«« géopolitique

LE SENS DE L’ÉTAT DU QUÉBEC

Bien faire et laisser braire

René-Marcel Sauvé

17.5.01




Pour la première fois dans notre histoire, un premier ministre du Québec déclare publiquement l’existence de la nation québécoise. Qu’est-ce qu’une nation? Réponse : C’est une société territoriale, une société qui possède son propre territoire,  de facto (de fait), par osmose et par symbiose territoriales, territoire duquel elle tire l’essentiel de sa subsistance, la raison de vivre et l’identité et à partir duquel elle définit son champ d’action, ses caractéristiques, ses possibilités et ses limites. Cet exercice naturel développe chez un peuple l’aptitude et la capacité d’agir, les deux dimensions principales d’une authentique liberté. Il prépare les esprits, les coeurs et les corps à des dépassements qui témoignent d’une liberté encore plus grande, une liberté fondée sur l’agir conscient, fougueux, responsable et porteur de beaux fruits. Le Québec possède déjà les assises nécessaires à cette liberté de grande envergure, mais il lui faut au préalable être reconnu comme Nation et à cette fin, il doit posséder son propre État, de droit ( de jure) comme de fait ( de facto). Tel est le sens de notre démarche collective.

NOTRE BUT : LA NATION ET L’ÉTAT

L’État est une société politique, c’est-à-dire systématiquement organisée par un pouvoir apte et capable d’agir avec sens, envergure et justice, ce qui signifie que l’agir implique toutes les dimensions de l’existence. Le terme aptitude désigne les compétences individuelles et collectives du peuple ; la capacité l’ensemble des moyens matériels, administratifs et juridiques, de même que les caractéristiques, avantages, désavantages, possibilités et limites inhérentes au territoire lui-même, Puisqu’il est l’instrument de l’agir de toute une collectivité, l’État ne se fonde pas en un jour. En général, quatre à douze siècles sont nécessaires, quelquefois moins et quelquefois plus, pour fonder un État pleinement compétent et qui soit l’instrument conscient, effectif et efficace de l’agir d’un peuple. Comme le temps et l’espace n’ont pas le même sens, la même signification, la même portée et la même dynamique d’un lieu à un autre, la période formative d’un État donné varie considérablement d’une histoire à l’autre.

En France, on peut situer la période formative de l’État français entre Charles Martel et Louis XIII, aidé par Richelieu, soit douze siècles. Au Portugal, l’État est venu au monde en 1262, après une période formative qui remonte avant notre ère et au terme d’une victoire définitive des Portugais sur les Maures, qui continueront de dominer l’Espagne jusqu’en 1492. La Suisse est née en 1291. Elle a connu la domination romaine et plus tard, celle de l’orgueilleuse Maison de Habsbourg. Trois cantons suisses seulement ont entrepris de mener une guerre contre l’Autriche des Habsbourg : Uri, Schwyz et Unterwald. Réalisant que leur domaine forestier pouvait les aider à se débarrasser de la domination autrichienne, ces Suisses ont organisé une armée et ont battu les Autrichiens à Morgarten et à Sempach. Le 1er août 1291 fut la date de naissance de la Suisse, mais jamais l’Autriche n’a voulu le reconnaître. À ce point que, 524 ans plus tard, au Congrès de Vienne qui devait décider du sort de l’Europe après les guerres napoléoniennes, l’Autriche réclama encore la possession de la Suisse. La Suède est née en 1525, au terme d’une guerre contre le Danemark et les princes allemands. La Norvège est née sans guerre en 1905. La Finlande est née en 1921, à la faveur de la révolution bolchevique. L’Irlande est née en 1920-21, au terme d’une guerre féroce de six siècles contre les Anglais, tenaces comme des bouledogues et qui n’ont jamais voulu lâcher prise, convaincus que le peuple Irlandais allait finir par disparaître.

Tous ces États ont vécu une période formative qui dépassait douze siècles et souvent davantage. Par contre, la période formative de l’Allemagne dépasse 18 siècles ; celle des États-Unis 156 ans seulement, pour des raisons que la géopolitique explique facilement, car les principes et les facteurs qui gouvernent les États sont les mêmes partout : ce sont les conditions qui varient d’un lieu à un autre et d’un temps à un autre. A l’inverse, l’Écosse n’est plus un État depuis le Union Act de 1707, pour des raisons que la géopolitique explique tout aussi facilement, les principes étant toujours les mêmes, universels en somme. Cependant, depuis les débuts des années 20, les Écossais tentent de rétablir leur État et, comme l’Irlande du Nord et le Pays de Galles, ils possèdent maintenant leur propre Parlement, ce qui est un début.

POURQUOI LES PEUPLES DU NORD DE L’EUROPE?

Pourquoi ces peuples européens des mers froides nous intéressent-ils plus que les autres? Parce que le Québec et le Canada ont été fondés dans leur sillage. Nous sommes le prolongement en Amérique du nord des peuples côtiers de l’Atlantique nord, de la Manche, de la mer du Nord et aussi de la Baltique. Nous sommes descendants en majorité des Normands, eux-mêmes descendants des Vikings, fondateurs de la Normandie, du Yorkshire en Angleterre, du Danemark, de la Norvège, de l’Islande, de la Scanie, le Halland et le Blekinge au sud de la Suède ; nous sommes descendants des Bretons, des Celtes, comme les Irlandais, les Gallois, les Écossais, les Wallons et les Allemands du Sud, de même qu’une partie des Suisses et des Autrichiens, ces mêmes Celtes qui occupaient toute la Gaule pendant l’Antiquité. Nous sommes descendants des Francs, ces Germains venus du Bas-Rhin, (région de Cologne), qui ont fondé la Rhénanie et le Royaume de France. Nous sommes descendants des Wisigoths, d’autres Germains, qui ont colonisé l’Aquitaine et fondé en Espagne le premier grand État espagnol. Nous sommes descendants des Basques, ces premiers Européens, qui ont fondé la Navarre et ont été les premiers libérateurs de l’Espagne mauresque.

Ces peuples ont tous, ou presque tous certaines caractéristiques communes : l’amour de la mer et du froid, un goût préféré pour les activités physiques, une compétence pour la construction des navires et la navigation maritime à long cours, le goût et des aptitudes pour la mécanique et un attachement farouche à leur liberté et leur indépendance, quel que soit le prix à payer pour les obtenir. Pour ces peuples, l’inféodation, même bénigne à une puissance extérieure est une ignominie à combattre de toutes ses forces. Tous ces peuples, y compris les Bavarois, (lesquels n’ont jamais accepté la domination des Saxons de Prusse), préfèrent posséder leur propre État national et partant, se gouverner eux-mêmes, quoi qu’il arrive. On est toujours mieux gouverné par soi-même, peu importe nos erreurs, que par les autres, fussent-ils meilleurs que nous. Telle est l’essence de la liberté, qui consiste à vivre avec ses erreurs, ses manquements et son ignorance autant qu’avec son intelligence et ses facultés d’adaptation, toujours limitées par ailleurs. Ces peuples des régions froides de l’Europe, déjà inhibés par une nature sévère, ne se prennent ni pour d’autres ni pour des dieux. Ils savent qui ils sont et ne prétendent pas davantage. S’ils sont libres, l’ont déjà été ou sont de nouveau à la veille de l’être, c’est parce qu’ils connaissent leurs limites et les limites de ceux qui tentent de les inféoder et les soumettre, non parce qu’ils se pensent meilleurs que les autres. Sachant qui ils sont, ils n’ont pas ou peu de problèmes identitaires. Ils savent que pour être libre, il faut être soi-même et vrai, même lorsque le prix politique et économique à payer pour être reconnu est élevé.

POURQUOI CONNAÎTRE NOS RACINES?

Connaître nos racines n’a rien à voir avec le racisme. Connaître nos racines, c’est contribuer à mieux nous connaître nous-mêmes et nos tendances profondes, en particulier cette implacable volonté de notre part de vivre en peuple libre, apte et capable de se gouverner lui-même, par le truchement de son propre État. Nous ne sommes pas tous descendants des peuples des mers froides de l’Europe mais les souches sont là et vont rester, tout comme nos souches linguistiques, culturelles et religieuses, de provenance germanique, française, latine, judéo-chrétienne, catholique et méditerranéenne, auxquelles s’ajoutent nos souches naturellement établies en Amérique du nord par cinq siècles de travail et d’adaptation dans ce territoire doublement périphérique qu’est le Québec. (cf.  Géopolitique et avenir du Québec. Guérin. 1994) Il est devenu notre foyer national, ce territoire dans lequel nous nous sommes enracinés de nouveau, comme l’ont fait jadis nos ancêtres dans d’autres régions, territoire que nous avons conquis par le travail, la mise en valeur et les achats successifs de terres, domaines et terroirs, accompagnés par la fondation des institutions qui constituent les assises de notre propre État. Tout cela est complexe mais se tient d’une pièce comme les doigts de la main. Nous avons fait la preuve de notre compétence, nos facultés d’adaptation et nos aptitudes à composer avec des situations compliquées et difficiles, sans perdre notre unité intérieure, exception faite chez quelques individus moins doués.

