«« géopolitique

QUÉBEC, ISRAËL ET L’AUTRICHE

René-Marcel Sauvé

16.6.01



Devant l’échec, faire l’épreuve de l’Être
Karl Jaspers

Le 16 mai 1948, l’Organisation des Nations Unies reconnaissait Israël comme État national, de droit (de jure) comme de fait (de facto). C’était 52 ans après l’initiative du journaliste viennois Théodor Herzl, qui avait décidé qu’il était temps de mettre fin à une Diaspora qui durait depuis trop longtemps. Sa contribution prit d’abord la forme d’un court essai intitulé : Der Judenstaat (l’État juif). Publié en Autriche, cet ouvrage servit de charnière au mouvement sioniste, qui avait pour objet la fondation d’un Foyer national juif reconnu par le droit international. Après avoir provisoirement choisi l’Ouganda et la langue allemande comme langue officielle du nouvel État, il fut décidé que cet État serait établi en Palestine et que sa langue officielle serait l’hébreu, langue religieuse, langue d’État, langue philosophique et savante. Au delà de ses premières tentatives, Herzl invitait les Juifs à réaliser que pour obtenir le statut reconnu de Foyer national, ou Nation (avec majuscule), il fallait au préalable acquérir le statut d’un État, l’un et l’autre pouvant se développer concurremment.

Notre but n’est pas de juger les événements qui opposent les Israéliens aux Palestiniens et aux Arabes, mais d’identifier dans le fait les facteurs et principes qui rendent possible, pas nécessairement probable mais possible la conquête du statut d’État national, conquête d’autant plus importante qu’elle est nécessaire pour la survie d’un peuple et sa reconnaissance comme Nation, présente et agissante dans l’échiquier complexe des affaires du monde dans lequel nous vivons. Sachons en partant que la nécessité n’a pas de loi, qu’elle peut causer des conflits et des guerres. En conséquence, il incombe aux individus présents sur place de réduire l’arbitraire et les confrontations qui résultent des actes jugés nécessaires pour le bien général et partant, d’en arriver à une catharsis, un apaisement dont le prix à payer est toujours très élevé mais qui en vaut la peine.

Dans cette brève description des circonstances qui ont amené la fondation de l’État d’Israël reconnu, nous prendrons aussi comme modèle l’Autriche, avec sa géographie et une histoire qui remonte plus de vingt siècles en arrière, histoire toujours présente dans la vie autrichienne actuelle, fondée sur de longues racines. Herzl a étudié en Autriche et n’a pu manquer de s’instruire des choses de la vie publique et de l’État, dont les Autrichiens sont friands. Journaliste chevronné, il possédait à fond, dans un allemand châtié, la terminologie du pouvoir et de la géopolitique. La longue expérience de l’Autriche n’a pu manquer d’instruire les Juifs du Danube et d’Europe centrale, parmi lesquels beaucoup de gens cultivés possédaient à fond le haut allemand, langue biblique et langue d’État mise au point par Martin Luther. Cette double expérience, celle de l’Autriche et celle d’Israël, servira à nous instruire, afin d’affermir les assises intellectuelles nécessaires et inhérentes à notre propre cause. Comme le disait Bismarck, le fondateur de l’Allemagne moderne en 1871, nous aurions grand tort de ne pas nous instruire par l’expérience des autres.

Nul n’est prophète dans son pays. En dépit des nécessités exprimées par Herzl et compte tenu des menaces graves qui s’amoncelaient contre les Juifs en Europe, particulièrement en Russie, Europe de l’est et Europe centrale, ses propos furent jugés utopiques. Un homme seul n’a aucun poids politique, quelles que soient son intelligence et la véracité de son propos. Les nombreuses représentations diplomatiques de Herzl chez les « grands » du temps restèrent sans résultat. Même les Juifs très riches ne lui accordèrent aucun soutien matériel. Il recruta ses appuis chez les intellectuels et les classes moyennes. Donc rien de nouveau sous le soleil, première leçon utile pour nous. Les riches ne veulent pas de changements; les gens moins fortunés en sont incapables. Ce sont les classes moyennes instruites qui font les changements. Chez les Juifs comme chez les autres.

Ce que les Juifs activistes et les Occidentaux qui les ont aidés ont bien compris, c’est la procédure à suivre pour acquérir le statut d’État, sur le terrain d’abord et ensuite par la diplomatie et la défense. Lorsqu’on suit de près la démarche juive pour y arriver, il semble que l’expérience très vaste de l’Autriche et des Autrichiens en matière d’État et de pouvoirs a été appréciable et appréciée. Au Québec, une démarche analogue a été suivie sans en prendre pleinement conscience, suivant un processus naturel devenu possible par les conditions géographiques, historiques, ethnographiques, linguistiques et religieuses à l’intérieur desquelles les Québécois ont évolué. Ces analogies valent d’être rappelées, à la lumière de l’expérience israélienne et autrichienne.

Sur le plan géopolitique, ce que le Québec et Israël ont en commun, c’est la construction d’un État national contemporain, au terme d’une période formative courte, soit deux siècles dans le cas du Québec et 52 ans seulement pour Israël, ce qui est extraordinairement rapide. En Europe, les États ont connu une période formative qui dépassait souvent 1200 ans, comme ce fut le cas de la France, qui a pris forme comme État entre Charles Martel, Richelieu et Louis XIII; la Suisse, née en 1291 par une scission contre l’Autriche des Habsbourg; le Portugal est né en 1262 à la faveur des victoires portugaises sur les Maures ; l’Autriche est née au XIIIe siècle, alors que le dernier des Babenberg obtint de l’Empereur allemand Frédéric Deux le  Privilegium majus, (équivalent aux  Westminster Revised Status de 1931 accordés par Londres à Ottawa), par lequel l’Autriche échappait à la juridiction de l’Empire. Nous parlons de l’Empire germanique axé sur le Rhin, tel qu’il existait au Moyen Age, non de l’Allemagne moderne, venue au monde en 1871 et axée sur la plaine germano-polonaise. La Suède est née en 1525, au terme d’une guerre qui mit fin à son inféodation au Danemark. En Asie, les États sont généralement beaucoup plus anciens. Tout ceci ne semble pas très logique, mais les États ne sont pas logiques. Ils sont ontologiques et obéissent à des lois existentielles qui échappent à la raison discursive. Ils naissent et survivent en vertu de facteurs et de principes que la perception primaire, réduite et immédiate des événements ne peut pas voir. Pour le comprendre, une analyse spectrale de la réalité s’impose, mais ce don particulier de l’intelligence n’est pas accordé à tous.

Dans les deux Amériques, la formation des États a été plus courte, soit 156 ans pour les États Unis et moins de trois siècles pour la plupart des États de l’Amérique latine. Sans doute parce que les populations de colons venus en majorité d’Europe comportaient beaucoup de lettrés qui possédaient déjà le sens de l’État, ce qui leur permettait de constituer rapidement des sociétés puissantes, qui dépassaient les pouvoirs des tribus et des clans autochtones. Ce n’est pas une question de morale mais de poids politique et économique, gouverné par la loi inique de l’inertie, ou loi de la pesanteur, laquelle suppose le nombre mais aussi la concentration dans l’espace et dans le temps, et, la dynamique collective, impossible pour une population qui n’a pas les connaissances et la discipline requises.

La morale est une autre dimension de l’existence, qui a pour objet le bonheur humain. Elle est affaire de conscience, de transformation des mentalités, de métamorphose de l’esprit et du coeur. Quelle que soit la grandeur morale des hommes et des femmes impliqués, la politique demeure affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité, articulée en douze ou treize principes majeurs que nous avons déjà sommairement exposés dans  Géopolitique et avenir du Québec (chapitre 9). Nous examinons ces questions en peuple devenu adulte, qui sait que l’existence comporte des incertitudes, des dangers et des risques, des dimensions multiples, variées et contradictoires quant à leurs méthodes et leurs démarches. Devenir Hommes et Femmes, avec la majuscule, consiste à en prendre conscience, non pour fuir mais pour se déterminer à agir et à surmonter l’angoisse. Tout cela est très exigeant, à ce point qu’un peuple enfant, habitué à la soumission servile, peut difficilement le comprendre, d’où sa propension à l’agitation futile ou à l’inaction.

