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«« géopolitique
Mémoire présenté le mardi 15 février 2000, à la Commission des Institutions de l'Assemblée Nationale du Québec par M. René-Marcel Sauvé, auteur du livre Géopolitique et avenir du Québec, géographe, spécialisé en géopolitique (étude systématique des États).
3. A cause de son rapprochement entre l'être et l'agir, l'État est une entité ontologique. Son existence comme telle est
antérieure aux couleurs politiques qui surgiraient après sa naissance officielle. Dans notre cas, il ne s'agit pas d'une
révolution, mais de la venue au monde de l'État et de la Nation du Québec et nous traversons actuellement les
douleurs de l'enfantement. Comme toutes les nations du monde dotées de leur propre État, nous voulons penser,
nous exprimer et agir en pleine conscience et responsabilité de nos actes. La liberté authentique, complètement dans
la détermination consciente, exigeante, ne prétend pas davantage. Tout État digne de ce nom, a pour objet le
développement chez son peuple de ses aptitudes et ses capacités d'agir. Car nous sommes nés pour agir, compléter
ce qui nous est déjà donné et par ce moyen, accéder à l'état de contemplation, auquel nous sommes tous appelés.
Qui n'agit pas ne peut pas connaître et contempler.
4. L'État est une discipline. Il ne peut exister sans le consentement et la participation de la majorité des citoyens.
Entendons-nous sur le sens, la signification, la portée et la dynamique du substantif discipline, duquel on a tiré le mot
disciple. Discipline veut dire disponibilité, ardeur, intelligence et générosité dans l'action. La discipline s'oppose à la
tyrannie du petit moi particulier, surtout ce petit moi despotique, qui cherche le pouvoir pour le pouvoir et l'argent pour
l'argent, afin d'inféoder et de soumettre les autres. Voilà à quoi la discipline s'oppose. Le citoyen discipliné est le
contraire d'un tyran ou un despote. Il n'est pas non plus un pleutre ou une andouille, mais sait mettre à sa place
quiconque a besoin d'être mis à sa place. La discipline ne se laisse pas abuser ni houspiller. Elle est, comme
l'enseignait Sun Tzu aux Anciens Chinois, «la seule véritable force d'un peuple», une condition sine qua non pour
agir. Comment nous discipliner? D'abord par l'instruction maintenue pendant la vie entière, car telle est l'exigence
majeure de notre époque. S'instruire et instruire sont deux devoirs individuels et civiques majeurs.
7. Le français est d'abord une langue d'État. En Europe, il a servi à la construction de l'État français, de l'État belge et,
paradoxalement, de l'État anglais, depuis la conquête Normande jusqu'à l'arrivée des Tudor.
8. Une langue d'État est d'abord formelle et juridique. Elle a pour objet de proposer aux citoyens un dénominateur
commun et universel, propre à assurer la compréhension générale et à créer des consensus par le moyen d'une
dynamique centripète.
9. Soulignons qu'une langue d'État n'est pas l'instrument d'une propagande politique réductive et dégradée au niveau
de l'idéologie. Au contraire, par sa rigueur et sa capacité de discernement, elle oppose au propagandisme un
jugement critique qui protège les citoyens contre les manipulations en provenance de l'extérieur comme de l'intérieur.
Bien apprise et bien comprise, une langue d'État est une force de l'esprit et une composante majeure de la discipline
collective.
10. En plus de sa fonction première de langue d'État, le français est une langue complète, aristocratique, à la fois
philosophique, littéraire, technique et pratique. Nous aurions tort de ne pas apprendre à mieux nous en servir,
puisqu'en dépit de nos négligences fréquentes à son égard, elle nous a toujours bien servis. Elle a été, demeure et
demeurera l'instrument d'une communication à la fois privilégiée, spontanée, précise et rigoureuse entre nous.