NOUS CONNAÎTRE NOUS-MÊMES

Concilier des exigences contradictoires, nous savions le faire bien avant que le monde actuel nous impose ses communications massives. Maintenant, nous sommes confrontés à un monde plus difficile à apprécier et à cerner qu’auparavant au cours de l’Histoire, nous sommes préparés à l’affronter, mais à la condition de posséder notre propre État national. D’où nécessité d’apprendre à mieux nous connaître nous-mêmes si nous voulons mieux connaître les autres, ces gens de souches et d’origines différentes qui viennent vivre avec nous, de même que ceux avec qui nous faisons affaire ou que nous visitons pour élargir nos horizons. Nous ne sommes pas des Méditerranéens, mais les Méditerranéens sont bienvenus chez nous, de même les Asiatiques, les Européens de l’Est, les Africains et les Latins d’Amérique.

Lorsque nous allons vivre ailleurs, chez les autres, nous nous adaptons, peu importe les efforts nécessaires pour apprendre les langues et comprendre les coutumes. À quelques exceptions près, nous l’avons toujours fait et nos missionnaires envoyés à l’étranger ont fait la preuve de nos aptitudes à composer adéquatement avec un univers autre que celui avec lequel nous sommes familiers. Le nombre de Québécoises et de Québécois qui visitent les pays étrangers, y vivent, apprennent plusieurs langues et communiquent en profondeur avec les autres, ne se compte plus. A ce point de vue, nous n’avons de leçon à recevoir de personne.

NOUS NE SOMMES PAS UNE RACE MAIS UN PEUPLE

Nous avons mêlé notre sang avec celui des Amérindiens et à leur contact, nous avons beaucoup appris et nous espérons qu’eux aussi ont appris de nous. Nous avons mêlé notre sang avec les Anglais, Irlandais, Écossais, Gallois, Allemands et Juifs de l’Armée britannique qui sont venus vivre chez nous et nous n’avons pas perdu. Nous mêlerons notre sang avec beaucoup autres étrangers et nous ne ferons qu’une seule Nation québécoise, gouvernée par notre État national, non par l’État central, centraliste, arbitraire et unitaire des United Empire Loyalists. Nous sommes aptes et capables de comprendre le sens du bien général et de l’imposer sans nous laisser inféoder par personne. Nous n’avons aucun besoin d’une puissance étrangère comme Ottawa pour venir nous dicter notre ligne de conduite. Nous avons été gouvernés de Paris, puis de Londres et d’Ottawa et maintenant, nous allons nous gouverner de Québec, notre capitale nationale. Comme la taille de l’État du Québec est optimale, ni trop grande ni trop petite, nous possédons tout ce qui est nécessaire pour bien nous gouverner.

Les United Empire Loyalists, maîtres politiques et économiques du Canada, ne nous permettent pas de dire NOUS. Lorsqu’ils disent WE, nous en sommes exclus. Voyez à la télévision les débats du Parlement canadien à Ottawa à cet effet et jugez-en par vous-mêmes. C’est à nous que revient la tâche de développer notre propre NOUS. Ce NOUS a une signification, un sens, une portée et une dynamique beaucoup plus profonds que nous tendons à le croire. En premier, il signifie que NOUS existons. Pour Aristote, le NOUS (en ancien grec), c’est l’âme, source de vie, forme du corps et principe de son mouvement. En français, le NOUS implique une relation en acte, donc un Être, lequel nous est refusé par le pouvoir central, loyaliste, centraliste, unitaire et arbitraire d’Ottawa et c’est bien qu’il en soit ainsi puisqu’en agissant de la sorte, Ottawa nous rend à nous-mêmes et nous oblige à nous prendre en charge et nous rendre maîtres de notre destin. À nous de prendre la décision qui s’impose, autrement le Destin décidera pour nous et nous perdrons l’honneur et le sens à la fois de notre statut comme nation et État national.

LES SÉPARATISTES, C’EST PAS NOUS MAIS LES UNITED EMPIRE LOYALISTS

Pour un peuple comme le nôtre, la volonté de posséder son État national n’est ni du nationalisme ni du séparatisme, mais l’acte légitime de venir au monde comme les autres peuples qui ont tenté l’aventure et ont réussi, pour leur plus grand honneur. Pour venir au monde, la Nation et l’État effectivement reconnus sont nécessaires. C’est l’ambition légitime d’une authentique liberté, qui n’a rien à voir avec le nationalisme ou le séparatisme.

Le vrai séparatisme, c’est au Canada anglais qu’on le trouve, chez les United Empire Loyalists, qui veulent le pouvoir absolu sur nous, qui décident de tout et nous placent devant le fait accompli, sans nous consulter, nous traitant comme si nous n’existions pas. Eux existent et agissent pendant que nous devons rester passifs et attendre que leur « bonne volonté » daigne jeter au Néant que nous sommes un regard complaisant et méprisant. En agissant de la sorte, ils nous chassent du Canada mais prétendent nous retenir par amitié, alors qu’il n’y a pas d’amitié en politique, seulement des jeux d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité. Aucune hostilité manifeste de leur part, aucune menace directe non plus, comme auparavant. Soyons logiques : il n’y a pas à manifester la moindre hostilité envers nous qui n’existons pas, excepté lorsque nous osons venir au monde.

Génocidaires, les Loyalistes l’ont été avec les Irlandais, les Écossais Celtes, les Yankees de la Nouvelle Angleterre, les Acadiens, dont ils refusent de reconnaître la responsabilité pour la déportation; les Boers d’Afrique du Sud et même les Australiens qui doivent eux aussi subir le même mépris. Les autres peuples soumis à l’Empire britannique ont souvent été exploités pour diviser à l’avantage des Loyalistes et de l’Empire les forces en présence, en semant la méfiance et la zizanie entre les peuples, ou par exemple, en poussant les Iroquois contre nous en Amérique du Nord et les Zoulous contre les Boers en Afrique du Sud.

Sous Cromwell et jusqu’aux débuts du Vingtième siècle, les Loyalistes auraient exterminé le peuple Irlandais s’ils en avaient été capables, quitte à se revêtir ensuite de l’identité irlandaise, comme le loup qui se couvre de la peau du mouton qu’il vient d’égorger. Les United Empire Loyalists et leur Loyal Orange Lodge n’ont aucune identité nationale depuis qu’ils ont quitté l’Angleterre pour aller s’établir ailleurs, d’où leur propension à usurper l’identité des autres. Ils se sont emparés de notre identité canadienne originale et maintenant, ils nous l’offrent en cadeau, comme une insigne faveur contre laquelle nous devrions pleurer de reconnaissance. Leur propagande, toute en euphémismes, travaille depuis des siècles à créer la bonne conscience loyaliste et à semer le ressentiment et le mépris envers les autres. Le séparatisme, nous ne l’avons pas inventé et notre soumission servile à leur régime en fournit une preuve irréfutable. Maintenant que le nombre de souverainistes au Québec a augmenté jusqu’à dépasser plus de la moitié des Québécois de langue française, de souche et d’adoption, le sort en est jeté et nous devons marcher vers notre Destin, conquérir pleine reconnaissance de nos statuts et réduire les risques de guerre à zéro, par le moyen d’une politique de dissuasion active, intelligente et efficace. Avec les United Empire Loyalists et les Loyal Orange Lodge, la détermination farouche et inébranlable et le réalisme froid sont les seules garanties de succès. Nous devons apprendre des autres peuples qui ont connu les foudres des Loyalistes et de l’Empire britannique en général, tout en sachant apprécier par nous-mêmes les contextes et les situations qui se présentent.

LOGIQUE OU ONTOLOGIQUE

Venir au monde n’est pas logique mais ontologique. L’État n’est pas une entité logique mais ontologique et appartient à un ordre existentiel de choses. L’ontologie, appelée aussi métaphysique, est cette partie de la philosophie qui étudie l’existence pour l’existence et l’Être en tant qu’Être. Les questions relatives à l’existence comme telle ne sont ni logiques ni scientifiques. Ni la logique discursive ni la science ne peuvent saisir l’Être. D’où nécessité de mesurer l’avoir par rapport à l’Être, en ce sens qu’il est bien inutile d’avoir ceci ou cela, de la logique et de la science, s’il faut en payer le prix en perdant l’Être. Venir au monde dépasse les lois de la logique. Où seriez-vous comme individu si on avait refusé de vous mettre au monde alors que la Nature avait déjà fait le nécessaire? Et les autres? La même question se pose pour les collectivités. A cette question, la science et la logique peuvent offrir des non-réponses sophistiquées mais l’ontologie dit simplement que vous ne seriez pas là. Encore il ne suffit pas de naître : il faut subsister et agir, car l’existence est réalité et la réalité est relation en acte et en puissance. Ce qui veut dire que toute relation est déjà un agir en acte, chargé de potentiel.

