé et celle des autres, surtout de nos proches.
  • Apprendre un métier manuel, même avec un doctorat en philosophie ou en littérature.
  • Apprendre à se taire comme à parler. S'exprimer en des phrases simples, claires, avec un vocabulaire pertinent, en une langue articulée, sans jurons ni blasphèmes et sans affectation non plus. La simplicité est beaucoup plus exigeante que nous le pensons généralement.
  • Acquérir le sens de l'ascèse, qui a pour effet d'augmenter l'aptitude et la capacité d'agir. La discipline sait accomplir beaucoup avec peu.
  • AUTRES COMPOSANTES DE L'ÉTAT

    5. Entité ontologique, l'État, qui est à la fois multiple et un, comporte beaucoup d'autres composantes dont il convient de souligner la présence et la fonction dans l'État du Québec.

    LE FRANCAIS COMME LANGUE D'ÉTAT

    6. Un de nos motifs avoués a pour objet la préservation de la langue française dans notre coin d'Amérique du nord. Mais la réalité procède d'abord de l'inverse: c'est le français, qui, en premier, a été un facteur de notre survivance collective et notre croissance paradoxale et statutaire en Amérique du nord.

    7. Le français est d'abord une langue d'État. En Europe, il a servi à la construction de l'État français, de l'État belge et, paradoxalement, de l'État anglais, depuis la conquête Normande jusqu'à l'arrivée des Tudor. 8. Une langue d'État est d'abord formelle et juridique. Elle a pour objet de proposer aux citoyens un dénominateur commun et universel, propre à assurer la compréhension générale et à créer des consensus par le moyen d'une dynamique centripète.

    9. Soulignons qu'une langue d'État n'est pas l'instrument d'une propagande politique réductive et dégradée au niveau de l'idéologie. Au contraire, par sa rigueur et sa capacité de discernement, elle oppose au propagandisme un jugement critique qui protège les citoyens contre les manipulations en provenance de l'extérieur comme de l'intérieur. Bien apprise et bien comprise, une langue d'État est une force de l'esprit et une composante majeure de la discipline collective.

    10. En plus de sa fonction première de langue d'État, le français est une langue complète, aristocratique, à la fois philosophique, littéraire, technique et pratique. Nous aurions tort de ne pas apprendre à mieux nous en servir, puisqu'en dépit de nos négligences fréquentes à son égard, elle nous a toujours bien servis. Elle a été, demeure et demeurera l'instrument d'une communication à la fois privilégiée, spontanée, précise et rigoureuse entre nous.

    LE TERRITOIRE DOUBLEMENT PÉRIPHÉRIQUE ET CENTRIPÈTE

    11. Dans Géopolitique et avenir du Québec, j'explique comment les caractéristiques géographiques du territoire québécois ont exercé une fonction déterminante (non pas déterministe mais déterminante) dans le devenir du Québec et son accession paradoxale au statut d'État, de fait et de droit. Rappelons ces principales caractéristiques :

    a. PÉRIPHÉRIE DE L'ENSEMBLE

    Du premier coup d'oeil sur une carte à grande échelle, la configuration péninsulaire de l'ensemble du territoire québécois saute aux yeux. Le Québec n'est pas «plongé» au coeur de l'Amérique. Il n'est pas «noyé» dans une mer anglo-saxonne non plus. Cette métaphore dommageable ne correspond pas à la réalité. Par rapport aux Amériques, le Québec est périphérique, comme les États scandinaves, l'Angleterre, l'Irlande et l'Écosse par rapport à l'Europe. Un État périphérique conserve la possibilité de survivre dans l'adversité, même avec un désavantage numérique important par rapport à l'adversaire. Le Québec est allé plus loin puisqu'il a réussi en moins de cinq siècles d'efforts à constituer les assises d'un État, à partir d'une colonie et en dépit de son inféodation au pouvoir britannique, puis orangiste (Canadian).