14. Le développement des institutions et des organes de l'État s'est poursuivi avec une intensité croissante pendant
les XIXe et le XXe siècles, en dépit des efforts de l'adversaire pour s'emparer et contrôler la fiscalité et les
communications. L'État du Québec existe, mais il demeure inféodé à un pouvoir unitaire, arbitraire et centraliste à
Ottawa. Or, il ne peut y avoir deux États au Québec, soit: un État naturel que les Québécois identifient comme le leur
et un État extérieur, unitaire et arbitraire, n'ayant de centre de gravité que ceux des autres. Le premier est naturel
parce qu'il est centripète. Le second est arbitraire et artificiel, ne pouvant se maintenir que par sa maîtrise quasi
absolue sur la fiscalité et les communications, de même qu'avec le dol et la force.
Recouvert de gigantesques obstacles naturels, manquant d'espace oékoumène, dominé par les masses d'air polaires
et arctiques, entouré de mers glaciales, le Canada ne peut se prêter qu'à des développements et des maturations
tardives par rapport aux autres régions continentales habitées du globe. Dans cet ensemble, le Québec, pour les
raisons déjà mentionnées, a été le premier à éclore vers le statut d'État naturel. Il est probable maintenant que
l'Ontario soit en train d'y accéder, principalement à cause de l'importance de sa principale région oékoumène, les
basses terres des Grands lacs, appelées «Ontario's powerhouse» par beaucoup d'Ontariens.
17. «Rester dans le sein du Canada»( sic) est une expression empruntée à l'obstétrique et se rapportant à l'âge
prénatal. Elle n'est qu'un euphémisme pour signifier un refus borné, obtus et obstiné de laisser le Québec venir au
monde, par le moyen des assises de son propre État et par conséquent, de son propre pouvoir. Ce pouvoir existe déjà
mais peu de Québécois s'en rendent compte. Il faut le leur rappeler en changeant le titre du Projet de loi No.99: LOI
SUR L'EXERCICE DES POUVOIRS (NON PAS DES DROITS) FONDAMENTAUX ET DES PRÉROGATIVES DU
PEUPLE QUÉBÉCOIS ET DE L'ÉTAT DU QUÉBEC.
18. Une société inféodée réclame des «droits». Un État exerce des pouvoirs. Nous sommes un État, donc, nous
exerçons nos pouvoirs. Tous et toutes, nous devons nous mettre dans la tête de refuser l'inféodation.
19. Pourquoi refuser l'inféodation au pouvoir unitaire, centraliste et arbitraire d'Ottawa? Réponse: Parce que
l'effectivité de notre État en dépend.
20. La politique est affaire d'intérêts, de rapports de forces et d'effectivité. Celle-ci se fonde sur la mise en pratique de
douze principes fondamentaux, qui font l'objet du chapitre 9 de Géopolitique et avenir du Québec. Ce sont ces
principes, non l'idéologie, qui gouvernent l'agir d'un État. L'aptitude, c'est-à-dire la compétence, et la capacité
(matérielle, formelle juridique et technique) de les mettre en pratique, fait la différence entre une société adulte qui se
gouverne elle-même et une société inféodée qui subit l'agir des autres. C'est par une compréhension intelligente des
grands principes que nous parviendrons à agir par nous-mêmes et avec envergure et non par l'imitation servile des
détails des autres. La servilité ne connaît pas les principes fondamentaux de l'Être en face du devenir: elle ne connaît
que des clichés. Le principe est un guide. Il n'est ni un arbitraire ni un Surmoi freudien, en ce sens que, quiconque
veut agir et accomplir doit en tenir compte et quiconque les ignore reste avec ses intentions.
On pourrait formuler l'énoncé de ce principe
autrement en disant qu'il s'agit d'effectuer une analyse spectrale de la réalité, conformément aux enseignements de
l'ontologie classique. L'histoire démontre que de telles appréciations sont rares et la plupart des pouvoirs ont agi et
agissent encore par ressentiment, impulsion, compulsion, ou sur la base de modèles plagiés sur les précédents.