En effet, qui agit subsiste et existe : qui n’agit pas n’existe pas. La morale ontologique est simple : Tu veux exister? Agis, passe aux actes, à l’action d’envergure, par la connaissance des principes qui empruntent à l’Acte (la fin), les moyens et la démarche pour y parvenir, à l’intérieur du cadre étroit de ton milieu. La véritable liberté, indissociable de l’existence et de l’agir en fonction de l’Acte à accomplir, ne prétend pas davantage. Cependant, dans la nature humaine, nul ne peut agir seul, chacun et chacune ne pouvant agir que dans et par les autres et inversement. D’où nécessité de l’État, le nôtre, qui nous fait agir et nous met au monde. Quant à l’État étranger, qui nous fait subir l’action des autres, nous devons nous en défaire, coûte que coûte. Il est potentiellement funeste de vivre sans agir. Dans l’Antiquité grecque, Sophocle l’avait bien exposé dans son OEdipe-roi. Quelle souffrance indescriptible parce qu’ontologique de dire : « Mes actes, je les ai subis. Je ne les ai pas commis ».

Le NON provoque des colères qui ne s’éteignent pas et attendent leur heure.

L’enfer est complètement dans l’existence non existante. C’est le démon du non vouloir. Mirabeau lui colla le terme de nolonté, capable de semer le désespoir et qui causa à la Révolution française des torts énormes. La démocratie actuelle, par le moyen du suffrage universel, laisse à cette Nolonté tout le loisir nécessaire pour ruiner les projets les plus légitimes. Selon Martin Buber, « s’il y avait un Diable, ce ne serait pas celui qui s’est décidé contre Dieu, mais celui qui, de toute éternité, ne s’est jamais décidé » (cf. Buber, Martin.  Je et Tu. Aubier. Bibliothèque philosophique. Paris, 1969. page 83). Quoi de plus grave qu’avoir reçu l’existence avec l’état de santé et les moyens d’agir et refuser de l’assumer, de se prendre en charge et d’agir? Le NON injustifié est chargé de malice. Il est la forme la plus insidieuse de la bassesse, la petitesse, la méchanceté, le cynisme, l’outrecuidance et l’esprit chagrin. Son pouvoir est énorme, parce qu’en refusant d’accorder à la vie l’agir qui lui permet de se dépasser, il peut briser l’âme des personnes et des peuples, en les jetant pieds et mains liés à l’intérieur d’un système idéologique dans lequel chacun sera réduit au statut de pion impassible dans des combinaisons abstraites. Le NON provoque des colères qui ne s’éteignent pas et attendent leur heure.

Sigmund Freud voyait dans cette soumission servile et dégradante le point d’origine des névroses obsessionnelles, qu’on pourrait appeler névroses existentielles. (cf.  Bemerkungen über einen Fall von Zwangsneurose. Exposé de 1909, toujours d’actualité). Situation psychologique et ontologique terrible, s’il en est une. Les individus et les peuples ainsi dominés vivent intellectuellement et mentalement assiégés par les calembours, les slogans, les idées, les phrases simplistes, les mots, les clichés, la «logique », les remarques et les jugements des autres. Ils deviennent incapables de développer et posséder leur propre jugement critique avec cette rigoureuse maîtrise d’un vocabulaire qui les rendrait aptes et capables d’agir et par conséquent libres. Encore pire lorsque les chefs naturels offrent les moyens de venir au monde et que ces peuples refusent, prisonniers des mots transmis par les autres. Leur NON est une incitation à régresser vers l’impossible Néant. Tragiquement, trop de peuples ont refusé de se libérer alors que leur affranchissement était possible, désirable et souhaitable. Ils ont préféré l’esclavage, commode puisque l’esclave n’a rien à penser ni à décider par lui-même, ne prend aucun risque et se laisse vivre en attendant la réprobation éternelle qui ne le manquera pas. Le sadisme ne consiste pas tant à faire souffrir les autres qu’à leur demander de nous dominer.

LE MONDE EST À LA FOIS MULTIPLE ET UN

La surface de la terre n’est pas concave comme un bol à mélanger et à malaxer mais convexe, tournée vers l’infini multiple et comportant une multitude d’espaces spécifiques et propre à favoriser le développements d’États individuels, contrastés et différenciés. Il n’est pas midi partout sur la terre à la fois ; les saisons et les climats ne sont pas les mêmes non plus, ni les sols, les végétations et les milieux naturels. Chaque milieu est unique et identique à lui-même. La Nature est différenciée et puissamment contrastée : elle n’est pas homogène comme une pâte à crêpes. Mais les grands Empires, tous fondés sur le commerce et appuyés par les pouvoirs politiques, cherchent à homogénéiser le monde et à y instaurer la platitude favorable aux milieux d’affaires. Tous les Empires de l’Histoire ont été créés pour permettre aux grosses affaires de dominer la vie des peuples et des nations et supprimer leurs possibilités de se prendre en charge par le truchement de leurs propres États. Ce qui arrive dans le monde actuel n’est pas nouveau.

La mondialisation et le globalisme existaient à l’époque des Phéniciens, des grands Caravaniers, des Vénitiens et des Hanséatiques. La procédure des impériaux a toujours été la même : accaparer toutes les richesses, les entreposer pour créer la pénurie et en augmenter le prix, les vendre ensuite comme une faveur contre laquelle les peuples devraient pleurer de reconnaissance. Aujourd’hui, cependant, avec les développements de la technologie actuelle, il se pourrait que les impériaux perdent leurs moyens ; par contre, ils cherchent à se rattraper par un contrôle absolu sur l’argent, retenu comme une marchandise rare. Jamais dans l’histoire du monde autant d’argent n’a été accumulé et retenu. La Nature est généreuse à l’excès mais il y a toujours eu des hommes et des femmes qui cherchent à enlever aux autres les moyens de leur existence et à se faire grassement payer pour les leur redonner. D’où nécessité d’États nationaux distincts et capables d’imposer à tous la loi du bien général et de l’agir en vue de l’intérêt commun. La politique est affaire d’intérêts et de rapports de forces ; elle est aussi affaire d’effectivité sur le plan des fins, d’efficacité sur le plan des moyens et aussi d’affectivité, terme qui sert à identifier et à qualifier l’univers de la relation.(À cet effet, lire et étudier :  Je et Tu. Par Martin Buber. Aubier. Bibliothèque philosophique. Paris. 1969. 172p.) Sans État national effectivement gouverné pour le bien général, un peuple est exposé à subir la tyrannie des intérêts particuliers.

L’EFFECTIVITÉ ET SES PRINCIPES

« Les imbéciles apprennent par leur propre expérience. Je préfère apprendre par l’expérience des autres ».
Bismarck

Lorsque les éléments sont en place, comme c’est le cas du Québec actuel, l’effectivité traduit l’intention en acte. Elle est cette qualité de la volonté éclairée qui, appréciant d’emblée un contexte et une situation, en détermine les objectifs à poursuivre et les principes qui gouvernent leur réussite. Quant au principe, à ne pas confondre avec une théorie, il est l’élément intangible mais réel de l’agir, en fonction de l’Acte qui lui sert de régulateur et de fin. Puisqu’elle se rapporte à l’Acte, cette définition n’est pas logique mais ontologique, ou métaphysique, en ce sens qu’elle incite à dépasser les apparences pour accéder à la réalité qui n’est pas immédiatement tangible et perceptible. L’effectivité est médiate : elle n’est pas immédiate comme l’efficacité. La science des fins et des Actes dépasse la logique discursive des moyens, des techniques et des mathématiques, dont la fonction auxiliaire demeure subordonnée à l’existence et à l’Être.

Les principes d’effectivité qui gouvernent les États sont des constantes, ou facteurs de continuité dans l’espace comme dans le temps. Ils ne sont pas arbitraires. Au contraire, la liberté de les mettre en pratique ou de les ignorer demeure complète en toutes circonstances. Par contre, qui se donne la peine de les apprendre et de les mettre en pratique finit par traduire ses intentions en acte et qui les ignore reste avec ses intentions. Le succès est assuré, mais à moyen et à long terme, d’où nécessité pour réussir de posséder une vision spectrale de la réalité, qui dépasse les nécessités liées à l’immédiat mais sans les ignorer, afin de maintenir chez tous les concernés le moral et la volonté de poursuivre, en dépit des échecs apparents de l’heure. Alors que les événements passent, les principes demeurent et voilà ce qu’il faut retenir lorsqu’il s’agit de gouverner notre propre État, comme nous voulons maintenant le faire.

L’État est l’instrument privilégié de l’agir d’un peuple et afin d’effectuer une critique objective et constructive de son action, tous les Québécois et toutes les Québécoises doivent apprendre à connaître les principes qui en gouvernent l’effectivité d’un État, dans leurs représentations et dans la pratique.

Voici une liste sommaire de ces principes, appelés également principes universels de l’action et principes de stratégie. Le terme stratégie est employé par opposition à tactique, en ce sens que la stratégie vise l’action d’envergure et la réussite à moyen et à long terme, alors que la tactique a pour objet le succès immédiat, dangereux cependant lorsqu’on ignore les effets à long terme d’une victoire tactique. Toute tactique doit s’inscrire à l’intérieur d’une stratégie et non l’inverse.