    b. PÉRIPHÉRIE DE L'OÉKOUMÈME

    Espace plus habitable et plus systématiquement organisable que les autres, l'OÉKOUMÈNE est aussi l'espace naturellement désigné pour fournir les assises géographiques de l'État. En géopolitique, ce n'est pas l'étendue totale des territoires qui fait les pouvoirs, mais l'étendue et les caractéristiques des espaces oékoumènes, qui représentent à peine 1% de la superficie totale du Canada. Le Québec pour sa part, dispose des basses terres du Saint-Laurent, ou 2.5% de l'ensemble, espace entouré et protégé par de gigantesques obstacles naturels. Or, avec la construction des canaux et des chemins de fer pendant le XIXe siècle, y compris ceux de la vallée de la Mohawk aux Etats-Unis, le centre de gravité principal de l'Amérique Britannique du Nord, s'est déplacé des basses terres du Saint-Laurent vers les basses terres des Grands lacs, 500 kilomètres au sud-ouest. On peut situer ce vaste mouvement migratoire d'activités et d'effectifs à partir de l'Union Act de 1841, jusqu'en 1960, qui marque la fin de la première grande ère des chemins de fer. Cette année charnière, marquée par d'importants changements dans la société québécoise, a fait que Jean Lesage, nouvellement élu premier ministre du Québec, a parlé de l'État du Québec. Personne n'a alors poursuivi cette déclaration statutaire pour lui donner tout son sens.

    CONQUÊTE TERRITORIALE PAR OSMOSE

    12. En dépit de la prise de possession du territoire par l'Angleterre en 1760, la colonisation initiale des basses terres du Saint-Laurent par les colons de Nouvelle France et leurs descendants s'est poursuivie. Avec les départs continuels de colons et administrateurs anglais, écossais, irlandais et loyalistes, entre 1840 et 1960, de nombreux espaces agricoles et industriels laissés libres ont été achetés par les Québécois, jusqu'à conquérir presque tout l'oékoumène. Ajoutée aux régions déjà colonisées, cette conquête territoriale par osmose a fait du Québec le foyer national des colons du St-Laurent, laissés à eux-mêmes depuis 1760.

    EXPANSIONS TENTACULAIRES ET SYMBIOSES

    13. Les basses terres du St-Laurent, suffisamment conquises pour constituer les assises de l'État du Québec, des symbioses territoriales entre l'espace oékoumène et les régions naturelles adjacentes se sont développées, jusqu'à former un ensemble territorial aussi étendu que la Scandinavie. Avec le développement graduel des communications, selon les moyens du Québec, de nouvelles expansions se reproduisirent, tentaculaires cette fois, puisqu'elles visaient les régions les plus anoékoumènes et les plus éloignées.

    14. Le développement des institutions et des organes de l'État s'est poursuivi avec une intensité croissante pendant les XIXe et le XXe siècles, en dépit des efforts de l'adversaire pour s'emparer et contrôler la fiscalité et les communications. L'État du Québec existe, mais il demeure inféodé à un pouvoir unitaire, arbitraire et centraliste à Ottawa. Or, il ne peut y avoir deux États au Québec, soit: un État naturel que les Québécois identifient comme le leur et un État extérieur, unitaire et arbitraire, n'ayant de centre de gravité que ceux des autres. Le premier est naturel parce qu'il est centripète. Le second est arbitraire et artificiel, ne pouvant se maintenir que par sa maîtrise quasi absolue sur la fiscalité et les communications, de même qu'avec le dol et la force.

    LES ARGUMENTS - PRINCIPES

    15. Une longue argumentation souvent stérile oppose depuis plus de 40 ans les Québécois(es) entre eux au sujet de la place du Québec «au sein du Canada» (sic). Plus pertinente serait pourtant une question inverse et ciblée comme suit: Quelle est la place d'un autre État, celui d'Ottawa, dans le sein de l'État du Québec? En effet, Ottawa, qui est postérieur à Québec, s'est arbitrairement substitué au pouvoir impérial de Londres, pour inféoder le Québec et les provinces britanniques de l'Amérique Britannique du Nord.

