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«« géopolitique 16.6.01
Le 16 mai 1948, lOrganisation des Nations Unies reconnaissait Israël comme État national, de droit (de jure) comme de fait (de facto). Cétait 52 ans après linitiative du journaliste viennois Théodor Herzl, qui avait décidé quil était temps de mettre fin à une Diaspora qui durait depuis trop longtemps. Sa contribution prit dabord la forme dun court essai intitulé : Der Judenstaat (lÉtat juif). Publié en Autriche, cet ouvrage servit de charnière au mouvement sioniste, qui avait pour objet la fondation dun Foyer national juif reconnu par le droit international. Après avoir provisoirement choisi lOuganda et la langue allemande comme langue officielle du nouvel État, il fut décidé que cet État serait établi en Palestine et que sa langue officielle serait lhébreu, langue religieuse, langue dÉtat, langue philosophique et savante. Au delà de ses premières tentatives, Herzl invitait les Juifs à réaliser que pour obtenir le statut reconnu de Foyer national, ou Nation (avec majuscule), il fallait au préalable acquérir le statut dun État, lun et lautre pouvant se développer concurremment.
Notre but nest pas de juger les événements qui opposent les Israéliens aux Palestiniens et aux Arabes, mais didentifier dans le fait les facteurs et principes qui rendent possible, pas nécessairement probable mais possible la conquête du statut dÉtat national, conquête dautant plus importante quelle est nécessaire pour la survie dun peuple et sa reconnaissance comme Nation, présente et agissante dans léchiquier complexe des affaires du monde dans lequel nous vivons. Sachons en partant que la nécessité na pas de loi, quelle peut causer des conflits et des guerres. En conséquence, il incombe aux individus présents sur place de réduire larbitraire et les confrontations qui résultent des actes jugés nécessaires pour le bien général et partant, den arriver à une catharsis, un apaisement dont le prix à payer est toujours très élevé mais qui en vaut la peine.
Dans cette brève description des circonstances qui ont amené la fondation de lÉtat dIsraël reconnu, nous prendrons aussi comme modèle lAutriche, avec sa géographie et une histoire qui remonte plus de vingt siècles en arrière, histoire toujours présente dans la vie autrichienne actuelle, fondée sur de longues racines. Herzl a étudié en Autriche et na pu manquer de sinstruire des choses de la vie publique et de lÉtat, dont les Autrichiens sont friands. Journaliste chevronné, il possédait à fond, dans un allemand châtié, la terminologie du pouvoir et de la géopolitique. La longue expérience de lAutriche na pu manquer dinstruire les Juifs du Danube et dEurope centrale, parmi lesquels beaucoup de gens cultivés possédaient à fond le haut allemand, langue biblique et langue dÉtat mise au point par Martin Luther. Cette double expérience, celle de lAutriche et celle dIsraël, servira à nous instruire, afin daffermir les assises intellectuelles nécessaires et inhérentes à notre propre cause. Comme le disait Bismarck, le fondateur de lAllemagne moderne en 1871, nous aurions grand tort de ne pas nous instruire par lexpérience des autres.
Nul nest prophète dans son pays. En dépit des nécessités exprimées par Herzl et compte tenu des menaces graves qui samoncelaient contre les Juifs en Europe, particulièrement en Russie, Europe de lest et Europe centrale, ses propos furent jugés utopiques. Un homme seul na aucun poids politique, quelles que soient son intelligence et la véracité de son propos. Les nombreuses représentations diplomatiques de Herzl chez les « grands » du temps restèrent sans résultat. Même les Juifs très riches ne lui accordèrent aucun soutien matériel. Il recruta ses appuis chez les intellectuels et les classes moyennes. Donc rien de nouveau sous le soleil, première leçon utile pour nous. Les riches ne veulent pas de changements; les gens moins fortunés en sont incapables. Ce sont les classes moyennes instruites qui font les changements. Chez les Juifs comme chez les autres.
Ce que les Juifs activistes et les Occidentaux qui les ont aidés ont bien compris, cest la procédure à suivre pour acquérir le statut dÉtat, sur le terrain dabord et ensuite par la diplomatie et la défense. Lorsquon suit de près la démarche juive pour y arriver, il semble que lexpérience très vaste de lAutriche et des Autrichiens en matière dÉtat et de pouvoirs a été appréciable et appréciée. Au Québec, une démarche analogue a été suivie sans en prendre pleinement conscience, suivant un processus naturel devenu possible par les conditions géographiques, historiques, ethnographiques, linguistiques et religieuses à lintérieur desquelles les Québécois ont évolué. Ces analogies valent dêtre rappelées, à la lumière de lexpérience israélienne et autrichienne.
Sur le plan géopolitique, ce que le Québec et Israël ont en commun, cest la construction dun État national contemporain, au terme dune période formative courte, soit deux siècles dans le cas du Québec et 52 ans seulement pour Israël, ce qui est extraordinairement rapide. En Europe, les États ont connu une période formative qui dépassait souvent 1200 ans, comme ce fut le cas de la France, qui a pris forme comme État entre Charles Martel, Richelieu et Louis XIII; la Suisse, née en 1291 par une scission contre lAutriche des Habsbourg; le Portugal est né en 1262 à la faveur des victoires portugaises sur les Maures ; lAutriche est née au XIIIe siècle, alors que le dernier des Babenberg obtint de lEmpereur allemand Frédéric Deux le Privilegium majus, (équivalent aux Westminster Revised Status de 1931 accordés par Londres à Ottawa), par lequel lAutriche échappait à la juridiction de lEmpire. Nous parlons de lEmpire germanique axé sur le Rhin, tel quil existait au Moyen Age, non de lAllemagne moderne, venue au monde en 1871 et axée sur la plaine germano-polonaise. La Suède est née en 1525, au terme dune guerre qui mit fin à son inféodation au Danemark. En Asie, les États sont généralement beaucoup plus anciens. Tout ceci ne semble pas très logique, mais les États ne sont pas logiques. Ils sont ontologiques et obéissent à des lois existentielles qui échappent à la raison discursive. Ils naissent et survivent en vertu de facteurs et de principes que la perception primaire, réduite et immédiate des événements ne peut pas voir. Pour le comprendre, une analyse spectrale de la réalité simpose, mais ce don particulier de lintelligence nest pas accordé à tous.
Dans les deux Amériques, la formation des États a été plus courte, soit 156 ans pour les États Unis et moins de trois siècles pour la plupart des États de lAmérique latine. Sans doute parce que les populations de colons venus en majorité dEurope comportaient beaucoup de lettrés qui possédaient déjà le sens de lÉtat, ce qui leur permettait de constituer rapidement des sociétés puissantes, qui dépassaient les pouvoirs des tribus et des clans autochtones. Ce nest pas une question de morale mais de poids politique et économique, gouverné par la loi inique de linertie, ou loi de la pesanteur, laquelle suppose le nombre mais aussi la concentration dans lespace et dans le temps, et, la dynamique collective, impossible pour une population qui na pas les connaissances et la discipline requises.
La morale est une autre dimension de lexistence, qui a pour objet le bonheur humain. Elle est affaire de conscience, de transformation des mentalités, de métamorphose de lesprit et du coeur. Quelle que soit la grandeur morale des hommes et des femmes impliqués, la politique demeure affaire dintérêts, de rapports de forces et deffectivité, articulée en douze ou treize principes majeurs que nous avons déjà sommairement exposés dans Géopolitique et avenir du Québec (chapitre 9). Nous examinons ces questions en peuple devenu adulte, qui sait que lexistence comporte des incertitudes, des dangers et des risques, des dimensions multiples, variées et contradictoires quant à leurs méthodes et leurs démarches. Devenir Hommes et Femmes, avec la majuscule, consiste à en prendre conscience, non pour fuir mais pour se déterminer à agir et à surmonter langoisse. Tout cela est très exigeant, à ce point quun peuple enfant, habitué à la soumission servile, peut difficilement le comprendre, doù sa propension à lagitation futile ou à linaction.
Avant de poursuivre notre démarche collective vers une décision majeure, que nous devons accomplir même si elle nous fait peur, nous devons travailler à augmenter notre bagage de connaissances. Pour venir au monde et trouver sa place, lÉtat du Québec a besoin, de la part de sa population actuelle, une prise de conscience et une acquisition de savoirs, quelle ne pouvait obtenir pendant lépoque coloniale. Poursuivons donc notre discussion au sujet des États en général, de lÉtat dIsraël et de lÉtat autrichien en particulier, afin de mieux comprendre les perspectives propres et uniques à lÉtat québécois, encore inféodé au pouvoir impérial, central, centraliste, unitaire et arbitraire dOttawa. Cet arbitraire, nous venons encore den voir un autre exemple avec la Loi sur les jeunes contrevenants.