Avant de poursuivre notre démarche collective vers une décision majeure, que nous devons accomplir même si elle nous fait peur, nous devons travailler à augmenter notre bagage de connaissances. Pour venir au monde et trouver sa place, l’État du Québec a besoin, de la part de sa population actuelle, une prise de conscience et une acquisition de savoirs, qu’elle ne pouvait obtenir pendant l’époque coloniale. Poursuivons donc notre discussion au sujet des États en général, de l’État d’Israël et de l’État autrichien en particulier, afin de mieux comprendre les perspectives propres et uniques à l’État québécois, encore inféodé au pouvoir impérial, central, centraliste, unitaire et arbitraire d’Ottawa. Cet arbitraire, nous venons encore d’en voir un autre exemple avec la  Loi sur les jeunes contrevenants.

En effet, inconditionnellement inféodé à Ottawa, le Canada, qui est en réalité un sous-continent distinct au nord des Amériques, est encore un État impérial arbitraire, créé de toutes pièces 104 ans après le traité de Paris du 10 février 1763, institué dans le but de remplacer l’autorité de Londres par un État nord-américain loyaliste, sur le modèle de l’Irlande loyaliste. Appuyé par l’Angleterre, le pouvoir central et centraliste d’Ottawa n’allait permettre à personne au nord des Etats-Unis de créer un État indépendant, comme ont fait les Yankees. D’où l’extrême rigidité de la Constitution canadienne, qui ne permet aucun transfert officiel des pouvoirs en faveur des provinces appelées à devenir des États naturels, ou qui le sont déjà, comme c’est le cas du Québec, de l’Ontario et de l’Alberta.

Mais le Canada, qui est une masse géographique immense, peu accessible et peu propice aux communications économiques, se prête mal au maintien d’un État impérial, unitaire et arbitraire. La géographie s’y oppose. Cela se voit maintenant. Les premiers à en faire la preuve : nous-mêmes, Québécois(es), descendants et descendantes des colons de Nouvelle France, rassemblés dans la vallée du Saint-Laurent pour être déportés comme les Acadiens entre 1755 et 1760. Grâce à la géographie, à des conditions historiques favorables qui imposèrent aux Anglais et aux Loyalistes des limites qu’ils ne connurent pas en Irlande, grâce à la langue française, langue d’État par excellence et grâce à l’Église catholique du Québec, malgré tout ce qu’on lui reproche, un Foyer et un État naturels sont nés et ont atteint la maturité nécessaire pour être reconnus  de facto et  de jure. Comme partout ailleurs, c’est aux fondateurs de cet État, en l’occurrence nous-mêmes, que revient la tâche d’en prendre conscience et la responsabilité de le reconnaître en premier et de le faire reconnaître ensuite. Personne ne l’a jamais fait pour personne. Cette expérience a été vécue par tous les peuples qui ont conquis les assises de leurs propres États et se sont fait reconnaître comme Nation, y compris Israël, l’Autriche et l’Éire (Irlande du Sud) que nous venons de mentionner.

La question qui se pose pour nous est celle-ci : avons-nous suffisamment le sens de l’État pour reconnaître notre propre démarche et le fait accompli qui en résulte et partant, oser nous comporter en tant que tel, en pleine conscience des dangers et des risques qu’une telle décision comporte? Ce n’est plus le temps d’avoir peur comme un peuple inféodé mais d’agir comme une société qui possède son propre pouvoir d’action avec l’envergure qui s’y rattache. C’est ce que les Israéliens ont su faire, de même tous les autres peuples qui ont fait reconnaître leur État et ont pris leur place parmi les Nations du monde. Sans État, la Nation reste une nation, proche de la tribu et du clan. Habitués et conditionnés à l’inféodation et la soumission servile à un pouvoir qui n’est pas le nôtre, allons-nous reculer alors que tant de chemin a déjà été parcouru, envers et contre la volonté loyaliste, impériale, arbitraire et unitaire d’Ottawa? Poursuivons l’observation de quelques analogies utiles avec le cas d’Israël et de l’Autriche.

Il ne s’agit pas d’idéologie mais d’agir et de jouir du triomphe sur son angoisse. Sur le plan individuel et collectif : qui agit existe, puisque pour agir, il faut savoir vaincre les dangers et les risques de l’existence. Qui n’agit pas n’existe pas et reste avec ses peurs et ses angoisses. Qui a eu peur de voter OUI aux deux derniers référendums sur le statut à venir du Québec, alors que ce OUI aurait politiquement placé le Québec en position de force? Agir, c’est apprendre que les grandes choses s’accomplissent à partir d’une multitude de petites choses insignifiantes, dont un tout petit oui, tellement important si on veut aller loin.

COMPLEXITÉ DE L’ÉTAT

Rome ne s’est pas fait en un jour, dit-on fréquemment pour inciter les citoyens à la patience devant les lenteurs et les incertitudes de la politique. Instrument privilégié de l’agir des peuples, l’État, qui peut aussi basculer dans l’arbitraire, sert également les fins des Empires et autres Puissances qui cherchent à dominer le monde. Ce n’est pas une raison pour démissionner, au contraire. Dans tous les cas, les principes de l’effectivité des États, ou principes de stratégie, sont exactement les mêmes : appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation; détermination et maintien d’objectifs praticables et réalisables en termes de temps et d’espace; maintien du moral : action offensive; concentration et économie de l’effort; simplicité et souplesse; sécurité et surprise; coordination; coopération; administration et logistique. Ces principes ne sont pas des utopies mais des concepts limites, propres à assurer la pérennité d’un pouvoir qui sait les mettre en pratique. Ce n’est pas une idéologique qui fait réussir mais la mise en pratique de ces principes qui ont fait leurs preuves et que les intellectuels abstraits ne connaissent pas. Le but : l’action et son terme ultime :l’agir, au sens humain du terme et sa fin ultime : l’Acte.

Au départ, personne ne peut agir seul. Chacun ne peut agir que dans et par les autres et inversement. D’où nécessité de l’État, l’Être qui agit. A cette première dimension s’en ajoute une deuxième : nécessité de posséder un territoire pour agir.

IMPORTANCE DU TERRITOIRE

Un État sans territoire n’est pas un État. Tous les États, même les Ligues hanséatiques et les Multinationales, ont leur territoire. La continuité est nécessaire au pouvoir et le territoire est un facteur majeur de continuité. Même les tribus et les clans ont besoin d’un territoire pour exister et agir en tant que tel, quoique leurs pouvoirs demeurent beaucoup plus limités que ceux d’un État. Peu importe qu’il s’agisse d’un État de taille modeste, son pouvoir dépasse de beaucoup celui des plus grandes tribus. Pouvoirs veut dire pouvoirs d’agir avec envergure, en pleine conscience et responsabilité de ses actes. Troisième dimension : les communications; géographiques d’abord, les communications maritimes demeurant de loin les plus économiques et celles qui offrent le potentiel le plus considérable; les communications terrestres ensuite, pourvu que l’aménagement des infrastructures soit économique. Les communications techniques, en commençant par les moyens de transport, jusqu’aux systèmes électroniques actuels.