    QUALIFIER LE CANADA

    16. La question de savoir quelle est, serait ou pourrait être la place du Québec «dans le Canada» est fausse. Ce dont il s'agit, c'est de l'inféodation continue de l'État du Québec en pleine croissance au pouvoir unitaire d'Ottawa. La mention du Canada dans cette question n'est qu'un alibi, puisque le Canada est une entité géographique continentale distincte au nord des Amériques. Aux Etats-Unis, cette perception du Canada comme n'étant pas l'Amérique, est fréquente. En effet, le Canada est une masse continentale plus contrastée au nord des Amériques que ne l'est la Scandinavie par rapport à l'Europe. En dépit d'une propagande prolixe qui fusionne le Canada et Ottawa, pour en faire une «puissance» au sens utérin du terme, nous devons envisager le Canada comme un continent distinct et géographiquement construit de manière à permettre l'éclosion d'États, de nations tribales, de tribus, de clans et de sociétés différenciées et contrastées.

    Recouvert de gigantesques obstacles naturels, manquant d'espace oékoumène, dominé par les masses d'air polaires et arctiques, entouré de mers glaciales, le Canada ne peut se prêter qu'à des développements et des maturations tardives par rapport aux autres régions continentales habitées du globe. Dans cet ensemble, le Québec, pour les raisons déjà mentionnées, a été le premier à éclore vers le statut d'État naturel. Il est probable maintenant que l'Ontario soit en train d'y accéder, principalement à cause de l'importance de sa principale région oékoumène, les basses terres des Grands lacs, appelées «Ontario's powerhouse» par beaucoup d'Ontariens.

    17. «Rester dans le sein du Canada»( sic) est une expression empruntée à l'obstétrique et se rapportant à l'âge prénatal. Elle n'est qu'un euphémisme pour signifier un refus borné, obtus et obstiné de laisser le Québec venir au monde, par le moyen des assises de son propre État et par conséquent, de son propre pouvoir. Ce pouvoir existe déjà mais peu de Québécois s'en rendent compte. Il faut le leur rappeler en changeant le titre du Projet de loi No.99: LOI SUR L'EXERCICE DES POUVOIRS (NON PAS DES DROITS) FONDAMENTAUX ET DES PRÉROGATIVES DU PEUPLE QUÉBÉCOIS ET DE L'ÉTAT DU QUÉBEC.

    18. Une société inféodée réclame des «droits». Un État exerce des pouvoirs. Nous sommes un État, donc, nous exerçons nos pouvoirs. Tous et toutes, nous devons nous mettre dans la tête de refuser l'inféodation.

    19. Pourquoi refuser l'inféodation au pouvoir unitaire, centraliste et arbitraire d'Ottawa? Réponse: Parce que l'effectivité de notre État en dépend.

    20. La politique est affaire d'intérêts, de rapports de forces et d'effectivité. Celle-ci se fonde sur la mise en pratique de douze principes fondamentaux, qui font l'objet du chapitre 9 de Géopolitique et avenir du Québec. Ce sont ces principes, non l'idéologie, qui gouvernent l'agir d'un État. L'aptitude, c'est-à-dire la compétence, et la capacité (matérielle, formelle juridique et technique) de les mettre en pratique, fait la différence entre une société adulte qui se gouverne elle-même et une société inféodée qui subit l'agir des autres. C'est par une compréhension intelligente des grands principes que nous parviendrons à agir par nous-mêmes et avec envergure et non par l'imitation servile des détails des autres. La servilité ne connaît pas les principes fondamentaux de l'Être en face du devenir: elle ne connaît que des clichés. Le principe est un guide. Il n'est ni un arbitraire ni un Surmoi freudien, en ce sens que, quiconque veut agir et accomplir doit en tenir compte et quiconque les ignore reste avec ses intentions.

    LISTE ET EXPLICATION SOMMAIRE

    21. Les principes qui gouvernent l'effectivité de l'État, principes universels de l'agir humain, s'énoncent sommairement comme suit:

    1. Appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation.

    On pourrait formuler l'énoncé de ce principe autrement en disant qu'il s'agit d'effectuer une analyse spectrale de la réalité, conformément aux enseignements de l'ontologie classique. L'histoire démontre que de telles appréciations sont rares et la plupart des pouvoirs ont agi et agissent encore par ressentiment, impulsion, compulsion, ou sur la base de modèles plagiés sur les précédents. Apprécier le contexte, c'est apprécier les facteurs de continuité qui ont influencé, influencent encore et continueront d'influencer d'une manière déterminante la vie de l'État. C'est ce qu'on appelle l'appréciation des constantes, le terme étant ici employé par opposition aux variables qui entrent dans les conjonctures actuelles. D'où nécessité de saisir à la fois le contexte et la situation, celle-ci se rapportant aux variables.