En effet, inconditionnellement inféodé à Ottawa, le Canada, qui est en réalité un sous-continent distinct au nord des Amériques, est encore un État impérial arbitraire, créé de toutes pièces 104 ans après le traité de Paris du 10 février 1763, institué dans le but de remplacer lautorité de Londres par un État nord-américain loyaliste, sur le modèle de lIrlande loyaliste. Appuyé par lAngleterre, le pouvoir central et centraliste dOttawa nallait permettre à personne au nord des Etats-Unis de créer un État indépendant, comme ont fait les Yankees. Doù lextrême rigidité de la Constitution canadienne, qui ne permet aucun transfert officiel des pouvoirs en faveur des provinces appelées à devenir des États naturels, ou qui le sont déjà, comme cest le cas du Québec, de lOntario et de lAlberta.
Mais le Canada, qui est une masse géographique immense, peu accessible et peu propice aux communications économiques, se prête mal au maintien dun État impérial, unitaire et arbitraire. La géographie sy oppose. Cela se voit maintenant. Les premiers à en faire la preuve : nous-mêmes, Québécois(es), descendants et descendantes des colons de Nouvelle France, rassemblés dans la vallée du Saint-Laurent pour être déportés comme les Acadiens entre 1755 et 1760. Grâce à la géographie, à des conditions historiques favorables qui imposèrent aux Anglais et aux Loyalistes des limites quils ne connurent pas en Irlande, grâce à la langue française, langue dÉtat par excellence et grâce à lÉglise catholique du Québec, malgré tout ce quon lui reproche, un Foyer et un État naturels sont nés et ont atteint la maturité nécessaire pour être reconnus de facto et de jure. Comme partout ailleurs, cest aux fondateurs de cet État, en loccurrence nous-mêmes, que revient la tâche den prendre conscience et la responsabilité de le reconnaître en premier et de le faire reconnaître ensuite. Personne ne la jamais fait pour personne. Cette expérience a été vécue par tous les peuples qui ont conquis les assises de leurs propres États et se sont fait reconnaître comme Nation, y compris Israël, lAutriche et lÉire (Irlande du Sud) que nous venons de mentionner.
La question qui se pose pour nous est celle-ci : avons-nous suffisamment le sens de lÉtat pour reconnaître notre propre démarche et le fait accompli qui en résulte et partant, oser nous comporter en tant que tel, en pleine conscience des dangers et des risques quune telle décision comporte? Ce nest plus le temps davoir peur comme un peuple inféodé mais dagir comme une société qui possède son propre pouvoir daction avec lenvergure qui sy rattache. Cest ce que les Israéliens ont su faire, de même tous les autres peuples qui ont fait reconnaître leur État et ont pris leur place parmi les Nations du monde. Sans État, la Nation reste une nation, proche de la tribu et du clan. Habitués et conditionnés à linféodation et la soumission servile à un pouvoir qui nest pas le nôtre, allons-nous reculer alors que tant de chemin a déjà été parcouru, envers et contre la volonté loyaliste, impériale, arbitraire et unitaire dOttawa? Poursuivons lobservation de quelques analogies utiles avec le cas dIsraël et de lAutriche.
Il ne sagit pas didéologie mais dagir et de jouir du triomphe sur son angoisse. Sur le plan individuel et collectif : qui agit existe, puisque pour agir, il faut savoir vaincre les dangers et les risques de lexistence. Qui nagit pas nexiste pas et reste avec ses peurs et ses angoisses. Qui a eu peur de voter OUI aux deux derniers référendums sur le statut à venir du Québec, alors que ce OUI aurait politiquement placé le Québec en position de force? Agir, cest apprendre que les grandes choses saccomplissent à partir dune multitude de petites choses insignifiantes, dont un tout petit oui, tellement important si on veut aller loin.
COMPLEXITÉ DE LÉTAT
Rome ne sest pas fait en un jour, dit-on fréquemment pour inciter les citoyens à la patience devant les lenteurs et les incertitudes de la politique. Instrument privilégié de lagir des peuples, lÉtat, qui peut aussi basculer dans larbitraire, sert également les fins des Empires et autres Puissances qui cherchent à dominer le monde. Ce nest pas une raison pour démissionner, au contraire. Dans tous les cas, les principes de leffectivité des États, ou principes de stratégie, sont exactement les mêmes : appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation; détermination et maintien dobjectifs praticables et réalisables en termes de temps et despace; maintien du moral : action offensive; concentration et économie de leffort; simplicité et souplesse; sécurité et surprise; coordination; coopération; administration et logistique. Ces principes ne sont pas des utopies mais des concepts limites, propres à assurer la pérennité dun pouvoir qui sait les mettre en pratique. Ce nest pas une idéologique qui fait réussir mais la mise en pratique de ces principes qui ont fait leurs preuves et que les intellectuels abstraits ne connaissent pas. Le but : laction et son terme ultime :lagir, au sens humain du terme et sa fin ultime : lActe.
Au départ, personne ne peut agir seul. Chacun ne peut agir que dans et par les autres et inversement. Doù nécessité de lÉtat, lÊtre qui agit. A cette première dimension sen ajoute une deuxième : nécessité de posséder un territoire pour agir.
IMPORTANCE DU TERRITOIRE
Un État sans territoire nest pas un État. Tous les États, même les Ligues hanséatiques et les Multinationales, ont leur territoire. La continuité est nécessaire au pouvoir et le territoire est un facteur majeur de continuité. Même les tribus et les clans ont besoin dun territoire pour exister et agir en tant que tel, quoique leurs pouvoirs demeurent beaucoup plus limités que ceux dun État. Peu importe quil sagisse dun État de taille modeste, son pouvoir dépasse de beaucoup celui des plus grandes tribus. Pouvoirs veut dire pouvoirs dagir avec envergure, en pleine conscience et responsabilité de ses actes. Troisième dimension : les communications; géographiques dabord, les communications maritimes demeurant de loin les plus économiques et celles qui offrent le potentiel le plus considérable; les communications terrestres ensuite, pourvu que laménagement des infrastructures soit économique. Les communications techniques, en commençant par les moyens de transport, jusquaux systèmes électroniques actuels.
IMPORTANCE DE LA RELATION
Finalement, autre donnée essentielle du pouvoir dun État : les communications interpersonnelles, sans lesquelles aucun agir libre nest possible. Les impératifs qui gouvernent lagir humain dépassent souvent la science. Cest le domaine du Je et Tu expliqué par Martin Buber (cf. Je et Tu. Martin Buber. Tr de lallemand. Aubier. Bibliothèque philosophique. Paris 1969. 172p.), dont il convient de retenir une remarque centrale à cet effet:
Celles et ceux qui se croient experts en « mondialisation » et « globalisation » et qui ignorent les réalités de la relation, doù résulte, entre autres, la nécessité de lÉtat national, risquent de manquer cette dimension essentielle du pouvoir réel des États. Le pouvoir réel est complètement dans ses communications. Le problème auquel il faut trouver réponse consiste à trouver qui détient le monopole de lagir. Les questions quon doit toujours se poser au sujet des États sont : « Qui est avec qui? Qui est contre qui? Pourquoi et pour combien de temps? Quels sont leurs effectifs? Quelle est leur territoire et quels sont les moyens et techniques par lesquels les uns et les unes communiquent avec les autres? Quels seront les effets à court et à long terme de leurs communications? » Ne pas répondre adéquatement à ces questions, cest manquer une dimension majeure de lÉtat et risquer de sombrer dans lineptie.
LES ÉLÉMENTS DE LA COHÉSION
Lautre dimension de lÉtat est la cohésion interne de la société qui le compose. Cette cohésion est impossible chez les peuples illettrés, qui se trouvent alors exposés aux manipulations de tous les potentats qui se présentent pour prendre le pouvoir. Dans la même veine, il ny a pas davantage dÉtat naturel et démocratique chez les peuples semi-lettrés et demi civilisés, avec ou sans diplômes, portés à juger à tout propos, de tout et de rien, sans la rigueur nécessaire. Pour quun État soit cohérent, agissant, libre et démocratique, il faut absolument que la presque totalité de sa population sache bien lire et bien écrire et apprenne à agir sur la base dappréciations valables, sans émettre de jugement de valeur. Car les jugements brisent la cohésion interne des sociétés. Les gens les plus authentiquement instruits savent quil est aussi important de savoir se taire que savoir parler et écrire. Savoir se taire est une nécessité et un art dans la communication. Il sagit du silence volontaire, non de lincapacité de sexprimer.