IMPORTANCE DE LA RELATION

Finalement, autre donnée essentielle du pouvoir d’un État : les communications interpersonnelles, sans lesquelles aucun agir libre n’est possible. Les impératifs qui gouvernent l’agir humain dépassent souvent la science. C’est le domaine du Je et Tu expliqué par Martin Buber (cf. Je et Tu. Martin Buber. Tr de l’allemand. Aubier. Bibliothèque philosophique. Paris 1969. 172p.), dont il convient de retenir une remarque centrale à cet effet:

« Le règne absolu de la causalité dans l’empire du Cela, bien qu’il soit d’une importance fondamentale pour l’ordonnance scientifique de la nature, ne pèse pas à l’humanité, qui n’est pas limitée au monde du Cela et peut toujours s’évader dans le monde de la relation. Là, le Je et le Tu s’affrontent librement dans une réciprocité d’action qui n’est liée à aucune causalité et n’en a pas la moindre teinture; là, l’humanité trouve la garantie de la liberté de son être et de la liberté de l’être en général. Celui-là (et celle-là) seul(e) qui connaît la relation et la présence du Tu est apte à prendre une décision. Celui et celle qui prend une décision est libre parce qu’il(elle) s’est présenté(e) devant la Face. »

Celles et ceux qui se croient experts en « mondialisation » et « globalisation » et qui ignorent les réalités de la relation, d’où résulte, entre autres, la nécessité de l’État national, risquent de manquer cette dimension essentielle du pouvoir réel des États. Le pouvoir réel est complètement dans ses communications. Le problème auquel il faut trouver réponse consiste à trouver qui détient le monopole de l’agir. Les questions qu’on doit toujours se poser au sujet des États sont : « Qui est avec qui? Qui est contre qui? Pourquoi et pour combien de temps? Quels sont leurs effectifs? Quelle est leur territoire et quels sont les moyens et techniques par lesquels les uns et les unes communiquent avec les autres? Quels seront les effets à court et à long terme de leurs communications? » Ne pas répondre adéquatement à ces questions, c’est manquer une dimension majeure de l’État et risquer de sombrer dans l’ineptie.

LES ÉLÉMENTS DE LA COHÉSION

L’autre dimension de l’État est la cohésion interne de la société qui le compose. Cette cohésion est impossible chez les peuples illettrés, qui se trouvent alors exposés aux manipulations de tous les potentats qui se présentent pour prendre le pouvoir. Dans la même veine, il n’y a pas davantage d’État naturel et démocratique chez les peuples semi-lettrés et demi civilisés, avec ou sans diplômes, portés à juger à tout propos, de tout et de rien, sans la rigueur nécessaire. Pour qu’un État soit cohérent, agissant, libre et démocratique, il faut absolument que la presque totalité de sa population sache bien lire et bien écrire et apprenne à agir sur la base d’appréciations valables, sans émettre de jugement de valeur. Car les jugements brisent la cohésion interne des sociétés. Les gens les plus authentiquement instruits savent qu’il est aussi important de savoir se taire que savoir parler et écrire. Savoir se taire est une nécessité et un art dans la communication. Il s’agit du silence volontaire, non de l’incapacité de s’exprimer.

COMBATTRE L’IGNORANCE

Les Juifs pieux et instruits le savent depuis très longtemps, eux qui ont été et demeurent un des peuples les plus lettrés de l’Histoire. Dans la mentalité juive, ne pas savoir bien lire et bien écrire est une calamité, un péché grave contre l’Esprit, de la paresse et de l’orgueil qui se prend pour de l’intelligence et une atteinte contre le bien général de toute une société qui a le droit d’exiger de ses membres qu’ils soient lettrés et sachent s’exprimer verbalement et par écrit. C’est la première condition de l’indépendance, qu’on peut définir comme l’aptitude à choisir ses dépendances. Pour remplir cette condition, il est nécessaire d’étudier sans cesse, chaque jour de sa vie, toute sa vie et non simplement pendant les années d’école.

S’INSTRUIRE ET INSTRUIRE

S’instruire et instruire est un devoir de charité, juive et chrétienne, tant envers soi-même qu’envers les autres. L’acquisition de connaissances multiples, de savoirs et de compétence est un besoin aussi essentiel que respirer, boire, manger et dormir. Le diplôme n’est qu’un indice, pas toujours valable, par ailleurs. En même temps, il est bon que les lettrés apprennent un métier manuel, ou encore, s’engagent dans une profession qui demande de se servir de ses mains, car l’intelligence est autant au bout des doigts que dans la tête. Cette exigence est répandue chez les Juifs, aussi chez les Scandinaves, les Allemands, les Chinois (voyez comment des ingénieurs archi qualifiés sont capables de faire la cuisine) et la plupart des communautés religieuses monastiques. Il n’y a pas de contradiction entre les connaissances générales, bibliques et profanes et l’apprentissage d’un métier manuel.

Tout se tient d’une pièce. Pour tout le monde, l’aptitude à lire, écrire et bien s’exprimer en français doit constamment s’améliorer. Mieux vaut connaître sa propre langue à fond que de devenir « bilingue » et finir par baragouiner deux jargons. C’est dans la mesure qu’on aura appris à maîtriser notre langue qu’on pourra apprendre à en maîtriser d’autres. Un peuple qui veut se faire reconnaître comme Nation en possession de son propre État se doit de posséder les disciplines qui s’imposent afin d’assurer le développement du bien commun, duquel dépendent les biens particuliers. La première de ces disciplines consiste à savoir s’exprimer clairement, verbalement et par écrit. Trop d’exposés et de textes de profs d’université et de thèses sont pleins de fautes au point d’en compromettre le sens. Comment apprendre sans posséder à fond une langue telle que le français, qui demeure une des plus exigeantes et rigoureuses du monde pour la formation de l’esprit et le développement des sciences, des arts et de la philosophie?

Les fautes d’anglais sont aussi fréquentes chez les Anglos, mais très rares chez les Juifs, qui ont compté parmi mes élèves de géographie et géopolitique. Quant aux articles de journaux, revues, bulletins de nouvelles et entrevues télévisées adressés aux Québécois, beaucoup sont rédigés de manière à manipuler, conditionner et inféoder une population sans défense, pour le plus grand bonheur du pouvoir central, centraliste, unitaire et arbitraire d’Ottawa. Trop peu d’efforts sont déployés pour combattre l’ignorance par tous les moyens disponibles et surtout par la générosité de celles et ceux qui ont l’équipement intellectuel et mental pour le faire. Les Juifs ne sont pas intellectuellement supérieurs à nous, ni inférieurs non plus, mais ils étudient plus longtemps et plus assidûment que nous, ce qui leur a valu de traverser des épisodes plus éprouvants que ceux que nous avons connus. En Europe, leur maîtrise des langues étonne les plus érudits.

IMPORTANCE DE LA LANGUE D’ÉTAT

Autre exigence pour assurer dans l’État une pensée rigoureuse, claire et cohérente, apte à établir une communication d’envergure : une langue d’État, non un dialecte tribal, local ou régional, haut en couleur, souvent très joli et poétique, plus ou moins articulé. Il n’y a rien de mal à s’exprimer comme on en a envie et demeurer sur le plan de l’affect, sauf que la communication, souvent efficace sur le moment, risque d’être limitée et ineffective à long terme. Une langue d’État possède un vocabulaire étendu, des mots principes et des mots concepts, des verbes actifs et non seulement des auxiliaires, des exigences rigoureuses en matière de grammaire et de syntaxe, une terminologie générale, scientifique, philosophique, juridique, administrative et poétique élaborée et apte à servir au développement d’une conscience éclairée et d’une langue pertinente.

Une langue d’État est dénuée d’affects et de redondances, une langue dans laquelle le silence est aussi éloquent que la parole, une langue châtiée, qui protège l’esprit contre les calembours, les clichés, les formules propitiatoires simplistes et dangereuses, les jurons et les blasphèmes, toutes choses qui affaiblissent la communication et rendent inapte à l’action d’envergure. Une langue d’État trouve son expression ultime dans l’écrit, forme universelle de la communication, celle qui offre les plus grandes perspectives d’une relation à la fois efficace dans l’immédiat, agissante et effective à long terme.

Le français est une langue d’État, une des plus claires et des plus rigoureuses au monde. L’hébreu aussi est une langue d’État, non un dialecte tribal. Le grec classique est aussi une langue d’État. De même le latin, langue perfectionnée, qui est allé beaucoup plus loin que le dialecte commercialisé des Phéniciens, langue qui a joué dans l’Antiquité un rôle repris par l’anglais actuel dans le commerce international, de même que le scientifique et le culturel commercialisables. Le haut allemand, développé par Martin Luther, est aussi une langue d’État, langue philosophique, littéraire, scientifique et juridique de l’Autriche, de l’Allemagne et de la Suisse alémanique. Mis au point pour traduire la Bible en allemand, les princes n’ont pas tardé à en réaliser l’importance pour les pouvoirs politiques et économiques.