1. APPRÉCIATION RIGOUREUSE ET CORRECTE DU CONTEXTE ET DE LA SITUATION

L’appréciation est l’acte d’une volonté libre d’entraves, de mythes et de stéréotypes et d’une intelligence éclairée, critique et capable de discernement sur un plan d’envergure, dans le but de saisir l’essentiel d’une question complexe et apparemment ambiguë et de distinguer la fin des moyens. Simple à dire en effet, mais très difficile à mettre en pratique, compte tenu des événements inattendus qui peuvent nous égarer et nous faire perdre le sens profond de notre action. À preuve, voyez les innombrables erreurs d’appréciation des chefs d’État au cours des derniers six millénaires d’histoire de la planète et les désastres qu’ils ont provoqués par leur manque de jugement.

Quant aux responsables des multiples fonction des États, chefs militaires compris, leurs vices d’appréciation ne se comptent plus. Même chose dans les grandes institutions, les entreprises et l’Église. Apprécier correctement et rigoureusement les contextes et les situations qui se présentent exige de l’impartialité, de l’objectivité, du coup d’oeil et une formation générale critique que peu d’individus en fonction possèdent. Et ce qui est encore plus important : il faut savoir représenter correctement ce qui a été vu et compris. Combien de gens « importants » s’expriment mal et sèment la confusion sur leur passage?

Au cours de 28 années de service dans l’armée, j’ai été, plus souvent qu’autrement, commandé par des ignorants et des imbéciles, experts en intrigues et capables d’accéder aux plus hautes fonctions, en dépit de leurs inaptitudes, leur alcoolisme et leur promiscuité. La même ignorance était présente dans les services diplomatiques et chez les fonctionnaires de différents ministères. On la retrouve dans les journaux à grands tirages, à obédience néolibérale et capitaliste sauvage, véhicules d’une pensée et d’une idéologie uniques, sans égard aux conditions réelles qui se présentent. L’imbécillité ne prétend pas davantage. Que, dans de pareilles conditions, la vie parvienne à se maintenir et même à progresser relève d’une intervention divine et du miracle. Chez tous ces « grands personnages », le défaut est le même : inaptitude et incapacité d’apprécier rigoureusement et correctement les contextes et les situations qui se présentent. Ils ont l’argent et le pouvoir, donc ils peuvent se payer le luxe de l’imbécillité et de la duplicité, sans se soucier de ce qui arrive au bas de l’échelle socio-économique.

La question qui se pose est la suivante : comment se fait-il que tant d’ignorants et d’incompétents se retrouvent inopinément à occuper des postes d’influence? Tout le Québec doit trouver réponse à cette question et remède à ce problème si nous voulons que notre État à nous soit compétent et intègre. Chose certaine : il sera plus facile pour nous d’effectuer ce jugement critique à l’égard d’un seul État et d’un seul gouvernement, plutôt que partagés comme nous le sommes entre deux États, deux gouvernements et deux loyautés. La véritable démocratie commence avec l’aptitude et la capacité chez un peuple d’effectuer un jugement critique de son État et de ses institutions, ce qui n’est guère possible lorsque deux États sollicitent, non son jugement critique mais son affection inconditionnelle et sa soumission servile, par le truchement de manipulations plus ou moins délétères et malhonnêtes.

Le contexte désigne l’ensemble des facteurs de continuité qui influencent l‘État : la géographie, le temps historique, l’expérience des autres, les précédents qui ont de la pertinence, le maintien du moral, les principes du développement durable, l’état des communications actuelles, le capital national, la signification des frontières, et les réseaux de relations qui se sont établis ou s’établissent dans le monde, avec avertissement sévère de ne pas se fier aux apparences mais d’aller vérifier soigneusement sur place.

La situation implique les variables qui influencent le devenir de l’État : hommes et femmes politiques, partis et groupes de pression, idées, idéologies, instruction et ignorance, courants d’idées et d’opinions, dont l’opinion publique avec tout ce que celle-ci comporte de superficiel, de manipulatoire, d’aléatoire, de transitoire et de potentiellement explosif. Encore une fois, il ne faut pas craindre de s’instruire par l’expérience des autres.

2. DÉTERMINATION ET MAINTIEN D’OBJECTIFS PRATICABLES ET RÉALISABLES

La stratégie n’est pas une utopie et l’appréciation rigoureuse du contexte et de la situation conduit vers le choix délibéré et conscient d’objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d’espace. Un objectif doit être concret, aisément identifiable, faire consensus, être simple et économique, afin d’éviter les abus et l’exploitation. Il doit se réaliser dans un temps donné et rigoureusement respecter les conditions, le contexte et la situation dans lesquels il a été défini comme la chose à faire. Lorsque cet objectif est définitivement choisi, il faut y tenir de toutes ses forces et le poursuivre tant qu’il n’a pas été atteint, peu importe les difficultés et les obstacles qui se présentent.

Il est fréquent qu’au stade de la planification, la détermination des objectifs apparaît comme évidente en soi. Au stade de l’exécution, elle n’est plus aussi certaine et on a alors tendance à le laisser tomber. C’est une erreur à ne pas commettre. De deux choses l’une : l’appréciation a été mal effectuée et l’objectif ne correspond pas aux exigences de la réalité, souvent trop grandiose et quasiment impossible à atteindre sans ruiner l’État : l’appréciation a été correcte mais le manque de détermination détourne des objectifs à atteindre parce qu’on n’avait pas prévu toutes les difficultés. Tout en faisant preuve de flexibilité, il faut poursuivre les objectifs déterminés à tout prix, tout en évitant les pièges des profiteurs et des détracteurs. Il est évident qu’en présence de deux États et deux gouvernements, les objectifs sont très difficiles à déterminer et à maintenir.

3, MAINTIEN DU MORAL

Le moral est comme le courant électrique. Personne ne le voit mais on le sait lorsqu’il y en a ou qu’il n’y en a pas, avec ou sans diplômes. A sa source, le moral humain obéit à des mécanismes intangibles. On n’en voit que les effets, sans toujours pouvoir en déceler les causes.

Lorsqu’il est absent, on ne peut manquer de s’en rendre compte. Il est difficile de saisir toutes les composantes du moral humain, mais on peut quand même en développer quelques facteurs propres à le maintenir : Compétence, intégrité, originalité et charisme des chefs ; souci de ne faire aucune injustice à personne ; instruction générale et technique continuellement maintenue jusqu’à la fin de la vie active et même au delà ; le sens de l’humour ; la discrétion et le respect des confidentialités et des confidences et finalement, le succès obtenu dans les petites et les grandes choses. Il faut réussir, autrement le moral s’écroule.

La relation affective avec les proches et les dirigeants est un important facteur du moral humain. Un peuple a besoin d’accorder son assentiment et sa loyauté à quelqu’un qui le représente. Il tend naturellement à s’identifier à ses chefs. Lorsqu’il est divisé par deux États, deux gouvernements et deux loyautés, son affectivité et sa loyauté s’étiolent et il devient cynique. Comme l’homme qui fréquente plusieurs femmes et la femme qui fréquente plusieurs hommes. Le coeur humain n’est pas fait pour se diviser en plusieurs loyautés qui vont le briser. Par contre, il est possible et souhaitable pour un sous-continent comme le Canada, faussement appelé un pays, inféodé à un seul État post-impérial, de se diviser afin que chacun soit loyal à son entourage et à ses chefs naturels, par opposition aux chefs arbitraires d’un régime centraliste et unitaire et qui sollicitent du peuple une affection et une loyauté artificielles. Un peuple ne peut pas avoir deux États et deux chefs d’État sans se diviser intérieurement et perdre le sens de ses actes. C’est ce qui se produit actuellement dans le Québec « divisé » entre le « fédéralisme (sic) » et le « séparatisme (sic) », alors qu’en réalité, il est divisé entre Ottawa et Québec et refuse de prendre la décision qui lui donnera son État, lequel lui fournira de multiples occasions d’avoir le coeur à la bonne place.

4. CONCENTRATION DE L’EFFORT DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

Nul ne dispose de toutes les forces, de tous les moyens et de toutes les compétences, même les plus grandes puissances de l’histoire du monde. En fait, trop de moyens et de forces inhibent l’action et peuvent même la paralyser, exposant l’État à la lourdeur et la force d’inertie que subiront tous les citoyens. Il est préférable d’avoir moins, beaucoup moins et partant, de savoir s’en servir, d’en assumer le contrôle et d’agir avec célérité et pertinence. C’est la meilleure manière de combattre l’inertie dont souffrent la plupart des États, tous exposés à l’indécision et la lourdeur bureaucratique. On est souvent surpris de constater que des organisations très modestes obtiennent par leurs actes des succès qui échappent aux grandes bureaucraties. La raison est simple : ces organisations savent concentrer l’effort au bon endroit et au bon moment, afin d’obtenir le maximum de résultats avec une minimum d’efforts et de dépenses de moyens. Le principe de concentration de l’effort nous conduit par le fait même vers son corollaire, le principe suivant :

5. ÉCONOMIE DE L’EFFORT ET DES MOYENS

Corollaire du principe de concentration de l’effort, le principe de l’économie demande d’atteindre les objectifs proposés avec un minimum d’efforts et de dépenses de moyens. Autrement, il n’y a pas d’économie politique. C’est par la compétence, l’intégrité et un emploi judicieux des moyens qu’on parvient à accomplir beaucoup avec peu. Un État qui s’avère incapable de mettre en pratique ces deux principes essentiels que sont la concentration et l’économie de l’effort est un État qui gaspille et court à sa ruine. Encore pire lorsque deux États au lieu d’un se partagent les pouvoirs et les compétences. La mise en pratique de ces deux principes essentiels à l’action devient sérieusement compromise et c’est la situation que doit vivre le Québec actuel en face d’Ottawa. Il ne peut y avoir de progrès réel lorsque pour une raison ou une autre, la mise en pratique de ces deux principes primordiaux est compromise.