COMBATTRE LIGNORANCE
Les Juifs pieux et instruits le savent depuis très longtemps, eux qui ont été et demeurent un des peuples les plus lettrés de lHistoire. Dans la mentalité juive, ne pas savoir bien lire et bien écrire est une calamité, un péché grave contre lEsprit, de la paresse et de lorgueil qui se prend pour de lintelligence et une atteinte contre le bien général de toute une société qui a le droit dexiger de ses membres quils soient lettrés et sachent sexprimer verbalement et par écrit. Cest la première condition de lindépendance, quon peut définir comme laptitude à choisir ses dépendances. Pour remplir cette condition, il est nécessaire détudier sans cesse, chaque jour de sa vie, toute sa vie et non simplement pendant les années décole.
SINSTRUIRE ET INSTRUIRE
Sinstruire et instruire est un devoir de charité, juive et chrétienne, tant envers soi-même quenvers les autres. Lacquisition de connaissances multiples, de savoirs et de compétence est un besoin aussi essentiel que respirer, boire, manger et dormir. Le diplôme nest quun indice, pas toujours valable, par ailleurs. En même temps, il est bon que les lettrés apprennent un métier manuel, ou encore, sengagent dans une profession qui demande de se servir de ses mains, car lintelligence est autant au bout des doigts que dans la tête. Cette exigence est répandue chez les Juifs, aussi chez les Scandinaves, les Allemands, les Chinois (voyez comment des ingénieurs archi qualifiés sont capables de faire la cuisine) et la plupart des communautés religieuses monastiques. Il ny a pas de contradiction entre les connaissances générales, bibliques et profanes et lapprentissage dun métier manuel.
Tout se tient dune pièce. Pour tout le monde, laptitude à lire, écrire et bien sexprimer en français doit constamment saméliorer. Mieux vaut connaître sa propre langue à fond que de devenir « bilingue » et finir par baragouiner deux jargons. Cest dans la mesure quon aura appris à maîtriser notre langue quon pourra apprendre à en maîtriser dautres. Un peuple qui veut se faire reconnaître comme Nation en possession de son propre État se doit de posséder les disciplines qui simposent afin dassurer le développement du bien commun, duquel dépendent les biens particuliers. La première de ces disciplines consiste à savoir sexprimer clairement, verbalement et par écrit. Trop dexposés et de textes de profs duniversité et de thèses sont pleins de fautes au point den compromettre le sens. Comment apprendre sans posséder à fond une langue telle que le français, qui demeure une des plus exigeantes et rigoureuses du monde pour la formation de lesprit et le développement des sciences, des arts et de la philosophie?
Les fautes danglais sont aussi fréquentes chez les Anglos, mais très rares chez les Juifs, qui ont compté parmi mes élèves de géographie et géopolitique. Quant aux articles de journaux, revues, bulletins de nouvelles et entrevues télévisées adressés aux Québécois, beaucoup sont rédigés de manière à manipuler, conditionner et inféoder une population sans défense, pour le plus grand bonheur du pouvoir central, centraliste, unitaire et arbitraire dOttawa. Trop peu defforts sont déployés pour combattre lignorance par tous les moyens disponibles et surtout par la générosité de celles et ceux qui ont léquipement intellectuel et mental pour le faire. Les Juifs ne sont pas intellectuellement supérieurs à nous, ni inférieurs non plus, mais ils étudient plus longtemps et plus assidûment que nous, ce qui leur a valu de traverser des épisodes plus éprouvants que ceux que nous avons connus. En Europe, leur maîtrise des langues étonne les plus érudits.
IMPORTANCE DE LA LANGUE DÉTAT
Autre exigence pour assurer dans lÉtat une pensée rigoureuse, claire et cohérente, apte à établir une communication denvergure : une langue dÉtat, non un dialecte tribal, local ou régional, haut en couleur, souvent très joli et poétique, plus ou moins articulé. Il ny a rien de mal à sexprimer comme on en a envie et demeurer sur le plan de laffect, sauf que la communication, souvent efficace sur le moment, risque dêtre limitée et ineffective à long terme. Une langue dÉtat possède un vocabulaire étendu, des mots principes et des mots concepts, des verbes actifs et non seulement des auxiliaires, des exigences rigoureuses en matière de grammaire et de syntaxe, une terminologie générale, scientifique, philosophique, juridique, administrative et poétique élaborée et apte à servir au développement dune conscience éclairée et dune langue pertinente.
Une langue dÉtat est dénuée daffects et de redondances, une langue dans laquelle le silence est aussi éloquent que la parole, une langue châtiée, qui protège lesprit contre les calembours, les clichés, les formules propitiatoires simplistes et dangereuses, les jurons et les blasphèmes, toutes choses qui affaiblissent la communication et rendent inapte à laction denvergure. Une langue dÉtat trouve son expression ultime dans lécrit, forme universelle de la communication, celle qui offre les plus grandes perspectives dune relation à la fois efficace dans limmédiat, agissante et effective à long terme.
Le français est une langue dÉtat, une des plus claires et des plus rigoureuses au monde. Lhébreu aussi est une langue dÉtat, non un dialecte tribal. Le grec classique est aussi une langue dÉtat. De même le latin, langue perfectionnée, qui est allé beaucoup plus loin que le dialecte commercialisé des Phéniciens, langue qui a joué dans lAntiquité un rôle repris par langlais actuel dans le commerce international, de même que le scientifique et le culturel commercialisables. Le haut allemand, développé par Martin Luther, est aussi une langue dÉtat, langue philosophique, littéraire, scientifique et juridique de lAutriche, de lAllemagne et de la Suisse alémanique. Mis au point pour traduire la Bible en allemand, les princes nont pas tardé à en réaliser limportance pour les pouvoirs politiques et économiques.
En italien et en espagnol, il existe une langue formelle, beaucoup plus exigeante et difficile à apprendre que la langue parlée. En Chine, le mandarin est langue dÉtat, langue scientifique, philosophique et juridique, capable de maintenir une unité de pensée, de parole et daction parmi une multitude de dialectes, chez un peuple dépassant le milliard dindividus. Chez les Juifs, lhébreu a été un important facteur de pérennité et de pensée réfléchie pendant les vingt siècles que dura leur diaspora. Cest la langue officielle de lÉtat hébreu. En Amérique du nord, le français (avec la géographie et lhistoire) a joué un rôle majeur dans la survivance des colons de Nouvelle France laissés seuls face aux Anglais et aux Loyalistes.
Nos ancêtres ne parlaient pas français, du moins, pas tous. Beaucoup parlaient encore norrois (le Norsk des Vikings et des Norvégiens); un dialecte celte, la langue germanique des Wisigoths, lEuskara des Basques et dautres dialectes encore. Par contre, ils étaient obligés de savoir parler français pour vivre en Nouvelle France, pendant que les lettrés et le clergé savaient lécrire et connaissaient le latin et le grec. Avec larrivée des Anglais, le français a été un facteur majeur de durée pour le peuple resté seul sur place, précisément parce que le français est une langue rigoureuse, savante, poétique et philosophique et juridique tout à la fois, donc, une garantie pour lavenir, propice pour la création dune nation et dun État neufs.
Beaucoup de Québécois pensent que leur mission en Amérique du nord consiste principalement à préserver la langue française. En réalité, cest dabord la langue française qui nous a préservés et que nous devons perfectionner, afin daméliorer notre aptitude à communiquer et consolider nos connaissances et notre État national. Quon réalise que, sauf quelques exceptions, les Juifs nont pas laissé tomber lhébreu, qui a contribué à maintenir chez le peuple le sens de son identité et un niveau dérudition élevé pendant vingt siècles de Diaspora. Si nous sommes « noyés » dans une mer anglo-saxonne en Amérique du nord, les Juifs se sont « noyés » partout dans le monde et ont réussi à préserver leur identité collective, leur langue et leur religion. Pourtant, au Québec, nous avons lavantage de la concentration du nombre dans un territoire périphérique par rapport aux Amériques, comme les Scandinaves, les Hollandais et les Portugais par rapport à lEurope. Nous navons aucune raison valable pour « décrocher » comme le font trop de Québécois et Québécoises incapables quitter leur mentalité dinféodés.