En italien et en espagnol, il existe une langue formelle, beaucoup plus exigeante et difficile à apprendre que la langue parlée. En Chine, le mandarin est langue d’État, langue scientifique, philosophique et juridique, capable de maintenir une unité de pensée, de parole et d’action parmi une multitude de dialectes, chez un peuple dépassant le milliard d’individus. Chez les Juifs, l’hébreu a été un important facteur de pérennité et de pensée réfléchie pendant les vingt siècles que dura leur diaspora. C’est la langue officielle de l’État hébreu. En Amérique du nord, le français (avec la géographie et l’histoire) a joué un rôle majeur dans la survivance des colons de Nouvelle France laissés seuls face aux Anglais et aux Loyalistes.

Nos ancêtres ne parlaient pas français, du moins, pas tous. Beaucoup parlaient encore norrois (le Norsk des Vikings et des Norvégiens); un dialecte celte, la langue germanique des Wisigoths, l’Euskara des Basques et d’autres dialectes encore. Par contre, ils étaient obligés de savoir parler français pour vivre en Nouvelle France, pendant que les lettrés et le clergé savaient l’écrire et connaissaient le latin et le grec. Avec l’arrivée des Anglais, le français a été un facteur majeur de durée pour le peuple resté seul sur place, précisément parce que le français est une langue rigoureuse, savante, poétique et philosophique et juridique tout à la fois, donc, une garantie pour l’avenir, propice pour la création d’une nation et d’un État neufs.

Beaucoup de Québécois pensent que leur mission en Amérique du nord consiste principalement à préserver la langue française. En réalité, c’est d’abord la langue française qui nous a préservés et que nous devons perfectionner, afin d’améliorer notre aptitude à communiquer et consolider nos connaissances et notre État national. Qu’on réalise que, sauf quelques exceptions, les Juifs n’ont pas laissé tomber l’hébreu, qui a contribué à maintenir chez le peuple le sens de son identité et un niveau d’érudition élevé pendant vingt siècles de Diaspora. Si nous sommes « noyés » dans une mer anglo-saxonne en Amérique du nord, les Juifs se sont « noyés » partout dans le monde et ont réussi à préserver leur identité collective, leur langue et leur religion. Pourtant, au Québec, nous avons l’avantage de la concentration du nombre dans un territoire périphérique par rapport aux Amériques, comme les Scandinaves, les Hollandais et les Portugais par rapport à l’Europe. Nous n’avons aucune raison valable pour « décrocher » comme le font trop de Québécois et Québécoises incapables quitter leur mentalité d’inféodés.

PLAINES ET ÉTATS

En Israël comme au Québec, une plaine oekoumène a servi de fondement géographique à la genèse et la croissance d’un État distinct et différencié : la plaine du Saint-Laurent pour le Québec et la plaine côtière de Palestine pour Israël. En Autriche, c’est la vallée du Danube qui a servi de centre de gravité au développement de l’État autrichien. Dans la même veine, c’est le plateau côtier de l’Estrémadure qui a servi de lieu de départ à l’État portugais. En France, c’est le bassin de Paris et les grandes plaines du nord qui ont joué le même rôle. Comme nous venons de le voir, l’Allemagne ancienne gravitait autour du Rhin et l’Allemagne actuelle autour de la plaine germano-polonaise. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Ce qui a favorisé la plaine québécoise en notre faveur, ce sont ses gigantesques obstacles naturels, ses hivers froids, les limites de la navigation maritime dans le Saint-Laurent et la position générale du Québec en Amérique du nord, naturellement protégée par sa position géographique en périphérie des Amériques et surtout par la présence de gigantesques obstacles naturels qui l’entourent.

La plaine côtière de Palestine n’offre aucun avantage analogue pour la défense naturelle du territoire. Par contre, elle jouit d’un climat méditerranéen bien arrosé et peut offrir la possibilité d’obtenir trois récoltes par année. Dans les deux cas, la prise en possession de fait (de facto) par colonisation, mise en valeur, développement systématique des infrastructures et des institutions d’État a été possible et réalisable. Il n’y a aucun déterminisme dans ce processus à long terme, seulement une détermination consciente et continuelle d’une génération à l’autre, en pleine connaissance des possibilités et des limites, détermination qui finit par traduire l’intention générale en acte.

GÉOGRAPHIE D’ÉTAT

Les caractéristiques territoriales propices au développement de sociétés politiques dotées de pouvoirs d’États sont déjà expliquées dans Géopolitique et avenir du Québec. Pour les besoins de la cause, voici en quoi elles consistent :

1. Régions naturelles basses, plates et arables. Tous les États s’organisent à partir de la loi du moindre effort et une région géographique oekoumène est celle qui permet d’organiser systématiquement et mathématiquement la vie collective avec un minimum d’efforts et de dépenses de moyens, par des calculs algorithmiques. Le terrain doit en premier se prêter aisément à l’arpentage, aux travaux de drainage et d’irrigation, à l’aménagement des infrastructures et aux initiatives architecturales, à l’intérieur d’une région appelée à devenir architectonique.

2. De l’eau pour tous usages, y compris le transport maritime et fluvial.

3. Un climat qui offre de longues périodes végétatives, permet le travail sans fatigue inutile et la construction d ‘édifices simples, requérant un minimum d’isolement et de chauffage.

4. Des possibilités de communications naturelles aisées, par terre et par eau, à l’intérieur et avec le monde extérieur, avec une langue et des techniques appropriées qui conviennent. Le pouvoir est complètement dans ses communications, maritimes, terrestres, aériennes et électroniques. Ottawa le sait très bien, avec son contrôle quasi absolu sur les média, avec influence prédominante sur les esprits vulnérables. Ce contrôle a été saisi, sous prétexte de sécurité nationale, à la faveur de la seconde Guerre mondiale. Les Juifs, instruits comme ils le sont, le savent aussi et les Québécois commencent à s’en rendre compte.

5. Des richesses naturelles suffisantes et économiquement accessibles, surtout par mer, à l’intérieur de son propre territoire et avec l’étranger. Par exemple, le Québec a beaucoup de richesses naturelles mais peu d’entre elles sont économiquement accessibles et exploitables. Il faut d’abord prendre le temps nécessaire pour développer les infrastructures, toujours à un coût très élevé. Israël doit acheter ses matières premières et son énergie.

6. La défendabilité, économiquement possible lorsque l’espace oekoumène est éloigné des principaux centres de gravité des États voisins et qu’en plus, il existe suffisamment d’obstacles pour décourager les invasions, sans toutefois trop compromettre les communications qui assurent la vie de l’État. Il est évident que, compte tenu des gigantesques obstacles naturels qui le protègent, le territoire du Québec est plus défendable que celui d’Israël. La preuve : il nous a valu de survivre et de progresser sans armes et sans armées. La question qui se pose est : pourrons-nous continuer ainsi dans l’avenir, avec la souveraineté et l’État reconnu? La défense et la dissuasion sont nécessaires à l’État. Les Israéliens le savent peut-être plus que tous les autres peuples de la terre, eux qui doivent s’armer à l’extrême pour assurer leur survie au Moyen Orient. Non qu’ils aiment les armes et la guerre, mais ils ne peuvent se permettre de désarmer.

Comparons maintenant le Québec et Israël en fonction de ces caractéristiques et des principes qui gouvernent l’action des États.

L’ACTE FONDATEUR

Dans un cas comme dans l’autre, il y a eu un acte fondateur; en 1608 dans le cas de Québec, par Champlain et De Monts. Tous les Québécois(es) doivent en connaître l’histoire détaillée. Avec les travaux de l’historien Jacques Lacoursière, il n’y a plus d’excuse pour l’ignorance. Par contre, l’histoire d’Israël remonte 6000 ans en arrière, ce qui est encore très récent. Qui se donne la peine d’étudier la Torah, l’histoire juive, l’historien Flavius Josèphe et l’histoire de l’Empire romain, aura une idée de ce qui s’est produit jusqu’en l’an 70 de notre ère, avec la destruction du second Temple de Jérusalem et la dispersion des Juifs dans le monde. C’était hier. La tentative par les Romains d’en finir une fois pour toutes avec les Juifs comme avec les autres peuples qui leur résistaient, était banale affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité.