    2. Détermination et maintien d'objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d'espace.

    Un bon objectif est simple, tangible, facile à identifier et réalisable en termes d'espace et de temps. Une fois choisi, il ne faut plus le laisser tomber, quelles que soient les difficultés et les obstacles qui l'entravent. Une foule d'échecs sont directement attribuables au défaut de mettre ce principe en pratique. La détermination, qui s'exerce à la fois dans le court et le long terme, est un acte de la volonté. Or, la volonté humaine n'a pas d'effets immédiats. Elle ne réussit qu'à long terme et dans la mesure de sa solidarité. D'où l'importance de l'État, qui lui accorde les moyens de l'action.

    3. Maintien du moral

    Si les objectifs doivent être tangibles, il n'en est pas de même du moral humain, qui se maintient par des mécanismes intangibles et non quantifiables. Le moral est comme un courant qui passe et qui porte à agir, même aux heures les plus noires et parmi les pires difficultés. En fait, c'est dans les grandes épreuves qu'on peut évaluer la qualité du moral d'un peuple. Car les peuples ne craignent ni les difficultés ni les misères, à la condition d'être dirigés par des gens intelligents, compétents, intègres, non par des vedettes. A travers l'épreuve, tous doivent être convaincus que la première préoccupation des chefs est de les préserver de la moindre injustice. En temps de guerre, comme l'enseigne Su Tzu, le peuple se comportera contre l'ennemi comme des pierres qu'on lance sur des oeufs. Mais la Justice, avec un grand J, est rare. Nombreux sont celles et ceux qui sont convaincus que, s'ils étaient chargés des affaires publiques, il y aurait plus de justice. Il faut éloigner ces individus comme la peste. La véritable justice, qui maintient dans la population un moral élevé, est faite de PRÉSENCE, D'ÊTRE-L ET D'ÊTRE-AVEC. Elle n'a rien à voir avec le narcissisme. Nous, qui accédons maintenant au statut d'État, avons avantage à être bien instruits de ces réalités intangibles et fondamentales pour l'agir humain.

    4. Concentration de l'effort dans l'espace et dans le temps

    Nul ne dispose de tous les moyens et de toutes les forces. Même les grandes puissances, celles du passé et celles des temps actuels, sont beaucoup plus limitées que les illusions qu'elles cherchent à créer. Le principe de masse, qui s'oppose à la concentration intelligente de l'effort et des moyens, ne fait qu'un temps. A la fin, l'intelligence, présente et active dans l'espace comme dans le temps, l'emporte sur la force d'inertie de la masse. Savoir où, quand et comment concentrer l'effort demeure la grande qualité d'États bien dirigés.

    5. Économie de l'effort

    Savoir atteindre les objectifs avec une économie maximale d'efforts et de moyens est le fait d'États dignes de ce nom. Les grands auteurs, réalisateurs et gens de métier connaissent bien ce principe, qu'ils savent mettre en pratique. Il s'agit d'obtenir ses effets avec une économie de moyens, alors qu'inversement, nous sommes portés à y «mettre le paquet» pour finalement aboutir nulle part. La mise en pratique de ce principe exige un emploi judicieux des moyens disponibles.

    6. Sécurité

    À cause de l'adversité qui nous entoure et nous menace, ce principe s'impose, afin de garantir la survie de l'État. Mais la sécurité ne doit pas être mise en oeuvre au détriment des autres principes, puisque l'adversité est nécessaire pour aiguillonner tous les membres d'un même État et les tenir éveillés.

    7. Surprise

    Corollaire au principe de sécurité, le principe de surprise consiste à placer convenablement l'adversaire devant le fait accompli. Les adversaires du Québec le connaissent très bien et ont su à multiples reprises s'en servir contre nous. À nous de nous en instruire et savoir s'en servir.