6. SIMPLICITÉ

Simple à dire en effet, la simplicité est un principe universel de l’action qui n’est pas donné à tout le monde. Pourquoi ce principe est-il énoncé? Parce que l’action implique toujours beaucoup d’individus qui ont besoin de savoir exactement à quoi s’en tenir, d’où nécessité de prévenir et éviter la confusion. Nécessité en partant de savoir s’exprimer d’une manière simple et claire, sans redondances inutiles qui énervent. Tous doivent savoir ce qui se fait et s’accomplit et chacun doit connaître son rôle et ses fonctions, par le moyen de termes et de phrases simples, courtes et claires. Il y a tellement de gens qui parlent pour ne rien dire et se demandent ensuite comment il se fait que rien n’a été fait. Parler moins mais parler avec à propos et précision, avec simplicité, sans sophistication, de manière à être bien compris par les interlocuteurs, voilà qui va traduire les intentions en actes. Les questions auxquelles on doit répondre sont : De quoi s’agit-il? Le but à atteindre? Où? Quand? Comment? Pourquoi? Simple à dire mais plus difficile à réaliser qu’on ne le pense. C’est souvent au prix d’erreurs et d’efforts répétés qu’on apprend à devenir simple et à agir avec effectivité. Autrement, les plus belles intentions et les plus beaux projets finissent sur les tablettes.

7. SOUPLESSE

Le principe de souplesse, ou flexibilité si on préfère, est comme un marcheur qui veut se rendre au sommet d’une montagne mais doit au préalable traverser une forêt épaisse et pleine d’obstacles avant d’y arriver. Il est évident qu’il n’y parviendra pas en prenant une ligne droite. Il devra au contraire s’astreindre à toutes sortes de détours et de contorsions, d’abord pour traverser la forêt, ensuite pour gravir la montagne dont les pentes sont différenciées et compliquées. Tout au long de son parcours, il devra multiplier les efforts mais sans jamais oublier son objectif ultime, quelles que soient les difficultés et les misères qui l’attendent. Il y aura même des moments de découragement qui mettront sa détermination à épreuve. De même en stratégie de l’action, qui a pour objet l’effectivité de l’État. Les obstacles sont nombreux et parfois dangereux. Ils exigent beaucoup d’efforts et de détermination, combinés à la flexibilité qui fait contourner les difficultés plutôt qu’essayer de les détruire. Personne ne peut tout prévoir, de sorte que le principe de souplesse permet à chacun des concernés de poursuivre la route vers l’objectif à atteindre, alors qu’on n’a pas tout vu ni tout prévu. Pour pratiquer ce principe, il faut avoir foi dans sa cause et dans ses projets.

8. SÉCURITÉ

Le principe de sécurité a pour objet d’éviter d’être pris par surprise par l’adversaire et inversement, de le surprendre et de l’obliger à céder. Des adversaires et des ennemis jurés, nous en avons toujours eus et nous en aurons toujours, d’où nécessité de prendre nos précautions en toutes choses afin de ne jamais être surpris et désemparés. D’autre part, il ne faut pas oublier que l’adversité est parfois nécessaire pour secouer la torpeur des peuples, autrement ils auront tendance à s’asseoir sur leurs lauriers et à croire que tout est accompli et qu’il n’y a plus rien à faire. C’est alors que l’ennemi est utile. Dans certains cas, l’adversité est tellement importante que si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. C’est ce qu’on appelle en géopolitique le service de l’adversité. Même en temps de guerre, les experts (les vrais) en stratégie militaire cherchent à ne pas détruire l’ennemi dont on a toujours besoin pour secouer notre peuple, tout en prenant les précautions et les moyens nécessaires pour parer les menaces. Tous les experts en matière d’État savent que les peuples sont amorphes et qu’ils ont besoin d’être brassés par les événements pour se décider enfin à agir, quitte ensuite à blâmer leurs gouvernements pour ne pas avoir réagi suffisamment devant la menace. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le principe de sécurité, sans négliger pour autant aucun des autres principes.

9. SURPRISE

Corollaire du principe de sécurité, le principe de surprise consiste à placer habilement l’adversaire devant le FAIT ACCOMPLI, afin de l’inciter à abandonner la lutte et à plier à une volonté qui n’est pas la sienne. Les Anglais sont experts en cette matière. En position de faiblesse, ils usent du bluff. En position de force, ils passent aux actes avant de parler et discutent ensuite, alors que leurs adversaires ont déjà perdu. Nous en savons quelque chose au Québec. Par exemple, au moment de la Loi des mesures de guerre, en octobre 1970, l’armée était sur place avant même que le Parlement l’ait votée. Fait accompli, donc. Voyez comment un coin de forêt est rasé soudainement, sans préavis, les discussions survenant ensuite.

Une décision est-elle prise? Elle a déjà été exécutée avant les discussions et avant que les papiers soient signés. Voyez le Sommet des Amériques. Tout a été décidé d’avance, dans les coulisses et les officines secrètes des États et les réunions au sommet n’avaient pour objectifs que de faire accepter les décisions déjà prises. Inutile d’aller pleurer sur les genoux de maman ; mieux vaut apprendre et savoir jouer le même jeu, ce qui sera plus facile pour nous lorsque nous aurons notre propre État. Pour prévenir les surprises, il faut un service de renseignements sans faille et sans reproche qui permette de voir venir d’avance ce que l’adversaire est en train de cuisiner. Pour prévenir les surprises, il faut savoir apprécier un renseignement qui nous tombe inopinément dans les mains, les yeux ou les oreilles, sans l’avoir cherché ni demandé.

Il y a toujours quelque part quelqu’un qui parle trop. Un bon espion n’est pas quelqu’un qui joue au James Bond mais un citoyen ordinaire qui voit, entend, sent, comprend, et fait preuve de discernement en toutes choses. Bavards et commères s’abstenir. Une telle agence de renseignements, civile et militaire, manque au Québec. Tant que nous demeurerons inféodés au pouvoir central, centraliste et unitaire d’Ottawa, les services de renseignements travailleront contre nous et nous serons confrontés à de nouvelles surprises. Mieux vaut agir que perdre son temps à crier au scandale. Nous serions naïfs de ne pas nous rendre compte de l’amoralité de l’État. Toujours, la politique n’est qu’affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité. Qu’on se le mette dans la tête et qu’on sache s’en servir.

10. COORDINATION

Jamais on ne doit prendre la coordination pour acquise. Cette erreur grave est fréquente chez tous les États, sauf évidemment ceux qui ont prévu la nécessité de l’inscrire dans leurs règlements et de l’imposer.

Quelle que soit la tâche à accomplir, la coordination ne va pas de soi et doit être systématiquement organisée. Elle permet de mieux concentrer et économiser l’effort, de maintenir le cap sur l’objectif, d’agir d’une manière concertée et de confronter les adversaires avec une véritable force. Le défaut de coordonner conduit toujours vers des positions de faiblesse potentiellement désastreuses.

11. COOPÉRATION

La coopération non plus n’est jamais acquise et son manque est potentiellement catastrophique. Si la coordination est généralement technique et objective, la coopération est subjective et exposée à tous les vices liés aux conflits de personnalités, de mépris, de haines, de refus de coopérer pour des raisons qui n’en sont pas et  tutti quanti. Avec tous les moyens humains, légitimes et légaux dont l’État dispose, il faut briser la chaîne des ressentiments et s’assurer de la coopération de tous, sans exception et sans illusion non plus. Un seul individu peut ruiner une entreprise et détourner de leurs fins les tâches les plus essentielles à l’État. Si elle n’est pas acquise, la coopération peut s’acquérir par des rencontres, des exercices en commun, le développement d’une confiance mutuelle, la simple requête, la répétition générale et la formation des participants, pour ne citer que quelques mesures.

12. ADMINISTRATION ET LOGISTIQUE

Toute activité organisée commence par l’administration et la logistique. Ceci comprend l’inventaire du matériel et des moyens de transport, les fournitures, la nourriture, l’hygiène, l’administration du personnel, le choix des emplacements administratifs et logistiques, la poste, l’argent, bref, rien ne doit être négligé. A ce point de vue, nous aurions avantage à apprendre chez les Américains, experts en la matière, grands calculateurs logistiques, mais ils ne sont pas les seuls. L’intention générale consiste à déterminer comment il sera possible de mettre tous les autres principes en pratique à partir des moyens dont nous disposons et c’est l’essentiel. Une chose est certaine : il sera plus facile pour nous d’administrer et de nous préoccuper de logistique lorsque nous n’aurons qu’un seul État à organiser, alors que maintenant, nous en avons deux et ils se nuisent l’un et l’autre.