PLAINES ET ÉTATS
En Israël comme au Québec, une plaine oekoumène a servi de fondement géographique à la genèse et la croissance dun État distinct et différencié : la plaine du Saint-Laurent pour le Québec et la plaine côtière de Palestine pour Israël. En Autriche, cest la vallée du Danube qui a servi de centre de gravité au développement de lÉtat autrichien. Dans la même veine, cest le plateau côtier de lEstrémadure qui a servi de lieu de départ à lÉtat portugais. En France, cest le bassin de Paris et les grandes plaines du nord qui ont joué le même rôle. Comme nous venons de le voir, lAllemagne ancienne gravitait autour du Rhin et lAllemagne actuelle autour de la plaine germano-polonaise. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Ce qui a favorisé la plaine québécoise en notre faveur, ce sont ses gigantesques obstacles naturels, ses hivers froids, les limites de la navigation maritime dans le Saint-Laurent et la position générale du Québec en Amérique du nord, naturellement protégée par sa position géographique en périphérie des Amériques et surtout par la présence de gigantesques obstacles naturels qui lentourent.
La plaine côtière de Palestine noffre aucun avantage analogue pour la défense naturelle du territoire. Par contre, elle jouit dun climat méditerranéen bien arrosé et peut offrir la possibilité dobtenir trois récoltes par année. Dans les deux cas, la prise en possession de fait (de facto) par colonisation, mise en valeur, développement systématique des infrastructures et des institutions dÉtat a été possible et réalisable. Il ny a aucun déterminisme dans ce processus à long terme, seulement une détermination consciente et continuelle dune génération à lautre, en pleine connaissance des possibilités et des limites, détermination qui finit par traduire lintention générale en acte.
GÉOGRAPHIE DÉTAT
Les caractéristiques territoriales propices au développement de sociétés politiques dotées de pouvoirs dÉtats sont déjà expliquées dans Géopolitique et avenir du Québec. Pour les besoins de la cause, voici en quoi elles consistent :
1. Régions naturelles basses, plates et arables. Tous les États sorganisent à partir de la loi du moindre effort et une région géographique oekoumène est celle qui permet dorganiser systématiquement et mathématiquement la vie collective avec un minimum defforts et de dépenses de moyens, par des calculs algorithmiques. Le terrain doit en premier se prêter aisément à larpentage, aux travaux de drainage et dirrigation, à laménagement des infrastructures et aux initiatives architecturales, à lintérieur dune région appelée à devenir architectonique.
2. De leau pour tous usages, y compris le transport maritime et fluvial.
3. Un climat qui offre de longues périodes végétatives, permet le travail sans fatigue inutile et la construction d édifices simples, requérant un minimum disolement et de chauffage.
4. Des possibilités de communications naturelles aisées, par terre et par eau, à lintérieur et avec le monde extérieur, avec une langue et des techniques appropriées qui conviennent. Le pouvoir est complètement dans ses communications, maritimes, terrestres, aériennes et électroniques. Ottawa le sait très bien, avec son contrôle quasi absolu sur les média, avec influence prédominante sur les esprits vulnérables. Ce contrôle a été saisi, sous prétexte de sécurité nationale, à la faveur de la seconde Guerre mondiale. Les Juifs, instruits comme ils le sont, le savent aussi et les Québécois commencent à sen rendre compte.
5. Des richesses naturelles suffisantes et économiquement accessibles, surtout par mer, à lintérieur de son propre territoire et avec létranger. Par exemple, le Québec a beaucoup de richesses naturelles mais peu dentre elles sont économiquement accessibles et exploitables. Il faut dabord prendre le temps nécessaire pour développer les infrastructures, toujours à un coût très élevé. Israël doit acheter ses matières premières et son énergie.
6. La défendabilité, économiquement possible lorsque lespace oekoumène est éloigné des principaux centres de gravité des États voisins et quen plus, il existe suffisamment dobstacles pour décourager les invasions, sans toutefois trop compromettre les communications qui assurent la vie de lÉtat. Il est évident que, compte tenu des gigantesques obstacles naturels qui le protègent, le territoire du Québec est plus défendable que celui dIsraël. La preuve : il nous a valu de survivre et de progresser sans armes et sans armées. La question qui se pose est : pourrons-nous continuer ainsi dans lavenir, avec la souveraineté et lÉtat reconnu? La défense et la dissuasion sont nécessaires à lÉtat. Les Israéliens le savent peut-être plus que tous les autres peuples de la terre, eux qui doivent sarmer à lextrême pour assurer leur survie au Moyen Orient. Non quils aiment les armes et la guerre, mais ils ne peuvent se permettre de désarmer.
Comparons maintenant le Québec et Israël en fonction de ces caractéristiques et des principes qui gouvernent laction des États.
LACTE FONDATEUR
Dans un cas comme dans lautre, il y a eu un acte fondateur; en 1608 dans le cas de Québec, par Champlain et De Monts. Tous les Québécois(es) doivent en connaître lhistoire détaillée. Avec les travaux de lhistorien Jacques Lacoursière, il ny a plus dexcuse pour lignorance. Par contre, lhistoire dIsraël remonte 6000 ans en arrière, ce qui est encore très récent. Qui se donne la peine détudier la Torah, lhistoire juive, lhistorien Flavius Josèphe et lhistoire de lEmpire romain, aura une idée de ce qui sest produit jusquen lan 70 de notre ère, avec la destruction du second Temple de Jérusalem et la dispersion des Juifs dans le monde. Cétait hier. La tentative par les Romains den finir une fois pour toutes avec les Juifs comme avec les autres peuples qui leur résistaient, était banale affaire dintérêts, de rapports de forces et deffectivité.
Comme lextermination des Prussiens Baltes par les Saxons, ces « Grands Chevaliers Teutoniques(sic) », les tentatives dextermination des Irlandais par les Anglais, la déportation des Acadiens, qui a retardé de 150 ans le progrès économique des Maritimes, les tentatives dextermination des Boers dAfrique du Sud par les Anglais, les tentatives dextermination des Maoris par les Anglais, les tentatives dextermination des tribus amérindiennes par les Américains, le massacre des Arméniens par les Turcs pendant la première Guerre mondiale, la destruction de sept millions dUkrainiens sous Staline, toutes choses qui ont été commises au nom de « vérités logiques et rationnelles », au détriment des principes élémentaires qui doivent gouverner la stratégie des États, des valeurs ontologiques que la logique ne connaît pas.
Mais alors que tant de peuples ont été littéralement éliminés de la surface de la Terre, (dont les Prussiens Baltes), les Juifs ont survécu, depuis la dispersion qui suivit la destruction du second Temple par les Romains jusquà nos jours, soit presque vingt siècles. En comparaison, le peuple Québécois na connu que deux siècles dexistence et de période formative vers le statut de nation et dÉtat, avec menaces anglaises et loyalistes limitées par la géographie, lhistoire et les conditions de vie propres au sous-continent canadien. La date de naissance du Québec comme tel remonte au 10 février 1763, avec le traité de Paris, par lequel la France nous quittait et nous laissait seuls avec nos nouveaux « maîtres ». Ce traité na jamais été abrogé et en lan de grâce 2001, SM la Reine dAngleterre demeure seule possédante en titre du territoire de tout le Canada, Québec compris, doù son droit de regard et de désaveu, exercé par SON gouvernement central, centraliste, unitaire, arbitraire et impérial dOttawa.
A partir du 10 février 1763, cependant, nous étions seuls avec nous-mêmes et « maîtres » de notre destin. Cétait notre volonté contre celle des Anglais, des Loyalistes et maintenant dOttawa, érigée en capitale impériale. Ce nétait plus la France ni la Nouvelle France : cétait NOUS. Ce nétait déjà plus lAngleterre, préoccupée par la révolution américaine, par la Méditerranée, les Indes, la Chine, lAustralie et lEurope centrale, donc, peu intéressée par les territoires froids de la British North America. Cela se voit maintenant. Peu à peu, les Anglais abandonnèrent leurs prérogatives sur le Québec et le Canada, en faveur des United Empire Loyalists, déterminés à créer un nouvel Empire, comme jadis les Romains lorsquils déplacèrent leurs pénates de Rome à Constantinople. Au nord du 45e parallèle en Amérique du nord, cétait NOUS seuls, confrontés à nous-mêmes et aux Loyalistes, qui auraient bien aimé nous voir disparaître, frustrés comme ils létaient de ne pas avoir balayé le peuple Irlandais hors de lexistence. Sauf que, loin de nous détruire, les menaces des Loyalistes nous ont rendus plus forts.