    8. Simplicité

    Beaucoup plus difficile à mettre en pratique qu'on ne le pense, le principe de simplicité consiste à aller droit à l'essentiel sans se laisser égarer par l'accessoire. On acquiert cette qualité rare en apprenant d'abord à s'exprimer d'une manière simple, sans redondance ni affectation. Car le langage mène à l'action ou à l'inaction, selon qu'on a appris à saisir et à exprimer l'essentiel d'une question complexe. Nous parlons trop pour ne rien dire. Nous faisons trop de choses pour ne rien faire. Si nous voulons vraiment notre État, grâce auquel nous serons maître chez nous, nous devons apprendre à maîtriser ce principe.

    9. Souplesse

    Je plie et ne romps pas, dit le roseau au chêne dans la fable de LaFontaine. Combien de catastrophes ont empoisonné la vie des États pour avoir ignoré ce principe. Par sa rigidité, qui n'a rien à voir avec la rigueur intellectuelle, le pouvoir unitaire et centraliste d'Ottawa se condamne lui-même. Un tel État n'a pas besoin d'ennemis, puisqu'il porte en lui-même le principe de sa destruction. Le principe de souplesse consiste à composer avec des conditions changeantes et imprévues, sans pour autant se détourner de ses objectifs. Il est beaucoup plus exigeant qu'on ne le pense.

    10. Co-ordination

    Dans l'organisation effective des pouvoirs et des actes, la co-ordination n'est jamais «automatique». peu importent les organigrammes et les instructions écrites. La communication verbale et directe est nécessaire pour assurer la co-ordination de tous les efforts. Le défaut de mettre ce principe en pratique peut conduire à la ruine de l'État.

    11. Co-opération

    Comme la co-ordination, la co-opération n'est jamais acquise. Il faut la conquérir chaque fois que nécessaire, par une communication verbale directe, en une langue simple, châtiée, pertinente et sans affectation. L'action dépend de la communication.

    12. Administration et logistique

    Toute l'action de l'État commence par l'administration et la logistique, qui est faite d'une multitude de petites choses, avec pour objet le bien-être de tous les citoyens directement impliqués et de leurs familles. Un principe se rapporte à l'agir concret. Il n'est pas abstrait, même lorsqu'il est intangible comme le moral humain. L'administration ne doit pas écraser mais alléger le fardeau des individus impliqués. De même la logistique. Tout le reste en dépend. Agir, c'est faire acte de présence en toutes choses, sans pour autant s'égarer dans des détails inutiles.

    Voilà donc les principes qui gouvernent l'effectivité des États. Leur utilité est indéniable. En même temps, ils servent le jugement critique de toutes celles et ceux qui s'intéressent aux affaires publiques. C'est par ces principes que l'État doit exercer ses pouvoirs. défaut, il se condamne lui-même. Nous, qui décidons que le Québec est notre État, nous devons connaître et savoir mettre ces principes en pratique.

    CONCLUSION

    D'une société inféodée, nos pouvoirs d'agir par nous-mêmes ont continuellement augmenté, envers et contre l'adversité qui a marqué notre histoire au cours des derniers siècles. Grâce à Richelieu, les germes de l'État du Québec se sont solidement implantés et le temps de la floraison est maintenant arrivé.

    nous de décider dès maintenant que l'État du Québec existe, qu'il est notre État et que nous le reconnaissons comme tel et qu'inversement, nous ne reconnaissons pas le pouvoir unitaire, arbitraire et centraliste d'Ottawa. La question ne consiste pas à décider si nous resterons «dans le sein du Canada», puisque le Canada est un continent et qu'il n'est pas en cause. Inversement, il s'agit de décider que la présence d'Ottawa au sein de l'État du Québec est indésirable et inutile et d'agir en conséquence. Ottawa ne peut plus avoir d'autorité sur l'État du Québec, autrement, nous demeurerons une province et un peuple inféodés, soumis et serviles. Telles sont les premières exigences à connaître et à mettre en pratique pour défendre l'État du Québec.

    René-Marcel Sauvé
    pour le bureau politique du MLNQ