Pour finir, rappelons-nous cette sage recommandation de Sun Tsu : La connaissance des grands principes permet de trouver en toutes circonstances les solutions qui conviennent. Ces principes sont universaux, en ce sens que partout dans le monde, il est nécessaire de savoir les mettre en pratique pour bien gérer et administrer l’État et chacun de ses ministères. Car le principe ordonne de prendre conscience des conditions et des limites de l’action entreprise, afin de durer et de perdurer et partant, de progresser d’une manière continue. Ces principes ne sont pas des arbitraires ; ils n’obligent à rien. Cependant, ils indiquent clairement que pour réussir, il est nécessaire de les connaître et les mettre en pratique, sinon, on reste avec ses bonnes intentions. Par dessus tout, pour nous, Québécois, les principes nous montrent que nous ne pouvons plus avoir deux États dans le Québec, puisque nous avons le nôtre et il peut servir pour toutes les fonctions nécessaires. L’État central, centraliste, unitaire et arbitraire d’Ottawa ne nous permet pas de mettre adéquatement les principes en pratique et pour cette raison, nous n’en avons pas besoin.

ÉLÉMENTS ET FACTEURS DE L’ÉTAT

L’État est une société politique, qui possède un pouvoir, entendons, pouvoir d’agir avec envergure et avec sens, ce qui ne signifie pas que tous les États agissent avec envergure et sens mais le pouvoir est là et disponible. Pour acquérir un tel pouvoir, un espace géographique dit oekoumène, ou, algorithmique, est nécessaire, un espace dans lequel les variables s’intègrent aux constantes. Les caractéristiques de tels espaces sont simples à la base : plats ; bas ; sols arables ; de l’eau en quantité pour tous usages, y compris le transport maritime ; un climat qui rend le travail agréable et profitable, requérant un minimum d’énergie pour agir ; des richesses naturelles suffisantes et accessibles, mais pas trop abondantes au point de provoquer les convoitises ; des communications naturelles aisées à l’intérieur et avec l’extérieur, sans carrefours convoités et potentiellement causes de guerre et finalement, le territoire doit être aisément défendable avec un minimum d’efforts et de moyens, ce qui veut dire qu’il doit avoir des obstacles suffisants pour décourager les invasions mais pas au point de compromettre les communications. Dans  Géopolitique et avenir du Québec, ces caractéristiques sont décrites en détails au premier chapitre.

A ces avantages naturels, l’État doit posséder une langue d’État, une langue rigoureuse, à portée universelle puisque l’universel permet de mieux saisis le singulier, une langue châtiée, capable de servir adéquatement tous les domaines de la pensée et de l’activité humaines et partant, de développer un instrument intellectuel et mental critique afin de créer des formes juridiques appropriées et justes, Or, La langue française, qui est une langue d’État, possède toutes ces qualités et davantage. De plus, elle comporte une dimension aristocratique qui en fait une des plus belles langues au monde. Un dialecte, même très vivant et coloré, ne peut pas remplir autant de fonctions. Au Québec, nous avons l’habitude de croire qu’un des rôles qui nous est dévolu en Amérique du nord consiste à préserver la langue française. C’est sans doute vrai, mais en réalité, c’est la langue française qui a contribué à nous préserver en premier lieu. Un dialecte tribal aurait pu assurer notre survie d’une certaine façon mais pas au point de promouvoir l’expansion extraordinaire que nous connaissons maintenant.

LA CONTINUITÉ DU TITRE

Les Québécois ne connaissent pas l’importance de cette terminologie du pouvoir. Par exemple, en 1291, la Suisse, qui était inféodée à l’Autriche des Habsbourg, s’est révoltée de cette domination. Trois cantons en particulier ont déclaré la guerre à l’Autriche : Schwyz, Uri et Unterwald. Le statut des Suisses s’est décidé par une guerre et les victoires des insurgés aux batailles de Morgarten et de Sempach en 1291 ont forcé les Autrichiens à abandonner, mais non à reconnaître les Suisses comme possédants de droit des domaines qu’ils développaient depuis quatorze siècles. En 1815, lors du Congrès de Vienne qui repartageait l’Europe au lendemain des guerres napoléoniennes, l’Autriche a réclamé la repossession de la Suisse, mais les Suisses qui avaient goûté les fruits de l’indépendance et avaient accepté dix-neuf autres cantons, se préparèrent de nouveau pour la guerre.

NÉCESSITÉ D’UNE STRATÉGIE DE DÉFENSE ET DE DISSUASION

C’est dans cette situation que le baron suisse Antoine Henri Jomini élabora ses célèbres théories, principes et règles à suivre au sujet de la conduite d’une guerre nationale. En fait, l’enseignement de Jomini dépasse la guerre, en ce sens qu’il préconise une politique de dissuasion capable de gagner une guerre sans tirer un seul coup de fusil. La paix n’est jamais acquise ; elle est une conquête : elle n’est pas un héritage et chaque génération doit la reprendre à son compte et agir de manière à dissuader le recours à la force pour régler les problèmes liés aux statuts territoriaux. Tant que la possession de la terre sera disputée, la paix définitive ne sera jamais possible.

L’ENJEU DES GUERRES

L’enjeu des guerres a toujours été la possession du domaine foncier, dans la mesure de son importance pour les communications stratégiques, de sa valeur économique réelle et de son prestige et poids politique sur la scène internationale. Le territoire suisse est un carrefour naturel entre l’Italie, la France, l’Autriche et l’Allemagne, d’où la ténacité de l’Autriche à en prendre et en garder possession. Cette fois, en 1815, les Suisses étaient déterminés à ne pas se laisser inféoder par l’Autriche et ils se préparèrent à user des grands moyens s’il le fallait, peu importe les efforts et les dépenses. Les Autrichiens ont fini par comprendre et ont alors décidé de laisser les Suisses en paix, persuadés que dans une guerre contre la Suisse, l’Autriche y perdrait sa chemise. La guerre est le résultat d’une volonté de domination confrontée à une volonté de résistance et c’est au niveau de la volonté qu’elle se gagne. C’est ce qu’on appelle la dissuasion, que pratiquent toujours les Suisses pour éviter la guerre et qui est plus exigeante qu’une politique de défense.

Retenons simplement pour notre gouverne, que l’Autriche a de nouveau réclamé la Suisse dont elle possédait le territoire 524 ans auparavant. Jamais l’Autriche impériale n’a abandonné ses prétentions territoriales sur la Suisse et voilà qui doit devenir une leçon fondamentale pour nous, Québécois, qui aspirons en 2001 à acquérir un statut reconnu comme la Suisse en avait obtenu en 1291, à l’intérieur d’un contexte international complexe et probablement aussi confus pour les gens de ce temps-là que pour nous aujourd’hui, qui sommes confrontés à la mondialisation, laquelle n’est pourtant pas un phénomène nouveau dans le monde.

PRIMAUTÉ DE L’INSTANT SUR LE MOMENT

Au Québec où tout, ou presque, se pense et se passe dans le moment détaché de l’instant, nous devons coûte que coûte acquérir le sens de telles continuités, autrement nous n’irons nulle part. Qu’on comprenne que les titres sur tout le territoire de ce sous-continent qu’on appelle le Canada ont passé de la Couronne de France à la Couronne d’Angleterre le 10 février 1763, après tractations diplomatiques et que ces titres n’ont jamais été passés à personne d’autre. Même le Canada Act du 17 avril 1982 a soigneusement omis la moindre référence au statut territorial  de jure du territoire du Canada et le terme « rapatriement de la Constitution(sic) » n’a été qu’un euphémisme parmi tant d’autres. La Reine d’Angleterre conserve sur le Canada son droit de regard et de désaveu, comme tout propriétaire qui entend garder son domaine. Sans doute, on peut soupçonner qu’une décision tacite en faveur des United Empire Loyalists attend son heure, mais un tel transfert pourrait ouvrir une boîte de pandore dont Ottawa fera les frais. Londres n’a pas intérêt à faire du Canada une nouvelle Irlande et en conséquence, conserve les titres sur le territoire du sous-continent canadien, en attendant que quelque chose arrive. Et comme peu de gens connaissent le sens, la signification, la portée et la dynamique du terme possession territoriale,  de facto et  de jure, alors Ottawa et Londres peuvent dormir tranquilles.

L’ESSENTIEL : ÊTRE RECONNUS

Ces considérations préliminaires démontrent l’importance fondamentale des statuts reconnus ou non reconnus de nation, Nation et État et leurs rapports étroits avec le territoire possédé, soit de fait, soit de droit ou les deux à la fois. Au point que, les reconnaître équivaudrait à nous reconnaître comme existence et identité collectives, disposant de pleines aptitudes et capacités d’agir avec envergure, en pleine liberté et conscience de nos intentions et nos actes, comme font les peuples adultes qui possèdent leur propre État et sont par conséquent reconnus comme Nations avec la majuscule. Remarquez bien qu’il s’agit pour nous de nous faire reconnaître, non de nous faire « aimer » comme nous le voudrions, ce qui n’est pas l’objet de la politique. La politique est affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité. Une population reconnue comme nation, Nation et État, le devient non par affection ou faveur, mais parce que le jeu des intérêts, des rapports de forces et de l’effectivité oblige tous les pouvoirs concernés à la reconnaître. Habitués comme nous le sommes à l’inféodation et la soumission servile, nous avons encore forte tendance à chercher l’affection et la considération superficielles plutôt que la reconnaissance officielle  de jure comme  de facto du statut de Nation et d’État, ainsi que nous devons le faire. Cette immaturité qui nous porte à chercher le regard complaisant de l’autre, nous devons nous en défaire si nous voulons progresser.