Pour lAutriche, lacte fondateur date du XIIe siècle, alors quelle est reconnue comme une force par lEmpire allemand qui lavait colonisée, avec la participation des Bavarois, qui ont développé cette expansion vers lest. Par le Privilegium majus qui reconnaissait lAutriche, lEmpereur Frédéric Deux a fait preuve dintelligence et de flexibilité. Dommage que Rodolphe de Habsbourg nait pas fait preuve dautant dintelligence avec les Suisses, qui se sont révoltés en 1291 et ont constitué leur propre État au prix dune guerre qui aurait pu être évitée.
De notre côté au Québec, il est évident que le Privilegium majus ne nous sera pas accordé, alors que Londres a accordé à Ottawa les Westminster Revised Status équivalents. Si Londres a reconnu que de 1760 à 1930, Ottawa est devenu une force, alors quOttawa reconnaisse que le Québec aussi est devenu une force entre 1608 et 1930 et encore davantage de 1931 à 2001. Dautre part, si lOrganisation des Nations Unies a reconnu quIsraël est devenu une force pendant la très courte période formative de son État, raison de plus pour reconnaître le Québec comme État national après 393 ans de développements et de fondations. En géopolitique, cest ce quon appelle lintelligence des choses, qui na rien à voir avec la logique ou le rationalisme, rien à voir non plus avec le déterminisme qui obsède beaucoup de nos intellectuels.
UNE HISTOIRE COMPLEXE
Les facteurs qui ont contribué à la survivance paradoxale du peuple du Québec et à sa progression encore plus paradoxale vers le statut dÉtat national comprennent : des conditions historiques et géographiques favorables, les techniques de survie apprises des Amérindiens, qui sajoutaient à celles que nous avions apportées dEurope, la religion catholique de rite latin, principale religion de lOccident chrétien, et, la langue française, répétons-le, non un dialecte tribal mais une langue dÉtat, formelle, cultivée, élaborée, rigoureuse, philosophique et pratique à la fois, juridique, scientifique et poétique, simple et claire, une des plus belles langues au monde, porteuse duniversaux qui permettent à lesprit de mieux saisir les particularités du singulier. Elle nous enrichit lesprit depuis longtemps et nous commençons à peine à lapprécier et à bien lapprendre.
A ces facteurs de base sajoutent le réalisme politique hérité des Britanniques (la politique est affaire dintérêts, de rapports de forces et deffectivité), lempirisme, le sens de lorganisation et ladministration matérielles des Américains et, la menace que les Loyalistes et les Impériaux dOttawa font peser sur nous et qui nous aiguillonne toujours. Bref, en dépit de notre infortune apparente du début, nous avons reçu tout ce quil fallait pour nous aider à réussir au delà de nos espérances. Cest ainsi que, de peuple conquis, nous sommes devenus conquérants à notre tour, avec beaucoup de nouveaux riches et une mentalité de parvenus.
Pour les Juifs, la survivance et le maintien de leur vie collective tiennent dabord et avant tout à leur religion, la langue hébraïque conservée tout au long de leur dispersion partout dans le monde depuis la décadence de lEmpire romain, leurs connaissances entretenues par létude de la Torah, à laquelle sajoute létude des sciences profanes, jusquau niveau le plus élevé, bref, un savoir qui a fait peur à beaucoup de peuples étrangers, peu habitués à prendre des risques. Les ignorants ont souvent peur pour rien. La solution au problème de cette crainte est pourtant simple : sinstruire comme font les Juifs, qui étudient toute leur vie, jusquà un âge très avancé. Cela vaut particulièrement pour nous, Québécois et Québécoises. Nous ne sommes pas moins intelligents que les autres. Nous aussi, nous avons des quotients intellectuels très élevés parmi notre peuple. Les têtes de génie ne manquent pas au Québec, sauf que notre système déducation doit leur offrir davantage dopportunités pour sépanouir. À nous de faire valoir nos talents et cesser de nous inquiéter à propos des Juifs et des étrangers en général, qui ne nous ont fait aucun mal et à qui nous navons fait aucun mal non plus.
En nous concentrant dans la vallée du Saint-Laurent, probablement pour nous déporter, les Anglais ont créé pour nous, sans le savoir, les conditions de notre naissance comme peuple, nation et État. Sans le vouloir, les Britanniques nous ont donné un immense territoire à conquérir par nos propre efforts et par conséquent, nous ont accordé un pouvoir que nous naurions jamais obtenu autrement. Avant le Retour, les Juifs nont jamais eu autant davantages. Même le territoire dIsraël noffre rien de comparable à celui du Québec, espace oekoumène compris. Pendant les vingt siècles de leur dispersion, personne ne leur a accordé aucun espace. En conséquence, ils se sont rattrapés en devenant gens de finances et de grande culture. Par contre, ils nont jamais été les seuls à posséder de largent et les Juifs riches ont toujours été lexception plutôt que la règle.
En Europe, les Juifs richissimes nont pas accordé dappui financier à Théodor Herzl pour son projet de Foyer national juif en Palestine. En général, pour les Juifs comme pour tout le monde, largent, volatile, a été quelquefois une force et souvent une faiblesse. A celles et ceux qui en possèdent, largent ne laisse aucun repos, naccorde aucune sécurité véritable, même dans le luxe. Avec largent, il ny a pas de continuité comme dans un territoire solidement pris en possession. Doù limportance pour un peuple qui veut agir et vivre de posséder son territoire national et son propre État. Le Foyer national est une nécessité qui na pas de loi.
PLACE CENTRALE DE LA RELIGION
Depuis près de six millénaires, les Juifs aussi disent NOUS, implicitement et explicitement. Leur fondation a coïncidé avec larrivée dans le monde de la première religion monothéiste, celle du Dieu Esprit, le Dieu Transcendant, Incréé, Innommable, fidèle envers et contre linfidélité humaine, mais dont la justice est redoutable et la miséricorde encore plus redoutable parce quelle offre à chacun et chacune une récompense que personne ne mérite, que plusieurs vont refuser, peu importe les conséquences de leur choix.
Il est aussi un Dieu de contradiction, qui trouve sa force dans la faiblesse, un Dieu que personne ne peut représenter ou projeter de quelque manière que ce soit. Ce Dieu, les Juifs lont confronté aux dieux et déesses des temples païens, quitte à se faire des ennemis mortels chez les peuples qui ne voulaient ou ne pouvaient voir le vrai Dieu. Toute lhistoire juive a été une lutte continuelle pour préserver dans son intégrité originelle le message du Dieu vivant. On ne peut comprendre les Juifs à moins de réaliser limportance chez eux du Dieu dAbraham, dIsaac, de Jacob et de Moïse, toujours présent comme autrefois dans le judaïsme actuel.
Pour les Québécois demeurés croyants et pratiquants, le Dieu dAbraham, dIsaac, de Jacob et de Moïse est le même Dieu qui sest incarné et humanisé dans le Christ. Mais les Juifs ne peuvent accepter que le Tout-Puissant sabaisse à ce point et tente de conquérir lhumanité à partir dune position de faiblesse quasi absolue, comme un condamné crucifié et impuissant. Pour les Québécois et tous les Occidentaux croyants et pratiquants, le Christ EST le Pantocrator promis par le Dieu dIsraël, devenu par le fait même le Dieu de toutes les nations, tous les peuples et tous les individus sans exception. Depuis le Christ, tous les peuples sont appelés à participer à la vie divine. Les Juifs ne peuvent laccepter, préoccupés comme ils le sont de garder lintégrité du message originel qui leur a été confié.
Pour les Juifs, la religion na pas été synonyme de conquêtes impériales non plus. Cest tout le contraire qui sest produit. Ils ont été dominés par les Babyloniens, les Perses, les Égyptiens, les Grecs et les Romains, qui avaient tous leurs religions et leurs dieux officiels et dont le refus de reconnaître pouvait entraîner la torture et la mort. En lan 70 de notre ère, ayant été presque exterminés par les Romains, les Juifs se sont dispersés partout dans le monde, incompris et persécutés à cause de leur Dieu, qui nadmet ni mythes ni idoles et pour qui le pouvoir temporel nest pas une fin en soi et encore moins un objet de culte et dadoration, mais seulement un moyen pour agir avec envergure, dune manière déterminée et consciente, devenu nécessaire à cause de lindétermination et de la faiblesse humaines. Avec la conquête de la Terre Promise, les Juifs sont devenus nation et État, mais la domination romaine leur a tout fait perdre, les condamnant à se disperser partout dans le monde.