Comme l’extermination des Prussiens Baltes par les Saxons, ces « Grands Chevaliers Teutoniques(sic) », les tentatives d’extermination des Irlandais par les Anglais, la déportation des Acadiens, qui a retardé de 150 ans le progrès économique des Maritimes, les tentatives d’extermination des Boers d’Afrique du Sud par les Anglais, les tentatives d’extermination des Maoris par les Anglais, les tentatives d’extermination des tribus amérindiennes par les Américains, le massacre des Arméniens par les Turcs pendant la première Guerre mondiale, la destruction de sept millions d’Ukrainiens sous Staline, toutes choses qui ont été commises au nom de « vérités logiques et rationnelles », au détriment des principes élémentaires qui doivent gouverner la stratégie des États, des valeurs ontologiques que la logique ne connaît pas.

Mais alors que tant de peuples ont été littéralement éliminés de la surface de la Terre, (dont les Prussiens Baltes), les Juifs ont survécu, depuis la dispersion qui suivit la destruction du second Temple par les Romains jusqu’à nos jours, soit presque vingt siècles. En comparaison, le peuple Québécois n’a connu que deux siècles d’existence et de période formative vers le statut de nation et d’État, avec menaces anglaises et loyalistes limitées par la géographie, l’histoire et les conditions de vie propres au sous-continent canadien. La date de naissance du Québec comme tel remonte au 10 février 1763, avec le traité de Paris, par lequel la France nous quittait et nous laissait seuls avec nos nouveaux « maîtres ». Ce traité n’a jamais été abrogé et en l’an de grâce 2001, SM la Reine d’Angleterre demeure seule possédante en titre du territoire de tout le Canada, Québec compris, d’où son droit de regard et de désaveu, exercé par SON gouvernement central, centraliste, unitaire, arbitraire et impérial d’Ottawa.

A partir du 10 février 1763, cependant, nous étions seuls avec nous-mêmes et « maîtres » de notre destin. C’était notre volonté contre celle des Anglais, des Loyalistes et maintenant d’Ottawa, érigée en capitale impériale. Ce n’était plus la France ni la Nouvelle France : c’était NOUS. Ce n’était déjà plus l’Angleterre, préoccupée par la révolution américaine, par la Méditerranée, les Indes, la Chine, l’Australie et l’Europe centrale, donc, peu intéressée par les territoires froids de la British North America. Cela se voit maintenant. Peu à peu, les Anglais abandonnèrent leurs prérogatives sur le Québec et le Canada, en faveur des United Empire Loyalists, déterminés à créer un nouvel Empire, comme jadis les Romains lorsqu’ils déplacèrent leurs pénates de Rome à Constantinople. Au nord du 45e parallèle en Amérique du nord, c’était NOUS seuls, confrontés à nous-mêmes et aux Loyalistes, qui auraient bien aimé nous voir disparaître, frustrés comme ils l’étaient de ne pas avoir balayé le peuple Irlandais hors de l’existence. Sauf que, loin de nous détruire, les menaces des Loyalistes nous ont rendus plus forts.

Pour l’Autriche, l’acte fondateur date du XIIe siècle, alors qu’elle est reconnue comme une force par l’Empire allemand qui l’avait colonisée, avec la participation des Bavarois, qui ont développé cette expansion vers l’est. Par le  Privilegium majus qui reconnaissait l’Autriche, l’Empereur Frédéric Deux a fait preuve d’intelligence et de flexibilité. Dommage que Rodolphe de Habsbourg n’ait pas fait preuve d’autant d’intelligence avec les Suisses, qui se sont révoltés en 1291 et ont constitué leur propre État au prix d’une guerre qui aurait pu être évitée.

De notre côté au Québec, il est évident que le  Privilegium majus ne nous sera pas accordé, alors que Londres a accordé à Ottawa les  Westminster Revised Status équivalents. Si Londres a reconnu que de 1760 à 1930, Ottawa est devenu une force, alors qu’Ottawa reconnaisse que le Québec aussi est devenu une force entre 1608 et 1930 et encore davantage de 1931 à 2001. D’autre part, si l’Organisation des Nations Unies a reconnu qu’Israël est devenu une force pendant la très courte période formative de son État, raison de plus pour reconnaître le Québec comme État national après 393 ans de développements et de fondations. En géopolitique, c’est ce qu’on appelle l’intelligence des choses, qui n’a rien à voir avec la logique ou le rationalisme, rien à voir non plus avec le déterminisme qui obsède beaucoup de nos intellectuels.

UNE HISTOIRE COMPLEXE

Les facteurs qui ont contribué à la survivance paradoxale du peuple du Québec et à sa progression encore plus paradoxale vers le statut d’État national comprennent : des conditions historiques et géographiques favorables, les techniques de survie apprises des Amérindiens, qui s’ajoutaient à celles que nous avions apportées d’Europe, la religion catholique de rite latin, principale religion de l’Occident chrétien, et, la langue française, répétons-le, non un dialecte tribal mais une langue d’État, formelle, cultivée, élaborée, rigoureuse, philosophique et pratique à la fois, juridique, scientifique et poétique, simple et claire, une des plus belles langues au monde, porteuse d’universaux qui permettent à l’esprit de mieux saisir les particularités du singulier. Elle nous enrichit l’esprit depuis longtemps et nous commençons à peine à l’apprécier et à bien l’apprendre.

A ces facteurs de base s’ajoutent le réalisme politique hérité des Britanniques (la politique est affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité), l’empirisme, le sens de l’organisation et l’administration matérielles des Américains et, la menace que les Loyalistes et les Impériaux d’Ottawa font peser sur nous et qui nous aiguillonne toujours. Bref, en dépit de notre infortune apparente du début, nous avons reçu tout ce qu’il fallait pour nous aider à réussir au delà de nos espérances. C’est ainsi que, de peuple conquis, nous sommes devenus conquérants à notre tour, avec beaucoup de nouveaux riches et une mentalité de parvenus.

Pour les Juifs, la survivance et le maintien de leur vie collective tiennent d’abord et avant tout à leur religion, la langue hébraïque conservée tout au long de leur dispersion partout dans le monde depuis la décadence de l’Empire romain, leurs connaissances entretenues par l’étude de la Torah, à laquelle s’ajoute l’étude des sciences profanes, jusqu’au niveau le plus élevé, bref, un savoir qui a fait peur à beaucoup de peuples étrangers, peu habitués à prendre des risques. Les ignorants ont souvent peur pour rien. La solution au problème de cette crainte est pourtant simple : s’instruire comme font les Juifs, qui étudient toute leur vie, jusqu’à un âge très avancé. Cela vaut particulièrement pour nous, Québécois et Québécoises. Nous ne sommes pas moins intelligents que les autres. Nous aussi, nous avons des quotients intellectuels très élevés parmi notre peuple. Les têtes de génie ne manquent pas au Québec, sauf que notre système d’éducation doit leur offrir davantage d’opportunités pour s’épanouir. À nous de faire valoir nos talents et cesser de nous inquiéter à propos des Juifs et des étrangers en général, qui ne nous ont fait aucun mal et à qui nous n’avons fait aucun mal non plus.

En nous concentrant dans la vallée du Saint-Laurent, probablement pour nous déporter, les Anglais ont créé pour nous, sans le savoir, les conditions de notre naissance comme peuple, nation et État. Sans le vouloir, les Britanniques nous ont donné un immense territoire à conquérir par nos propre efforts et par conséquent, nous ont accordé un pouvoir que nous n’aurions jamais obtenu autrement. Avant le Retour, les Juifs n’ont jamais eu autant d’avantages. Même le territoire d’Israël n’offre rien de comparable à celui du Québec, espace oekoumène compris. Pendant les vingt siècles de leur dispersion, personne ne leur a accordé aucun espace. En conséquence, ils se sont rattrapés en devenant gens de finances et de grande culture. Par contre, ils n’ont jamais été les seuls à posséder de l’argent et les Juifs riches ont toujours été l’exception plutôt que la règle.