QUE VEUT DIRE LE TERME STATUT?

Dans le contexte qui nous préoccupe, le terme statut veut dire ÉTAT DE CE QUI EST INVESTI Prenons quelques exemples ailleurs pour bien en comprendre le sens. J’entreprends des études, c’est un investissement, peu importe que de telles études soient entreprises dans une institution publique ou privée ou encore que j’étudie par moi-même comme un autodidacte. Disons que je m’intéresse au génie électrique. Après plusieurs années de travail et de recherches, il devient évident que je ne suis plus avec mon sujet dans le même état où je me trouvais au début. Quelque chose a changé. Dans une grande institution, on m’accorde un diplôme, ou certificat officiel. Comme autodidacte, mon travail et mes compétences me valent des emplois importants et personne, ou presque, ne se soucie du fait que je n’ai aucun papier officiel, puisque je suis capable de faire le travail encore mieux qu’un diplômé. Ce nouvel état de choses par rapport à moi-même et aux autres, voilà ce qu’on appelle un STATUT.

Prenons un autre exemple. Je cherche une ferme pour m’établir avec ma famille et j’ai très peu d’argent pour en acheter une à proximité de la ville. Dans une région éloignée, cependant, je trouve une ferme abandonnée et je m’y installe, non sans avoir vérifié que les premiers propriétaires sont bel et bien partis et ne donnent aucun signe de vouloir revenir. Plusieurs années plus tard, la ferme a pris beaucoup de valeur grâce à un travail acharné de ma part et des autres membres de la famille. J’entreprends des démarches pour me faire reconnaître propriétaire en titre et je finis par réussir. Mon STATUT a donc changé en ce sens que, de simple squatter, je suis devenu possédant de fait ( de facto) par mon travail de valorisation du sol et finalement de droit ( de jure) parce que reconnu officiellement comme tel.

Transposons cet exemple sur un domaine de grande étendue. Une bande de colons s’installe dans un territoire partiellement occupé par des habitants qui étaient là avant eux. Ils se mettent au travail, défrichent, mettent le territoire en valeur, aménagent quelques infrastructures, tels des chemins, des ponts, des puits, des espaces publics, arpentés et organisés, toutes choses qui se font avec le temps, beaucoup de temps, car les progrès humains sont lents à venir. En fait, avec le temps, le nombre d’habitants augmente et des institutions sont nécessaires pour diversifier les activités et progresser vers des formes organisées plus complexes. Afin de maintenir la paix sociale, un pouvoir est constitué. Après avoir développé le territoire par osmose, d’une manière naturelle, les colons établissent avec le monde extérieur des relations de dépendances mutuelles, qu’on appelle des symbioses.

Par l’ampleur de ces relations, tant à l’intérieur qu’avec l’extérieur, par son travail de plus en plus diversifié, toujours en continuité, la population de colons devient un peuple. Avec le temps, par son appropriation légitime du territoire qu’elle occupe, cette même population devient une nation, une société territoriale. Ce STATUT dépasse celui de peuple ou d’ethnie. Le temps et le travail ont donc transformé un STATUT COLLECTIF de COLONIE vers celui de NATION. Cependant, pour être pleinement reconnue, la nation (avec minuscule) doit préalablement acquérir les assises de l’ÉTAT, c’est-à-dire d’une société politique, dotée d’un pouvoir qui la rend apte et capable d’agir avec envergure, par elle-même et pour elle-même, charité bien ordonnée commençant par soi-même. Comme l‘enseignent les Saintes Écritures, dont la Bible en général et l’Évangile en particulier, on ne peut aimer les autres si on n’a pas appris à s’aimer soi-même, tant sur le plan individuel que collectif. Ce principe dépasse en valeur la soi-disant « largeur d’esprit (sic) » des rationalistes.

Cette histoire est celle de beaucoup de peuples qui, par leur travail, on accédé au statut reconnu de nation, plus tard de Nation, grâce aux assises de leur propre État, y compris le peuple Québécois. Cette reconnaissance de fait et de droit( de facto et  de jure) de nombreux peuples tels qu’on le voit maintenant est un phénomène nouveau dans le monde et peut-être un signe des temps. Même dans l’Europe du XVIIIème siècle, les nations n’avaient pas toutes atteint leur plein développement. Partout, ou presque, il restait des MARCHES, des territoires sans statut précis. Au Vingt-et-unième siècle, ce problème de STATUT TERRITORIAL est encore celui de tout le sous-continent canadien et du Québec. Même aux États-Unis actuels, ce problème refait surface avec le développement extraordinaire de plusieurs États américains, qui ont acquis  de facto le STATUT d’un État avec la majuscule.

Il n’y a là rien d’anormal ou de révolutionnaire. Depuis la fondation de Boston par les Pilgrim Fathers en 1620, il s’est écoulé à peine 154 ans avant que cette colonie accède au statut reconnu d’un État déjà appelé au gigantisme, ceci grâce à l’aide militaire de la France, qui a préféré investir chez les Yankees plutôt qu’en Nouvelle-France, avec d’énormes pertes sur tous les plans. Maintenant, il devient évident que le géant a des pieds d’argile. Ce n’est pas de l’extérieur mais de l’intérieur qu’il est menacé. Discrètement, pour éviter des problèmes plus graves que le transfert des pouvoirs et la reconnaissance de nouveaux États, avec la majuscule, le Président des États-Unis autorise les transferts de pouvoirs. Ce n’est pas une mesure logique mais ontologique. Elle a pour but de maintenir en existence ce qui existe déjà et de reconnaître ce qui est en train de naître. La sagesse élémentaire est faite de principes : appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation ; détermination d’objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d’espace ; maintien du moral : concentration de l’effort dans l’espace et dans le temps ; économie de l’effort ; simplicité ; souplesse, coordination ; coopération ; administration et logistique. Ces principes appartiennent à l’ordre des choses réelles, non des théories et des abstractions. Ils sont ontologiques et non logiques ; on pourrait dire métaphysiques, en ce sens qu’ils gouvernent l’univers de la causalité, c’est-à-dire le monde physique et tangible, de même que la nature réelle mais intangible du moral humain.

Le STATUT TERRITORIAL n’est pas une idéologie mais une nécessité de l’existence.

Partout, en Europe comme dans les Amériques, les populations qui ont acquis un statut territorial  de facto et ensuite  de jure pour avoir approprié un territoire en friche, partiellement ou totalement, ne sont pas nécessairement celles qui étaient les premières installées sur place. De même actuellement dans ce continent neuf constitué par les trois Amériques, dont le sous-continent canadien. L’histoire de ces régions est trop récente pour confirmer d’une manière définitive les STATUTS des populations qui y vivent. Même les États-Unis sont présentement aux prises avec des problèmes majeurs de STATUTS, problème que les Américains qualifient sous le terme général de STATEHOOD. Il s’agit d’un problème de grande envergure, qui se passe de solutions trop logiques et partant, trop simplistes et plus aptes à provoquer les conflits et les guerres qu’à promouvoir la paix à partir de l’intelligence des faits et des principes. LE STATUT EST DONC L’ÉTAT RECONNU OU À RECONNAÎTRE DE CE QUI A ÉTÉ INVESTI ET L’EST ENCORE, PEU IMPORTE L’ÉCHELLE.

Le STATU QUO est un terme qui qualifie un statut qui ne change pas. Le STATU QUO ANTE signifie un retour vers l’arrière, un recul en somme, une perte de statut.

LES STATUTS REFONDUS DE WESTMINSTER

Prenons un exemple qui nous concerne pour mieux démontrer ce que signifie un statut. En 1931, le Gouvernement Impérial de Londres a promulgué les STATUTS REFONDUS DE WESTMINSTER (WESTMINSTER REVISED STATUS), au terme desquels le gouvernement d’Ottawa pouvait exercer pleins pouvoirs d’État, ou presque, exception faite des changements de constitution et des titres sur le territoire, qui restaient en possession de Sa Majesté Impériale et le sont encore aujourd’hui en 2001. Londres a cependant compris que l’Empire Britannique de 1931 n’était pas l’Empire Britannique de 1831 ou de 1731. C’était l’évidence même, la logique des faits (par opposition à la logique discursive) qui dictait cette appréciation d’une situation nouvelle et son adaptation sous forme de statuts juridiques révisés (ou refondus si on veut). En effet, les colonies s’étaient développées, techniquement et humainement. Elles avaient acquis des infrastructures de même que l’aptitude et la capacité de se prendre en charge. En conséquence, il était donc normal que Londres abandonne une partie de ses pouvoirs en faveur des colonies les plus aptes et capables de se gouverner sans heurts ni troubles graves, Londres se sentant plus ou moins responsable de ce qui allait arriver par la suite.