Apprécier le contexte, c'est apprécier les facteurs de continuité qui ont influencé, influencent encore et continueront
d'influencer d'une manière déterminante la vie de l'État. C'est ce qu'on appelle l'appréciation des constantes, le terme
étant ici employé par opposition aux variables qui entrent dans les conjonctures actuelles. D'où nécessité de saisir à la
fois le contexte et la situation, celle-ci se rapportant aux variables.
2. Détermination et maintien d'objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d'espace.
Un bon objectif est simple, tangible, facile à identifier et réalisable en termes d'espace et de temps. Une fois choisi, il
ne faut plus le laisser tomber, quelles que soient les difficultés et les obstacles qui l'entravent. Une foule d'échecs sont
directement attribuables au défaut de mettre ce principe en pratique. La détermination, qui s'exerce à la fois dans le
court et le long terme, est un acte de la volonté. Or, la volonté humaine n'a pas d'effets immédiats. Elle ne réussit qu'à
long terme et dans la mesure de sa solidarité. D'où l'importance de l'État, qui lui accorde les moyens de l'action.
3. Maintien du moral
Si les objectifs doivent être tangibles, il n'en est pas de même du moral humain, qui se maintient
par des mécanismes intangibles et non quantifiables. Le moral est comme un courant qui passe et qui porte à agir,
même aux heures les plus noires et parmi les pires difficultés. En fait, c'est dans les grandes épreuves qu'on peut
évaluer la qualité du moral d'un peuple. Car les peuples ne craignent ni les difficultés ni les misères, à la condition
d'être dirigés par des gens intelligents, compétents, intègres, non par des vedettes. A travers l'épreuve, tous doivent
être convaincus que la première préoccupation des chefs est de les préserver de la moindre injustice. En temps de
guerre, comme l'enseigne Su Tzu, le peuple se comportera contre l'ennemi comme des pierres qu'on lance sur des
oeufs. Mais la Justice, avec un grand J, est rare. Nombreux sont celles et ceux qui sont convaincus que, s'ils étaient
chargés des affaires publiques, il y aurait plus de justice. Il faut éloigner ces individus comme la peste. La véritable
justice, qui maintient dans la population un moral élevé, est faite de PRÉSENCE, D'ÊTRE-L ET D'ÊTRE-AVEC. Elle
n'a rien à voir avec le narcissisme. Nous, qui accédons maintenant au statut d'État, avons avantage à être bien
instruits de ces réalités intangibles et fondamentales pour l'agir humain.
4. Concentration de l'effort dans l'espace et dans le temps
Nul ne dispose de tous les moyens et de toutes les forces.
Même les grandes puissances, celles du passé et celles des temps actuels, sont beaucoup plus limitées que les
illusions qu'elles cherchent à créer. Le principe de masse, qui s'oppose à la concentration intelligente de l'effort et des
moyens, ne fait qu'un temps. A la fin, l'intelligence, présente et active dans l'espace comme dans le temps, l'emporte
sur la force d'inertie de la masse. Savoir où, quand et comment concentrer l'effort demeure la grande qualité d'États
bien dirigés.
5. Économie de l'effort
Savoir atteindre les objectifs avec une économie maximale d'efforts et de moyens est le fait
d'États dignes de ce nom. Les grands auteurs, réalisateurs et gens de métier connaissent bien ce principe, qu'ils
savent mettre en pratique. Il s'agit d'obtenir ses effets avec une économie de moyens, alors qu'inversement, nous
sommes portés à y «mettre le paquet» pour finalement aboutir nulle part. La mise en pratique de ce principe exige un
emploi judicieux des moyens disponibles.
6. Sécurité
À cause de l'adversité qui nous entoure et nous menace, ce principe s'impose, afin de garantir la survie de
l'État. Mais la sécurité ne doit pas être mise en oeuvre au détriment des autres principes, puisque l'adversité est
nécessaire pour aiguillonner tous les membres d'un même État et les tenir éveillés.