Leur histoire religieuse est à la fois semblable et différente de la nôtre, semblable parce que nous sommes aussi les héritiers de lAncien Testament, de la Torah, dont les Juifs ont précieusement conservé le message et le sens, non seulement pour eux-mêmes mais pour toute lhumanité; différente parce que nous sommes les héritiers de deux millénaires de vie chrétienne et catholique, facteur majeur de progrès individuel, économique et social, envers et contre dindicibles difficultés et misères et malgré les défaillances. Nos laïcistes peuvent se montrer aussi virulents quils le veulent envers la religion de nos pères mais lHistoire en jugera.
LA VIE EN EUROPE
Pendant les vingt siècles quils passeront en Europe, les Juifs nauront ni territoire ni pouvoirs. Il ne leur restera que leur religion, leurs traditions et la langue hébraïque pour se garder en vie. Sur le plan matériel, politique et économique, ils deviendront intellectuels engagés, boutiquiers et gens de finances, seuls moyens qui restent pour acquérir quelques pouvoirs dans un monde froid, austère, indifférent ou dangereusement hostile. Ne les blâmons pas de vouloir des pouvoirs. Sans pouvoirs (entendons pouvoirs dagir avec envergure), il ny a pas dagir, ce qui, en ontologie, équivaut à régresser vers le néant. Avec leurs moyens et leur intelligence, maintenue par la foi juive et entretenue par létude quotidienne de la Torah, ils ont non seulement survécu mais ont activement participé au développement de cette Europe, quils ont aimée malgré tout et dont ils espéraient être aimés à leur tour. Leurs contributions à lenrichissement du patrimoine européen ne se comptent plus.
Pendant ce temps, nos propres ancêtres vivaient dans les mers froides et les forêts épaisses de lEurope centrale et du nord, créant en Scandinavie, en Allemagne et en France des pays neufs, vivant mentalement et intellectuellement de légendes et de sagas. Lorsque la France consolidera son pouvoir sur ses côtes de la Manche, lAtlantique et la baie de Biscaye, ces peuples du froid seront invités, en tant quarmateurs, navigateurs et marins de haute mer, à participer à la fondation dune Nouvelle France en Amérique du nord. De nouveau, ces habitants des côtes de la France maritime seront confrontés aux guerres que se livraient la France et lAngleterre en Europe, pendant plus de quinze siècles, transposées sur le nouveau continent. En moins de deux siècles, cependant, la France a compris que la colonie quelle avait fondée en Amérique du nord était appelée à poursuivre son aventure seule. En Amérique du nord, ce sera pour les colons le début dune première grande « séparation » par rapport à la France quils ont profondément aimée. Pendant ce temps, en Europe, les Juifs seront de plus en plus méprisés, rejetés et menacés. Il ne leur restera à la fin du XIXe siècle quune seule solution : retourner dans la Terre Promise doù ils avaient été chassés par les Romains, en lan 70 de notre ère. Ce nétait pas chose faite, loin de là.
LA DÉTERMINATION DUN HOMME
Toute entreprise de grande envergure commence avec la détermination consciente de quelques hommes, souvent dun homme seul. De même chez les femmes. Sauf que les élus, celles et ceux qui agissent, malgré leurs incertitudes et leurs craintes et changent le cours des choses et léquilibre des forces en présence dans le monde, sont peu nombreux.
Théodore Herzl est un de ces hommes qui ont répondu aux appels du Destin, qui, pour les Juifs, est la Voix de Dieu en chacun de nous, une Voix mystérieuse, quon ne peut entendre que dans le tréfonds de la conscience, qui sexprime dans le silence mystique, seul capable de saisir la réalité dans son principe, essentiel et intangible, qui indique le sens de laction à accomplir, mais que les mots peuvent difficilement représenter. La première procédure à suivre dans laction consiste à sexprimer par écrit, afin de mieux articuler sa pensée, chasser léquivoque et se faire comprendre.
LES LECONS DE LAutriche
La connaissance du contexte dans lequel un auteur est né et a vécu est essentielle pour comprendre son oeuvre. Né à Budapest en 1860 et instruit à Vienne, Théodor Herzl a connu le déclin de lAutriche-Hongrie, la montée de la Prusse et de la puissance allemande, la sécularisation de lEurope, lindustrialisation et lurbanisation montantes. Il a été témoin de la croissance de lantisémitisme depuis lEurope de lOuest jusque dans les pogroms de Russie. Il a été témoin de laffaire Dreyfus en France. Journaliste viennois, homme de gauche, il était informé de tout ce qui se passait dans lEurope capitaliste de la fin du XIXe siècle.
Mais lAutriche est aussi un lieu privilégié pour sinstruire des réalités de lÉtat. LAutriche, cest dabord une géographie qui a joué un rôle déterminant dans le fait que ce pays a connu divers États pendant plus de 16 siècles et nest devenu une nation quau lendemain de la première Guerre mondiale.
Dabord sa localisation, au carrefour des mondes latin, slave, germanique et magyar, exposée par conséquent à des guerres fréquentes.
Sa physiographie est celle dun pays rude, mais beaucoup moins rude que le Québec. Pays de 84,000 kilomètres carrés, lAutriche, à peine plus peuplée que la Suisse, deux fois moins étendue. Cest un pays alpin, recouvert à 70 pour 100 par les Alpes et les Préalpes, qui dominent le paysage méridional. En comparaison, le Québec, avec une superficie totale voisinant 1,600,000 kilomètres carrés, est recouvert à plus de 80 pour 100 par un bouclier précambrien, obstacle presque infranchissable qui protège naturellement le territoire québécois depuis le nord-est jusquau nord-ouest. Au nord, lAutriche englobe une partie du massif hercynien de Bohême, qui occupe 10 pour 100 de son territoire. On pourrait le comparer aux massifs appalachiens qui recouvrent environ 10 pour 100 du Québec. Le centre de gravité de lAutriche est constitué par un couloir subalpin drainé par le Danube, soit 20 pour 100 des terres. En comparaison, le centre de gravité du Québec est constitué par la vallée du Saint-Laurent, drainée par un fleuve et un golfe immenses et représentant environ 20 pour 100 des terres. Ces proportions ne tiennent pas compte du fait que les régions naturelles du Québec sont 20 fois plus étendues, alors que sa population ne dépasse pas celle de lAutriche. Ce pays, qui na aucun débouché sur la mer, sauf en empruntant le Danube jusquà la mer Noire, utilise les privilèges offerts par la Croatie sur ses ports dans lAdriatique. Plus avantagé à ce point de vue, le Québec possède un débouché direct sur lAtlantique nord.
LÉTAT AUTRICHIEN
Théodor Herzl a fait ses études en Autriche. Avec une formation générale proche de notre ancien cours classique et une formation de journaliste, il ne pouvait manquer dapprendre lhistoire de lÉtat autrichien, depuis les premiers temps de loccupation humaine jusquà lEmpire austro-hongrois, soit une période dépassant 2000 ans et davantage. LAutriche nest pas née de la dernière lune. Comme ce pays est occupé aux trois quarts par des reliefs montagneux, élevés et moyens, la vie sest organisée en fonction des facilités de communications, comme le Québec dont le relief est dominé par des obstacles gigantesques.
Sauf que, plus accessible, lAutriche a connu une brillante civilisation à lépoque romaine, sans oublier la civilisation de Hallstatt, en Haute-Autriche, au Néolithique.
Le Danube a constitué sous les Romains la limite septentrionale de leur empire, au premier siècle après J.C. La Basse Autriche, la région la plus plate et la plus fertile, dans laquelle Vienne sest développée, a servi de marche frontière (on dirait de garde avancée) contre les invasions germaniques. Les Romains y construisirent une série de forteresses, dont Vindobona, devenue plus tard Vienne. Quon se rappelle que chez nous, le rôle de marche frontière a été joué par le Québec et la vallée du Saint-Laurent, à lintérieur desquels les Français, puis les Anglais, ont aménagé une série de forts, sauf que cétait au 18e siècle, non au premier siècle de notre ère. Toujours à cause de laccessibilité et des communications naturelles. Si Théodor Herzl a voulu, plus tard, trouver une solution aux problèmes des Juifs, il lui fallait au préalable posséder une solide et vaste instruction sur les réalités du pouvoir et de laction.