En Europe, les Juifs richissimes n’ont pas accordé d’appui financier à Théodor Herzl pour son projet de Foyer national juif en Palestine. En général, pour les Juifs comme pour tout le monde, l’argent, volatile, a été quelquefois une force et souvent une faiblesse. A celles et ceux qui en possèdent, l’argent ne laisse aucun repos, n’accorde aucune sécurité véritable, même dans le luxe. Avec l’argent, il n’y a pas de continuité comme dans un territoire solidement pris en possession. D’où l’importance pour un peuple qui veut agir et vivre de posséder son territoire national et son propre État. Le Foyer national est une nécessité qui n’a pas de loi.

PLACE CENTRALE DE LA RELIGION

Depuis près de six millénaires, les Juifs aussi disent NOUS, implicitement et explicitement. Leur fondation a coïncidé avec l’arrivée dans le monde de la première religion monothéiste, celle du Dieu Esprit, le Dieu Transcendant, Incréé, Innommable, fidèle envers et contre l’infidélité humaine, mais dont la justice est redoutable et la miséricorde encore plus redoutable parce qu‘elle offre à chacun et chacune une récompense que personne ne mérite, que plusieurs vont refuser, peu importe les conséquences de leur choix.

Il est aussi un Dieu de contradiction, qui trouve sa force dans la faiblesse, un Dieu que personne ne peut représenter ou projeter de quelque manière que ce soit. Ce Dieu, les Juifs l’ont confronté aux dieux et déesses des temples païens, quitte à se faire des ennemis mortels chez les peuples qui ne voulaient ou ne pouvaient voir le vrai Dieu. Toute l’histoire juive a été une lutte continuelle pour préserver dans son intégrité originelle le message du Dieu vivant. On ne peut comprendre les Juifs à moins de réaliser l’importance chez eux du Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Moïse, toujours présent comme autrefois dans le judaïsme actuel.

Pour les Québécois demeurés croyants et pratiquants, le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Moïse est le même Dieu qui s’est incarné et humanisé dans le Christ. Mais les Juifs ne peuvent accepter que le Tout-Puissant s’abaisse à ce point et tente de conquérir l’humanité à partir d’une position de faiblesse quasi absolue, comme un condamné crucifié et impuissant. Pour les Québécois et tous les Occidentaux croyants et pratiquants, le Christ EST le Pantocrator promis par le Dieu d’Israël, devenu par le fait même le Dieu de toutes les nations, tous les peuples et tous les individus sans exception. Depuis le Christ, tous les peuples sont appelés à participer à la vie divine. Les Juifs ne peuvent l’accepter, préoccupés comme ils le sont de garder l’intégrité du message originel qui leur a été confié.

Pour les Juifs, la religion n’a pas été synonyme de conquêtes impériales non plus. C’est tout le contraire qui s’est produit. Ils ont été dominés par les Babyloniens, les Perses, les Égyptiens, les Grecs et les Romains, qui avaient tous leurs religions et leurs dieux officiels et dont le refus de reconnaître pouvait entraîner la torture et la mort. En l’an 70 de notre ère, ayant été presque exterminés par les Romains, les Juifs se sont dispersés partout dans le monde, incompris et persécutés à cause de leur Dieu, qui n’admet ni mythes ni idoles et pour qui le pouvoir temporel n’est pas une fin en soi et encore moins un objet de culte et d’adoration, mais seulement un moyen pour agir avec envergure, d’une manière déterminée et consciente, devenu nécessaire à cause de l’indétermination et de la faiblesse humaines. Avec la conquête de la Terre Promise, les Juifs sont devenus nation et État, mais la domination romaine leur a tout fait perdre, les condamnant à se disperser partout dans le monde.

Leur histoire religieuse est à la fois semblable et différente de la nôtre, semblable parce que nous sommes aussi les héritiers de l’Ancien Testament, de la Torah, dont les Juifs ont précieusement conservé le message et le sens, non seulement pour eux-mêmes mais pour toute l’humanité; différente parce que nous sommes les héritiers de deux millénaires de vie chrétienne et catholique, facteur majeur de progrès individuel, économique et social, envers et contre d’indicibles difficultés et misères et malgré les défaillances. Nos laïcistes peuvent se montrer aussi virulents qu’ils le veulent envers la religion de nos pères mais l’Histoire en jugera.

LA VIE EN EUROPE

Pendant les vingt siècles qu’ils passeront en Europe, les Juifs n’auront ni territoire ni pouvoirs. Il ne leur restera que leur religion, leurs traditions et la langue hébraïque pour se garder en vie. Sur le plan matériel, politique et économique, ils deviendront intellectuels engagés, boutiquiers et gens de finances, seuls moyens qui restent pour acquérir quelques pouvoirs dans un monde froid, austère, indifférent ou dangereusement hostile. Ne les blâmons pas de vouloir des pouvoirs. Sans pouvoirs (entendons pouvoirs d’agir avec envergure), il n’y a pas d’agir, ce qui, en ontologie, équivaut à régresser vers le néant. Avec leurs moyens et leur intelligence, maintenue par la foi juive et entretenue par l’étude quotidienne de la Torah, ils ont non seulement survécu mais ont activement participé au développement de cette Europe, qu’ils ont aimée malgré tout et dont ils espéraient être aimés à leur tour. Leurs contributions à l’enrichissement du patrimoine européen ne se comptent plus.

Pendant ce temps, nos propres ancêtres vivaient dans les mers froides et les forêts épaisses de l’Europe centrale et du nord, créant en Scandinavie, en Allemagne et en France des pays neufs, vivant mentalement et intellectuellement de légendes et de sagas. Lorsque la France consolidera son pouvoir sur ses côtes de la Manche, l’Atlantique et la baie de Biscaye, ces peuples du froid seront invités, en tant qu’armateurs, navigateurs et marins de haute mer, à participer à la fondation d’une Nouvelle France en Amérique du nord. De nouveau, ces habitants des côtes de la France maritime seront confrontés aux guerres que se livraient la France et l’Angleterre en Europe, pendant plus de quinze siècles, transposées sur le nouveau continent. En moins de deux siècles, cependant, la France a compris que la colonie qu’elle avait fondée en Amérique du nord était appelée à poursuivre son aventure seule. En Amérique du nord, ce sera pour les colons le début d’une première grande « séparation » par rapport à la France qu’ils ont profondément aimée. Pendant ce temps, en Europe, les Juifs seront de plus en plus méprisés, rejetés et menacés. Il ne leur restera à la fin du XIXe siècle qu’une seule solution : retourner dans la Terre Promise d’où ils avaient été chassés par les Romains, en l’an 70 de notre ère. Ce n’était pas chose faite, loin de là.

LA DÉTERMINATION D’UN HOMME

Toute entreprise de grande envergure commence avec la détermination consciente de quelques hommes, souvent d’un homme seul. De même chez les femmes. Sauf que les élus, celles et ceux qui agissent, malgré leurs incertitudes et leurs craintes et changent le cours des choses et l’équilibre des forces en présence dans le monde, sont peu nombreux.

Théodore Herzl est un de ces hommes qui ont répondu aux appels du Destin, qui, pour les Juifs, est la Voix de Dieu en chacun de nous, une Voix mystérieuse, qu’on ne peut entendre que dans le tréfonds de la conscience, qui s’exprime dans le silence mystique, seul capable de saisir la réalité dans son principe, essentiel et intangible, qui indique le sens de l’action à accomplir, mais que les mots peuvent difficilement représenter. La première procédure à suivre dans l’action consiste à s’exprimer par écrit, afin de mieux articuler sa pensée, chasser l’équivoque et se faire comprendre.

LES LECONS DE L’Autriche

La connaissance du contexte dans lequel un auteur est né et a vécu est essentielle pour comprendre son oeuvre. Né à Budapest en 1860 et instruit à Vienne, Théodor Herzl a connu le déclin de l’Autriche-Hongrie, la montée de la Prusse et de la puissance allemande, la sécularisation de l’Europe, l’industrialisation et l’urbanisation montantes. Il a été témoin de la croissance de l’antisémitisme depuis l’Europe de l’Ouest jusque dans les pogroms de Russie. Il a été témoin de l’affaire Dreyfus en France. Journaliste viennois, homme de gauche, il était informé de tout ce qui se passait dans l’Europe capitaliste de la fin du XIXe siècle.

