|
«« géopolitique
Selon Fukuyama, il n'existe dans le monde actuel que deux types de sociétés: les sociétés modernes, qui vivent selon les canons de la démocratie et du capitalisme libéral, et les autres, les sociétés arriérées, qui voudraient bien y arriver. Tout ce qui ne veut pas entrer de plain-pied dans le «système» unique et unidimensionnel est «réfractaire à la modernité» (sic).
Dans la même veine, on peut conclure que, au commencement de l'histoire, en Babylonie, en Égypte et en Chine, il y avait les marchés. Au milieu de l'histoire, notamment en Europe, il y avait encore les marchés: bataves, hanséatiques, coloniaux. À la fin de l'histoire, il n'y aura plus que les marchés.
Fukuyama a raison, mais pas de la manière qu'il le pense. Sans doute les marchés sont-ils à l'origine de progrès d'ordre matériel et culturel dans le monde, et lorsque le monde sera arrivé à sa pleine maturité matérielle, les marchés auront perdu leur rôle. Mais Fukuyama oublie aussi les conséquences funestes du capitalisme libéral et néolibéral: l'enrichissement désordonné des uns au détriment des autres, la défiguration des paysages naturels, la pollution sous toutes ses formes, la corruption et le banditisme à grande échelle, la destruction de la vie spirituelle et son remplaoement par le spiritisme, la consommation effrénée qui ruine les richesses naturelles, la destruction des Etats nationaux, la prise en charge des intérêts publics par les capitalistes et, ce qui est encore plus grave, la perte du sens de la vie et d'une morale du bonheur, remplacée par une morale de l'argent envisagé comme une fin en soi.
De plus, la démocratie de masse, manipulée à souhait, n'a plus rien à voir avec la démocratie originelle des microsociétés, démocratie qu'on retrouve encore dans les villages de montagne en Suisse.
Si Fukuyarna ne voit pas que le triomphe final des démocraties capitalistes et libérales est une catastrophe appréhendée dans le monde, d'autres s'en rendent compte, dont un milliard de musulmans, préoccupés par des problèmes religieux d'une ampleur jamais connue auparavant. Le capitalisme mondial préoccupe également un milliard de catholiques, qui ont renoncé à imposer le catholicisme dans le monde mais qui travaillent au triomphe final du Christ, ce qui n'est pas la méme chose. Dieu triomphera dans la faiblesse et non dans la force, et les catholiques l'ont finalement compris. Le capitalisme mondial préoccupe également beaucoup de protestants, en particulier ceux qui connaissent les thèses de Max Weber -sur les rapprochements entre l'éthique protestante et le capitalisme et qui prennent maintenant conscience de la nécessité d'imposer des limites à un mouvement qui est allé trop loin. Il préoccupe également les orthodoxes, qui veulent bien que leurs sociétés progressent sur le plan matériel mais pas au détriment de la vie spirituelle et mystique, laquelle n'a rien à voir avec le mysticisme.
Donc, il n'y a pas que les musulmans que les démocraties à l'occidentale et le capitalisme sauvage inquiètent.
Quant aux terroristes, ils ne sont que la pointe de l'iceberg qui attend que le gigantisme économique actuel vienne s'y briser. Pour sa part, si la Russie hésite devant le capitalisme occidental, c'est parce qu'elle a été échaudée au cours de la première expérience qu'elle a faite d'une économie libérale fondée sur les marchés, après la chute du communisme et avec les conseils de grands intellectuels venus des États-Unis.
Avec toute son intellectualité, je pense que Fukuyama est naïf, et il n'est pas le seul intellectuel à l'être.
|