Un travail de grande envergure ne simprovise pas, même sil ne contient que quelques pages. De là limportance des leçons quil pouvait tirer de lexpérience autrichienne et quon ne pouvait manquer de lui enseigner dans les institutions où il a étudié. Ayant étudié à lUniversité de Vienne, jai vite constaté que les professeurs et professeures se donnaient la peine de bien renseigner leurs étudiants, viennois et étrangers, sur les réalités de lAutriche, ne serait-ce que pour rendre le séjour plus intéressant. Mais lAutriche demeure un milieu fascinant pour quiconque sintéresse à létude des États comme tels, riche en leçons pour nous, Québécois(es) comme elle la été et lest encore pour les Juifs préoccupés de leur propre État.
UNE NATION TARDIVE
En théorie, on se demande souvent si la nation doit précéder lÉtat ou linverse. En géopolitique, qui nest pas de la théorie mais une discipline des faits, la question a peu ou pas dimportance. Lhistoire démontre quil est souvent difficile de discerner entre nation et État parmi la multitude de cas qui se sont présentés et se présentent encore. Tout est dans les contextes (les continuités) et les situations (les changements) qui se présentent et malgré les indispensables analogies qui permettent de fournir des explications valables, personne ne vit exactement ce que les autres ont vécu et inversement. Ces notions sont essentielles pour expliquer le Québec et Israël et si nous empruntons le cas de lAutriche, cest parce que Théodor Herzl y a vécu avec de nombreux Juifs (dont Sigmund Freud et Stefan Zweig) et na pu manquer de sen servir comme exemple.
En général, on définit lÉtat comme une société politique, une société à pouvoirs, peu importe les nations, tribus ou clans qui entrent dans sa composition. La nation est définie comme société territoriale, avec ou sans État. Plus étendue que la tribu ou le clan, dotée de moyens plus vastes, la nation peut souvent se doter des assises de son propre État, comme cest le cas du Québec. Ce nest pas le cas de lAutriche, devenue nation aux lendemains de la première Guerre mondiale, après avoir été le centre de gravité de plusieurs États qui se sont succédés sur son territoire depuis lEmpire romain jusquà la fin de la dynastie des Habsbourg après la guerre 1914-18. Si on veut une date précise, on pourrait situer le point de départ de lÉtat autrichien germanique à partir de la victoire décisive de lempereur allemand Otto 1er sur les Hongrois à Lechfeld en Bavière en 955. LAutriche devint alors le principal bastion de la défense des empereurs allemands contre les invasions en provenance de lest.
Elle devint ce quon appelle une « marche » dans le langage géopolitique européen propre à la période formative des États, appelée « step forward » par les Anglais et « pas en avant » par les Québécois qui ont traduit de langlais. Dans cette perspective de guerres territoriales de longue durée, la Hongrie est devenue ce quon appelle « un glacis » en stratégie générale et en tactique, un « no mans land » en anglais. Le Québec, rappelons-le, a été à la fois une marche et une tête de pont, pour la France monarchique et pour lAngleterre. Pour Ottawa, le Québec demeure une tête de pont, dangereuse pour le Canada anglais et particulièrement pour le tandem Ottawa Toronto si les Québécois en prennent pleine possession.
Tous les problèmes des nations et des États, internes ou externes, sont des problèmes territoriaux. Il ny a aucune solution définitive ni finale à ces problèmes, mais il y a des solutions à long terme et à court terme. Comme lenseigne Machiavel avec justesse, « nous suivons la nature qui est changeante et qui suit la nature ne peut encourir blâme. » Cela veut dire voir venir lévénement et savoir composer davance, comme font les gens perspicaces. La recherche dune « solution finale » comme le suggèrent les idéologies est une violence qui engendre dautres violences potentiellement extrêmes. Mieux vaut mettre en pratique les principes universels de laction : appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation; détermination et maintien dobjectifs praticables et réalisables; maintien du moral; concentration et économie de leffort; simplicité; souplesse; sécurité; surprise; coordination; coopération; administration et logistique. Tous les Québécois et toutes les Québécoises, sans exception, doivent bien les apprendre. Cest une condition de la réussite.
La suivante : sinstruire par lexpérience des autres. Cest ce que fit Herzl avec lexpérience autrichienne, doù son emphase sur lÉtat, afin de créer un Foyer national juif au Moyen Orient. Après la Marche orientale de lEmpire germanique, entre les Xe et XIIIe siècles, lAutriche a fini par venir au monde, par le travail de la dynastie des Babenberg. Nétant pas suffisamment habitée pour constituer une force politique, lAutriche a été systématiquement colonisée par des Bavarois qui ont aménagé dans leurs nouvelles terres des paysages semblables à ceux de Bavière. De nos jours, lorsquon franchit la frontière bavaroise dans la région de Passau, en provenance de Vienne, on constate que le paysage na pas changé, de sorte que de lAutriche vers la Bavière, on na pas limpression davoir changé de pays, sauf lorsquon commande une bière dans une auberge bavaroise. Autre caractéristique analogue : la catholique Autriche a été aussi fondée par la catholique Bavière. Depuis lévêché de Passau, les Bavarois ont fondé en Autriche une multitude de couvents et de cloîtres, grâce aux régions propices à cet effet, dans les montagnes moyennes qui surplombent des vallées encaissées.
Comme lAutriche est assez froide, le climat des montagnes, encore plus froid que celui des basses terres et souvent nébuleux, invite à la vie intérieure, dont la prière, la méditation, létude des Saintes Écritures, la célébration des offices et le travail manuel pour faire vivre le couvent ou le monastère, en constituent les principales manifestations. Mais lAutriche des montagnes nest pas lAutriche des basses terres et de la vallée du Danube et Théodor Herzl na pu manquer de constater les luttes politiques et sociales qui ont opposé Autrichiens religieux et leurs compatriotes sécularisés des villes. Nul doute que Herzl a été à même de prévoir dans son Foyer national juif les querelles qui opposeraient les Juifs orthodoxes et religieux des Juifs sécularisés, querelles qui font rage présentement en Israël. Au Québec, des querelles analogues entre Québécois nont pas atteint semblable degré de virulence, sans doute parce que lhistoire du Québec est trop récente et manque de racines, ce qui nest pas le cas des Autrichiens et encore moins des Juifs.
UNE QUESTION DE PROGRÈS CONTINU
Pour nous, Québécois, il sagit de créer un État neuf, dernier né parmi les États et Nations du monde mais aussi expérimenté que les plus anciens, grâce à nos aptitudes à connaître nos classiques (les vérités et valeurs qui ne changent pas) et à nous instruire par lexpérience des autres. Ce que nous avons tous en commun, cest lexistence et la vie. Ce que nous navons pas en commun, cest la géographie et lhistoire et par conséquent, les racines dans lespace et dans le temps. Ce que nous avons universellement en commun, ce sont les principes de laction, dont la mise en pratique, avec succès, hésitations, reculs et échecs, font entrer de plein pied dans la vie et orientent vers lÊtre. Apprécier rigoureusement et correctement chaque contexte et chaque situation qui se présente, avec objectivité et sans préjugé, nest pas donné à tout le monde mais tout le monde doit apprendre à le faire. Partant, il sagit ensuite de déterminer des objectifs praticables et réalisables, de maintenir le moral, compte tenu du fait que les mécanismes du moral humain demeurent intangibles et non immédiatement perceptible; savoir où, quand et comment on va concentrer leffort, afin daccomplir le maximum avec un minimum defforts et de moyens; agir avec simplicité et souplesse, beaucoup plus difficile quon ne le pense; assurer sa sécurité en face de ladversité et placer ensuite ladversaire devant le fait accompli (principe de surprise); savoir coordonner toutes les activités vers un même but; obtenir la coopération de tous; savoir administrer et connaître la logistique. Voilà lessentiel de laction denvergure.
Il faut beaucoup dintelligence pour savoir mettre ces principes en pratique, mais lintelligence supérieure est simple et sans prétention. Elle sait faire acte de présence en toutes choses, être-là et être avec dune seule pièce. Lintelligence réelle, sans artifices, nest pas aliénante. Elle est la docte ignorance dont parlait le célèbre Nicolas de Cues vers la fin du Moyen Age. Cette philosophie na rien perdu de sa fraîcheur. Attention, cependant : nous ne sommes pas exempts de folie et la démence nous guette à chaque pas. Nous devons savoir quun moment de folie peut détruire dun coup loeuvre dune vie. Tout est alors à recommencer. Cest dans cette perspective réaliste que nous devons étudier lexpérience des autres et nous en instruire. Les quelques analogies entre Israël, lAutriche et le Québec ont pour objet dattirer lattention sur ces principes.