Mais l’Autriche est aussi un lieu privilégié pour s’instruire des réalités de l’État. L’Autriche, c’est d’abord une géographie qui a joué un rôle déterminant dans le fait que ce pays a connu divers États pendant plus de 16 siècles et n’est devenu une nation qu’au lendemain de la première Guerre mondiale.

D’abord sa localisation, au carrefour des mondes latin, slave, germanique et magyar, exposée par conséquent à des guerres fréquentes.

Sa physiographie est celle d’un pays rude, mais beaucoup moins rude que le Québec. Pays de 84,000 kilomètres carrés, l’Autriche, à peine plus peuplée que la Suisse, deux fois moins étendue. C’est un pays alpin, recouvert à 70 pour 100 par les Alpes et les Préalpes, qui dominent le paysage méridional. En comparaison, le Québec, avec une superficie totale voisinant 1,600,000 kilomètres carrés, est recouvert à plus de 80 pour 100 par un bouclier précambrien, obstacle presque infranchissable qui protège naturellement le territoire québécois depuis le nord-est jusqu’au nord-ouest. Au nord, l’Autriche englobe une partie du massif hercynien de Bohême, qui occupe 10 pour 100 de son territoire. On pourrait le comparer aux massifs appalachiens qui recouvrent environ 10 pour 100 du Québec. Le centre de gravité de l’Autriche est constitué par un couloir subalpin drainé par le Danube, soit 20 pour 100 des terres. En comparaison, le centre de gravité du Québec est constitué par la vallée du Saint-Laurent, drainée par un fleuve et un golfe immenses et représentant environ 20 pour 100 des terres. Ces proportions ne tiennent pas compte du fait que les régions naturelles du Québec sont 20 fois plus étendues, alors que sa population ne dépasse pas celle de l’Autriche. Ce pays, qui n’a aucun débouché sur la mer, sauf en empruntant le Danube jusqu’à la mer Noire, utilise les privilèges offerts par la Croatie sur ses ports dans l’Adriatique. Plus avantagé à ce point de vue, le Québec possède un débouché direct sur l’Atlantique nord.

L’ÉTAT AUTRICHIEN

Théodor Herzl a fait ses études en Autriche. Avec une formation générale proche de notre ancien cours classique et une formation de journaliste, il ne pouvait manquer d’apprendre l’histoire de l’État autrichien, depuis les premiers temps de l’occupation humaine jusqu’à l’Empire austro-hongrois, soit une période dépassant 2000 ans et davantage. L’Autriche n’est pas née de la dernière lune. Comme ce pays est occupé aux trois quarts par des reliefs montagneux, élevés et moyens, la vie s’est organisée en fonction des facilités de communications, comme le Québec dont le relief est dominé par des obstacles gigantesques.

Sauf que, plus accessible, l’Autriche a connu une brillante civilisation à l’époque romaine, sans oublier la civilisation de Hallstatt, en Haute-Autriche, au Néolithique.

Le Danube a constitué sous les Romains la limite septentrionale de leur empire, au premier siècle après J.C. La Basse Autriche, la région la plus plate et la plus fertile, dans laquelle Vienne s’est développée, a servi de marche frontière (on dirait de garde avancée) contre les invasions germaniques. Les Romains y construisirent une série de forteresses, dont Vindobona, devenue plus tard Vienne. Qu’on se rappelle que chez nous, le rôle de marche frontière a été joué par le Québec et la vallée du Saint-Laurent, à l’intérieur desquels les Français, puis les Anglais, ont aménagé une série de forts, sauf que c’était au 18e siècle, non au premier siècle de notre ère. Toujours à cause de l’accessibilité et des communications naturelles. Si Théodor Herzl a voulu, plus tard, trouver une solution aux problèmes des Juifs, il lui fallait au préalable posséder une solide et vaste instruction sur les réalités du pouvoir et de l’action.

Un travail de grande envergure ne s’improvise pas, même s’il ne contient que quelques pages. De là l’importance des leçons qu’il pouvait tirer de l’expérience autrichienne et qu’on ne pouvait manquer de lui enseigner dans les institutions où il a étudié. Ayant étudié à l’Université de Vienne, j’ai vite constaté que les professeurs et professeures se donnaient la peine de bien renseigner leurs étudiants, viennois et étrangers, sur les réalités de l’Autriche, ne serait-ce que pour rendre le séjour plus intéressant. Mais l’Autriche demeure un milieu fascinant pour quiconque s’intéresse à l’étude des États comme tels, riche en leçons pour nous, Québécois(es) comme elle l’a été et l’est encore pour les Juifs préoccupés de leur propre État.

UNE NATION TARDIVE

En théorie, on se demande souvent si la nation doit précéder l’État ou l’inverse. En géopolitique, qui n’est pas de la théorie mais une discipline des faits, la question a peu ou pas d’importance. L’histoire démontre qu’il est souvent difficile de discerner entre nation et État parmi la multitude de cas qui se sont présentés et se présentent encore. Tout est dans les contextes (les continuités) et les situations (les changements) qui se présentent et malgré les indispensables analogies qui permettent de fournir des explications valables, personne ne vit exactement ce que les autres ont vécu et inversement. Ces notions sont essentielles pour expliquer le Québec et Israël et si nous empruntons le cas de l’Autriche, c’est parce que Théodor Herzl y a vécu avec de nombreux Juifs (dont Sigmund Freud et Stefan Zweig) et n’a pu manquer de s’en servir comme exemple.

En général, on définit l’État comme une société politique, une société à pouvoirs, peu importe les nations, tribus ou clans qui entrent dans sa composition. La nation est définie comme société territoriale, avec ou sans État. Plus étendue que la tribu ou le clan, dotée de moyens plus vastes, la nation peut souvent se doter des assises de son propre État, comme c’est le cas du Québec. Ce n’est pas le cas de l’Autriche, devenue nation aux lendemains de la première Guerre mondiale, après avoir été le centre de gravité de plusieurs États qui se sont succédés sur son territoire depuis l’Empire romain jusqu’à la fin de la dynastie des Habsbourg après la guerre 1914-18. Si on veut une date précise, on pourrait situer le point de départ de l’État autrichien germanique à partir de la victoire décisive de l’empereur allemand Otto 1er sur les Hongrois à Lechfeld en Bavière en 955. L’Autriche devint alors le principal bastion de la défense des empereurs allemands contre les invasions en provenance de l’est.

Elle devint ce qu’on appelle une « marche » dans le langage géopolitique européen propre à la période formative des États, appelée « step forward » par les Anglais et « pas en avant » par les Québécois qui ont traduit de l’anglais. Dans cette perspective de guerres territoriales de longue durée, la Hongrie est devenue ce qu’on appelle « un glacis » en stratégie générale et en tactique, un « no man’s land » en anglais. Le Québec, rappelons-le, a été à la fois une marche et une tête de pont, pour la France monarchique et pour l’Angleterre. Pour Ottawa, le Québec demeure une tête de pont, dangereuse pour le Canada anglais et particulièrement pour le tandem Ottawa Toronto si les Québécois en prennent pleine possession.

Tous les problèmes des nations et des États, internes ou externes, sont des problèmes territoriaux. Il n’y a aucune solution définitive ni finale à ces problèmes, mais il y a des solutions à long terme et à court terme. Comme l’enseigne Machiavel avec justesse, « nous suivons la nature qui est changeante et qui suit la nature ne peut encourir blâme. » Cela veut dire voir venir l’événement et savoir composer d’avance, comme font les gens perspicaces. La recherche d’une « solution finale » comme le suggèrent les idéologies est une violence qui engendre d’autres violences potentiellement extrêmes. Mieux vaut mettre en pratique les principes universels de l’action : appréciation rigoureuse et correcte du contexte et de la situation; détermination et maintien d’objectifs praticables et réalisables; maintien du moral; concentration et économie de l’effort; simplicité; souplesse; sécurité; surprise; coordination; coopération; administration et logistique. Tous les Québécois et toutes les Québécoises, sans exception, doivent bien les apprendre. C’est une condition de la réussite.