Dans le cas du Canada, cependant, il y avait en Angleterre une évidente perte d’intérêts, comme auparavant en France. Les arpents de neige étaient toujours là ; la forêt s’était dégradée et les Anglais préféraient le bois de Russie. Quant aux richesses naturelles, leur accessibilité limitée par la géographie et le climat rendait leur exploitation coûteuse et onéreuse. La pêche sur les bancs de Terre Neuve ne posait pas de problème particulier avec le Canada puisque ces eaux ont un STATUT INTERNATIONAL  de facto ET PROBABLEMENT  de jure depuis fort longtemps. Et ensuite, la technologie des nouveaux navires de pêche réduisait la nécessité des escales comme ce fut le cas au cours des cinq millénaires précédents. La politique étant affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité, Londres n’allait pas garder en tutelle un pays recouvert d’obstacles comme le Canada, envisagé en Europe comme un sous-continent. Que les populations locales se débrouillent comme elles peuvent et tant mieux pour nous, Québécois. Quoi qu’il en soit, un STATUT REFONDU EST UN SIGNE DE PROGRÈS.

À PROPOS DE STATUTS REFONDUS

La question qui se pose maintenant est celle-ci : comment se fait-il que 70 ans plus, tard, alors que les régions se sont transformées, Ottawa n’entreprend pas de réviser en profondeur le statut des provinces, dont le Québec, l’Ontario et l’Alberta, qui ont maintenant les assises de véritables États sur leurs territoires respectifs? Pourquoi pas les OTTAWA REVISED STATUS? Réponse hagarde de Jean Chrétien à cette question : « Bin, y a rien dans la Constitution qui autorise les changements de statuts et les transferts de pouvoirs ». Pourtant, la Constitution américaine, de l’autre côté de la frontière, dispose de mécanismes souples pour permettre le transfert de pouvoirs de Washington vers les états qui sont devenus des États avec le temps. Les États-Unis de la fin du XIXe siècle ne sont pas les États-Unis de 1776 ; est-il seulement nécessaire de le dire? Le Québec et le Canada de l’an 2001 ne sont pas le Québec et le Canada de 1867 ; est-il nécessaire de le dire?

Les provinces ont grandi, grâce au chemin de fer et aux communications télégraphiques, par le moyen de prises de conscience graduelles, lentes mais progressives. Avec les nouveaux moyens de transport et les communications électroniques, le problème des pouvoirs refait surface puisqu’il est évident que les provinces ont acquis par leurs développements respectifs le STATUT D’ÉTATS  de facto ET DANS LE CAS DU QUÉBEC, D’ÉTAT  de jure AUTANT QUE  de facto, même si le Québec ne possède pas sur papier tous les pouvoirs d’État, ceci pour les raisons expliquées dans  Géopolitique et avenir du Québec (Par JRM Sauvé, Guérin. Montréal. 1994). Mais Ottawa ne bouge pas, incapable de s’adapter et de composer avec les événements, comme l’a fait Londres en 1931. Le STATU QUO est fixé dans le granit et personne ne pourra y changer quoi que ce soit, peu importe les progressions du Québec et de plusieurs autres provinces vers le statut d’État? Le Canada est donc un État unitaire et arbitraire, avec une tendance vers l’État totalitaire, un État United Empire Loyalist, comme l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles ; comme les Treize colonies avant l’indépendance de 1776 et comme l’Afrique du Sud avant l’indépendance unilatérale de 1948?

Espérer un changement de statut de la part d’Ottawa, c’est se frapper la tête contre les murs, comme ont fait les autres peuples qui se sont inopinément trouvés inféodés à l’Empire britannique, jusqu’à ce que les révoltes obligent les Anglais à s’adapter et à composer. Un tel refus est CASUS BELLI, cause de guerre mais Ottawa s’en fiche, toujours prêt à intervenir par la force, comme il l’a été, l’est encore et le sera dans l’avenir, sûr et certain que l’armée et la RCMP feront une bouchée du Québec « séparatisse ». À défaut, une intervention armée des États-Unis s’en chargera et ce sera fini une fois pour toutes du gros méchant Québec. Amen. Alléluia. Rideaux. Gloire à l’imbécillité.

Ottawa et Toronto, qui se tiennent comme les doigts de la main, agissent par cupidité, bassesse, petitesse, malice, méchanceté, outrecuidance et esprit chagrin, le tout recouvert du glaçage de la raison rationnelle et de la bonne conscience à rabais. Nous sommes confrontés à un mur et ce mur, nous devons le faire tomber.

L’INFÉODATION CONTRE LA LIBERTÉ

La question qui se pose maintenant pour nous est celle-ci : est-ce que nous existons, NOUS, Québécois de souche et d’adoption, qui avons fondé le Québec par un travail de cinq siècles, qui avons contribué d’une manière indéniable à fonder le Canada et une partie des Etats-Unis? Est-ce que nous existons, NOUS, dont les ancêtres on fondé la Normandie, l’État le mieux organisé et le mieux gouverné du monde médiéval? Est-ce que nous existons, NOUS, dont les ancêtres ont fondé la Bretagne, l’Aquitaine et la Navarre? Est-ce que nous existons, NOUS, dont les ancêtres ont contribué à fonder l’Angleterre, oui, l’Angleterre que nos ancêtres ont conquis en 1066 et à l’intérieur de laquelle ils ont jeté les bases permanentes d’un État solide et apte à devenir la tête d’un Empire, cette Angleterre dont nous pouvons revendiquer la possession puisque NOUS avons gagné la bataille de Hastings?

Observons qu’en Angleterre, nos ancêtres ont imposé la langue française à la Cour, dans l’administration et la justice, parce qu’ils connaissaient le français, une langue d’État dont le propos accède à l’universel, ce que ne peuvent accomplir les dialectes tribaux. Les grands actes des libertés anglaises ont été rédigés en français, assurant par le fait même leur pérennité et leur universalité. Finalement, est-ce que nous existons, NOUS, dont les ancêtres Francs, ces Allemands venus du Bas-Rhin, ont fondé le Royaume de France? En arrivant en Nouvelle-France, nos ancêtres ont réuni toutes ces souches originaires des côtes de France et du Rhin allemand. Ils ont également intégré les souches venues des autres régions d’Europe, dont l’Angleterre, avec laquelle notre propre histoire a été intimement mêlée, tant en Europe qu’en Amérique du nord. Dès les débuts de la colonie, ils ont mêlé leur sang avec les tribus amérindiennes du Saint-Laurent, de nouvelles souches à partir desquelles il a été possible de créer l’État du Québec, un État à la fois simple et complexe, appelé à agir dans le monde actuel, qui a besoin d’États nationaux aptes et capables d’agir pour le bien général, sans pour autant ignorer les intérêts particuliers.

L’État du Québec, nous l’avons déjà. Nous en avons fondé les assises par notre travail acharné de cinq siècles dans une des géographies qui compte parmi les plus dures des terres habitables de toute la planète. Nous aurions pu nous libérer du régime anglais mais le régime des United Empire Loyalists s’est imposé trop tôt, dans le but de nous inféoder et nous réduire à néant, par dépossession territoriale, comme en Acadie et en Irlande. Le British North America Act de 1867 devait instaurer dans le sous-continent canadien une authentique Confédération, une Union d’États souverains. Mais le terme Confédération n’était qu’un euphémisme, une mesure d’apaisement pendant que se poursuivait sournoisement le travail de sape de notre statut de peuple, de nation et d’État, afin de nous réduire au niveau d’une société inféodée et atomisée en une poussière d’individus isolés.

Inféodé veut dire servilement soumis à une autorité autre que la nôtre, qui nous tient en tutelle et gère nos propres affaires comme si nous étions des incapables. Remarquez que les fédéralistes et les badaux, dont l’esprit est dominé par le défaitisme et le sentiment d’infériorité, sont entièrement d’accord et acceptent avec enthousiasme le statut de cocus contents qu’on nous impose d’Ottawa et de Toronto. Ce sont ces mêmes cocus contents qui traitent de chialeux les Québécois qui refusent l’inféodation parce qu’elle est une ignominie, et, se battent de toutes leurs forces pour faire reconnaître notre statut de peuple, de nation et d’État.

Une population inféodée n’a ni parole ni acte et c’est ce qu’Ottawa et Toronto veulent définitivement nous imposer, avec la complicité de leurs valets de service venus du Québec. Certes, nous sommes libres, mais sans pouvoirs, notre liberté ne nous rend pas aptes à agir avec l’envergure dont nous sommes capables. Dans ce cas, nous sommes libres comme des enfants qui s’amusent dans un parc public mais ne peuvent y poser aucun acte d’envergure. Cette situation inférieure, nous n’avons aucune excuse pour l’accepter comme une fatalité car nous disposons déjà des assises de notre propre État. Quant au régime d’occupation que nous imposent Ottawa et Toronto, nous pouvons nous en défaire si nous le voulons et nous avons le devoir de le vouloir. Ne pas agir comme un peuple libre et capable d’agir et de se dépasser, c’est se dégrader nous-mêmes et nous exposer au mépris universel.