Lhistoire de lAutriche remonte jusquau Néolithique. Avant son existence comme entité germanique, lespace autrichien a connu lEmpire romain. Avant les Bavarois, des Celtes et des Méditerranéens, peu attirés vers une région éloignée de la mer, ont occupé le territoire. Non, les Bavarois fondateurs de lAutriche nétaient pas les premiers occupants du sol, pas plus que les ancêtres des Juifs en terre de Canaan étaient les premiers occupants du sol, pas davantage que la plupart des Européens ni des Américains. Trêve de mauvaise conscience, un statut ne vient pas de loccupation primitive dune terre mais du développement dosmoses et de symbioses, de fondations, de mises en valeur et dinvestissements. La pénétration de lAutriche par les Bavarois sest effectuée à partir des zones de communications, de là, vers, les régions accidentées, profondes vallées encaissées des Alpes, basses montagnes et hautes montagnes.
En Autriche comme en Bavière, la religion catholique a joué un rôle majeur, avec lexpansion des monastères, lieux de contemplation, de prière, mais aussi dérudition, de recherches, de scolarisation et daménagement des sols moins cultivables des hauteurs. La Basse Autriche dans laquelle se trouve Vienne, a été le point de départ du futur État autrichien. Comme au Québec et partout ailleurs, lÉtat se développe de bas en haut et non linverse. La dynastie des Babenberg sest chargée de transformer la colonie bavaroise en une force nouvelle et lAllemagne sest inclinée. Le travail sest accompli en trois siècles. À leur tour, les Suisses ont pris leurs distances et leurs victoires de Morgarten et de Sempach ont abouti à lindépendance helvétique du 1er août 1291. Tout ce monde pratiquait la religion catholique et parlait allemand. La politique est affaire dintérêts, de rapports de forces et deffectivité. Dans lhistoire des États, cinq siècles passent comme une journée.
Linstallation juive dans la plaine de Palestine ne sest pas faite dun coup. Cette plaine, plus ou moins habitée à cause des guerres qui décimaient les populations arabes, est parsemée de marécages que les premiers colons juifs ont asséchés et mis en valeur, sans enlever de territoire à personne. De ces terres incultes, le savoir juif en a fait un ensemble de jardins producteurs de quantités exponentielles de nourriture, rendant ces régions propices au développement dun État nouveau. Quon se rappelle ce principe fondamental en géopolitique : la nourriture est la première arme de guerre, économique, politique et militaire. Les premières colonisations juives en Israël rappellent les colonisations des Maritimes par les Acadiens, grands experts dans la technique de mise en valeur de terres basses et marécageuses. Les Acadiens, avant leur déportation, avaient produit suffisamment de nourriture pour que tous les habitants des régions maritimes puissent salimenter convenablement, y compris les tribus amérindiennes.
Après leur déportation, les Maritimes ont reculé de 150 ans et ne sen sont par relevées aujourdhui. En Israël, grâce au programme de la défense juive qui protégeait les colons des menaces de lextérieur, le développement du territoire sest effectué presque sans heurts, avec une exceptionnelle compétence, tant sur le plan agricole que technique, organisationnel et administratif. En géopolitique, cest ce quon appelle une osmose territoriale réussie. Elle fut bientôt suivie de symbioses réussies avec les vallées adjacentes, jusquau désert, que les Israéliens ont transformé en jardin. Au Québec, nous avons nous aussi réussi une osmose territoriale dans la vallée du Saint-Laurent, notre région la plus basse, suivie dexpansions tentaculaires vers les régions adjacentes, progressions qui deviennent des symbioses. Les Bavarois développeurs de lAutriche ont fait de même, à partir de la vallée du Danube, suivie de progressions vers les vallées encaissées des montagnes, puis, des pentes des hauteurs moyennes dabord, des zones élevées ensuite. Toutes ces progressions obéissent à la loi du moindre effort, ou loi du progrès continu sur une période de plusieurs siècles, telle que nous pouvons lidentifier en géopolitique.
En 1882, la population juive de Palestine était estimée à 24,000 personnes. Jusquà 1914, les premières vagues sionistes namenèrent que 50,000 à 60,000 habitants. En 1919, compte tenu des échecs et des abandons, il ny avait encore que 80,000 juifs en Palestine, venus pour la plupart de lEurope de lest. De 1919 à 1948, avec le mandat britannique sur la Palestine, un essor plus considérable se produisit avec 452,000 entrées, avec un maximum entre 1932 et 1939 pendant les persécutions nazies, immigrants venus dEurope centrale et orientale, Pologne en tête. Entre 1948 et 1951, il y eût 685,000 entrées, dont 330,000 en provenance du Moyen Orient et dAfrique du nord. La population actuelle dIsraël approche cinq millions et demi dhabitants, dont 80 % environ composée de Juifs et 20% dArabes. La superficie totale du pays ne dépasse pas 20,400 kilomètres carrés, ce qui est déjà quatre fois moins que celle de lAutriche et 80 fois moins que celle du Québec.
Comme le territoire dIsraël noffre aucune facilité naturelle de défense, comparable à lAutriche et encore moins au Québec, doté de formidables défenses naturelles, alors la sécurité et la défense du pays sont assurées par une redoutable armée de soldats citoyens (comme en Suisse, en Suède et jadis en Nouvelle France), qui compte parmi les plus instruites, les mieux organisées et les mieux entraînées du monde. Sans oublier la technologie, alimentaire et organisationnelle, dont le savoir dépasse probablement ce qui se fait partout ailleurs dans le monde. Les connaissances rapportent. Le Québec, qui dispose dun immense territoire aussi étendu que toute la Scandinavie, a énormément besoin de connaissances et de compétences nouvelles afin quà son tour, son propre État soit reconnu.
EN CONCLUSION
LHistoire a donné rendez-vous à beaucoup de peuples et le bref examen du cas dIsraël et de lAutriche nous montre une fois de plus que chacun de ces rendez-vous culmine vers la naissance dun État, une société qui possède de fait comme le droit le pouvoir dexister et dagir avec envergure. Nous sommes tous semblables parce que chacun est absolument autre par rapport à tous les autres et inversement. Donc, à chacun dagir selon sa conscience libre et responsable, agir quels quen soient les dangers et les risques, en pleine connaissance de cause et deffet, à partir dappréciations rigoureuses de chaque contexte et chaque situation qui se présentent. Cest ce quIsraël a fait, de même lAutriche, non dans la facilité mais dans les douleurs de lenfantement. À notre tour maintenant de passer aux actes, même si nous avons peur et sommes angoissés, afin de devenir nous-mêmes, des vrais hommes et des vraies femmes engagés dans léchiquier du monde actuel. La joie des autres qui ont fini par réussir en dépit de tous les dangers et toutes les menaces se voit sur leurs visages, alors pourquoi pas nous? Nous avons beaucoup plus que les Juifs et les Autrichiens nont jamais eus.
La géographie et lhistoire récente et contemporaine, alliées à nos dispositions et compétences internes, avec la technologie avancée que nous sommes en train de maîtriser, nos victoires géopolitiques et politiques sur nos adversaires, qui cherchent toujours à nous inféoder et nous soumettre et y parviennent de moins en moins, tout se présente pour nous inciter à faire à notre tour un bond hardi dans lHistoire. Prof à Toronto de 1979 à 1996, après 28 années de service comme officier des Forces Armées Canadiennes, jai été surpris dentendre dire après le référendum de 1980 : « Why did they not vote yes, for their own nation? » (Pourquoi nont-ils pas voté oui, en faveur de leur propre nation?)
Si nous avions voté oui, nous nous serions attirés ladmiration de beaucoup de monde. Il ny a pas eu de réjouissances au Canada anglais après les deux référendums sur le statut à venir du Québec, seulement des interrogations. On sait très bien, au Canada anglais, que lenjeu nest pas le Canada, qui est un véritable continent, mais Ottawa, siège du pouvoir central, centraliste et unitaire des United Empire Loyalists et de leurs serviteurs du Québec. Puisque, à linstar de beaucoup dautres peuples de la terre, le Québec est devenu une force, un véritable État, alors agissons donc en conséquences afin de nous reconnaître nous-mêmes pour ce que nous sommes et nous faire reconnaître par les autres. Nest-il rien de plus noble et de plus digne pour un peuple que de crier à la face du monde : « Maîtres chez nous ».
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