7. Surprise
Corollaire au principe de sécurité, le principe de surprise consiste à placer convenablement l'adversaire
devant le fait accompli. Les adversaires du Québec le connaissent très bien et ont su à multiples reprises s'en servir
contre nous. À nous de nous en instruire et savoir s'en servir.
8. Simplicité
Beaucoup plus difficile à mettre en pratique qu'on ne le pense, le principe de simplicité consiste à aller
droit à l'essentiel sans se laisser égarer par l'accessoire. On acquiert cette qualité rare en apprenant d'abord à
s'exprimer d'une manière simple, sans redondance ni affectation. Car le langage mène à l'action ou à l'inaction, selon
qu'on a appris à saisir et à exprimer l'essentiel d'une question complexe. Nous parlons trop pour ne rien dire. Nous
faisons trop de choses pour ne rien faire. Si nous voulons vraiment notre État, grâce auquel nous serons maître chez
nous, nous devons apprendre à maîtriser ce principe.
9. Souplesse
Je plie et ne romps pas, dit le roseau au chêne dans la fable de LaFontaine. Combien de catastrophes
ont empoisonné la vie des États pour avoir ignoré ce principe. Par sa rigidité, qui n'a rien à voir avec la rigueur
intellectuelle, le pouvoir unitaire et centraliste d'Ottawa se condamne lui-même. Un tel État n'a pas besoin d'ennemis,
puisqu'il porte en lui-même le principe de sa destruction. Le principe de souplesse consiste à composer avec des
conditions changeantes et imprévues, sans pour autant se détourner de ses objectifs. Il est beaucoup plus exigeant
qu'on ne le pense.
10. Co-ordination
Dans l'organisation effective des pouvoirs et des actes, la co-ordination n'est jamais «automatique».
peu importent les organigrammes et les instructions écrites. La communication verbale et directe est nécessaire pour
assurer la co-ordination de tous les efforts. Le défaut de mettre ce principe en pratique peut conduire à la ruine de
l'État.
11. Co-opération
Comme la co-ordination, la co-opération n'est jamais acquise. Il faut la conquérir chaque fois que
nécessaire, par une communication verbale directe, en une langue simple, châtiée, pertinente et sans affectation.
L'action dépend de la communication.
12. Administration et logistique
Toute l'action de l'État commence par l'administration et la logistique, qui est faite d'une
multitude de petites choses, avec pour objet le bien-être de tous les citoyens directement impliqués et de leurs familles.
Un principe se rapporte à l'agir concret. Il n'est pas abstrait, même lorsqu'il est intangible comme le moral humain.
L'administration ne doit pas écraser mais alléger le fardeau des individus impliqués. De même la logistique. Tout le
reste en dépend. Agir, c'est faire acte de présence en toutes choses, sans pour autant s'égarer dans des détails
inutiles.
Voilà donc les principes qui gouvernent l'effectivité des États. Leur utilité est indéniable. En même temps, ils servent le
jugement critique de toutes celles et ceux qui s'intéressent aux affaires publiques. C'est par ces principes que l'État
doit exercer ses pouvoirs. défaut, il se condamne lui-même. Nous, qui décidons que le Québec est notre État, nous
devons connaître et savoir mettre ces principes en pratique.
nous de décider dès maintenant que l'État du Québec existe, qu'il est notre État et que nous le reconnaissons
comme tel et qu'inversement, nous ne reconnaissons pas le pouvoir unitaire, arbitraire et centraliste d'Ottawa. La
question ne consiste pas à décider si nous resterons «dans le sein du Canada», puisque le Canada est un continent
et qu'il n'est pas en cause. Inversement, il s'agit de décider que la présence d'Ottawa au sein de l'État du Québec est
indésirable et inutile et d'agir en conséquence. Ottawa ne peut plus avoir d'autorité sur l'État du Québec, autrement,
nous demeurerons une province et un peuple inféodés, soumis et serviles. Telles sont les premières exigences à
connaître et à mettre en pratique pour défendre l'État du Québec.
René-Marcel Sauvé |