La suivante : s’instruire par l’expérience des autres. C’est ce que fit Herzl avec l’expérience autrichienne, d’où son emphase sur l’État, afin de créer un Foyer national juif au Moyen Orient. Après la Marche orientale de l’Empire germanique, entre les Xe et XIIIe siècles, l’Autriche a fini par venir au monde, par le travail de la dynastie des Babenberg. N’étant pas suffisamment habitée pour constituer une force politique, l’Autriche a été systématiquement colonisée par des Bavarois qui ont aménagé dans leurs nouvelles terres des paysages semblables à ceux de Bavière. De nos jours, lorsqu’on franchit la frontière bavaroise dans la région de Passau, en provenance de Vienne, on constate que le paysage n’a pas changé, de sorte que de l’Autriche vers la Bavière, on n’a pas l’impression d’avoir changé de pays, sauf lorsqu’on commande une bière dans une auberge bavaroise. Autre caractéristique analogue : la catholique Autriche a été aussi fondée par la catholique Bavière. Depuis l’évêché de Passau, les Bavarois ont fondé en Autriche une multitude de couvents et de cloîtres, grâce aux régions propices à cet effet, dans les montagnes moyennes qui surplombent des vallées encaissées.

Comme l’Autriche est assez froide, le climat des montagnes, encore plus froid que celui des basses terres et souvent nébuleux, invite à la vie intérieure, dont la prière, la méditation, l’étude des Saintes Écritures, la célébration des offices et le travail manuel pour faire vivre le couvent ou le monastère, en constituent les principales manifestations. Mais l’Autriche des montagnes n’est pas l’Autriche des basses terres et de la vallée du Danube et Théodor Herzl n’a pu manquer de constater les luttes politiques et sociales qui ont opposé Autrichiens religieux et leurs compatriotes sécularisés des villes. Nul doute que Herzl a été à même de prévoir dans son Foyer national juif les querelles qui opposeraient les Juifs orthodoxes et religieux des Juifs sécularisés, querelles qui font rage présentement en Israël. Au Québec, des querelles analogues entre Québécois n’ont pas atteint semblable degré de virulence, sans doute parce que l’histoire du Québec est trop récente et manque de racines, ce qui n’est pas le cas des Autrichiens et encore moins des Juifs.

UNE QUESTION DE PROGRÈS CONTINU

Pour nous, Québécois, il s’agit de créer un État neuf, dernier né parmi les États et Nations du monde mais aussi expérimenté que les plus anciens, grâce à nos aptitudes à connaître nos classiques (les vérités et valeurs qui ne changent pas) et à nous instruire par l’expérience des autres. Ce que nous avons tous en commun, c’est l’existence et la vie. Ce que nous n’avons pas en commun, c’est la géographie et l’histoire et par conséquent, les racines dans l’espace et dans le temps. Ce que nous avons universellement en commun, ce sont les principes de l’action, dont la mise en pratique, avec succès, hésitations, reculs et échecs, font entrer de plein pied dans la vie et orientent vers l’Être. Apprécier rigoureusement et correctement chaque contexte et chaque situation qui se présente, avec objectivité et sans préjugé, n’est pas donné à tout le monde mais tout le monde doit apprendre à le faire. Partant, il s’agit ensuite de déterminer des objectifs praticables et réalisables, de maintenir le moral, compte tenu du fait que les mécanismes du moral humain demeurent intangibles et non immédiatement perceptible; savoir où, quand et comment on va concentrer l’effort, afin d’accomplir le maximum avec un minimum d’efforts et de moyens; agir avec simplicité et souplesse, beaucoup plus difficile qu’on ne le pense; assurer sa sécurité en face de l’adversité et placer ensuite l’adversaire devant le fait accompli (principe de surprise); savoir coordonner toutes les activités vers un même but; obtenir la coopération de tous; savoir administrer et connaître la logistique. Voilà l’essentiel de l’action d’envergure.

Il faut beaucoup d’intelligence pour savoir mettre ces principes en pratique, mais l’intelligence supérieure est simple et sans prétention. Elle sait faire acte de présence en toutes choses, être-là et être avec d’une seule pièce. L’intelligence réelle, sans artifices, n’est pas aliénante. Elle est la docte ignorance dont parlait le célèbre Nicolas de Cues vers la fin du Moyen Age. Cette philosophie n’a rien perdu de sa fraîcheur. Attention, cependant : nous ne sommes pas exempts de folie et la démence nous guette à chaque pas. Nous devons savoir qu’un moment de folie peut détruire d’un coup l’oeuvre d’une vie. Tout est alors à recommencer. C’est dans cette perspective réaliste que nous devons étudier l’expérience des autres et nous en instruire. Les quelques analogies entre Israël, l’Autriche et le Québec ont pour objet d’attirer l’attention sur ces principes.

L’histoire de l’Autriche remonte jusqu’au Néolithique. Avant son existence comme entité germanique, l’espace autrichien a connu l’Empire romain. Avant les Bavarois, des Celtes et des Méditerranéens, peu attirés vers une région éloignée de la mer, ont occupé le territoire. Non, les Bavarois fondateurs de l’Autriche n’étaient pas les premiers occupants du sol, pas plus que les ancêtres des Juifs en terre de Canaan étaient les premiers occupants du sol, pas davantage que la plupart des Européens ni des Américains. Trêve de mauvaise conscience, un statut ne vient pas de l’occupation primitive d’une terre mais du développement d’osmoses et de symbioses, de fondations, de mises en valeur et d’investissements. La pénétration de l’Autriche par les Bavarois s’est effectuée à partir des zones de communications, de là, vers, les régions accidentées, profondes vallées encaissées des Alpes, basses montagnes et hautes montagnes.

En Autriche comme en Bavière, la religion catholique a joué un rôle majeur, avec l’expansion des monastères, lieux de contemplation, de prière, mais aussi d’érudition, de recherches, de scolarisation et d’aménagement des sols moins cultivables des hauteurs. La Basse Autriche dans laquelle se trouve Vienne, a été le point de départ du futur État autrichien. Comme au Québec et partout ailleurs, l’État se développe de bas en haut et non l’inverse. La dynastie des Babenberg s’est chargée de transformer la colonie bavaroise en une force nouvelle et l’Allemagne s’est inclinée. Le travail s’est accompli en trois siècles. À leur tour, les Suisses ont pris leurs distances et leurs victoires de Morgarten et de Sempach ont abouti à l’indépendance helvétique du 1er août 1291. Tout ce monde pratiquait la religion catholique et parlait allemand. La politique est affaire d’intérêts, de rapports de forces et d’effectivité. Dans l’histoire des États, cinq siècles passent comme une journée.

L’installation juive dans la plaine de Palestine ne s’est pas faite d’un coup. Cette plaine, plus ou moins habitée à cause des guerres qui décimaient les populations arabes, est parsemée de marécages que les premiers colons juifs ont asséchés et mis en valeur, sans enlever de territoire à personne. De ces terres incultes, le savoir juif en a fait un ensemble de jardins producteurs de quantités exponentielles de nourriture, rendant ces régions propices au développement d’un État nouveau. Qu’on se rappelle ce principe fondamental en géopolitique : la nourriture est la première arme de guerre, économique, politique et militaire. Les premières colonisations juives en Israël rappellent les colonisations des Maritimes par les Acadiens, grands experts dans la technique de mise en valeur de terres basses et marécageuses. Les Acadiens, avant leur déportation, avaient produit suffisamment de nourriture pour que tous les habitants des régions maritimes puissent s’alimenter convenablement, y compris les tribus amérindiennes.

Après leur déportation, les Maritimes ont reculé de 150 ans et ne s’en sont par relevées aujourd’hui. En Israël, grâce au programme de la défense juive qui protégeait les colons des menaces de l’extérieur, le développement du territoire s’est effectué presque sans heurts, avec une exceptionnelle compétence, tant sur le plan agricole que technique, organisationnel et administratif. En géopolitique, c’est ce qu’on appelle une osmose territoriale réussie. Elle fut bientôt suivie de symbioses réussies avec les vallées adjacentes, jusqu’au désert, que les Israéliens ont transformé en jardin. Au Québec, nous avons nous aussi réussi une osmose territoriale dans la vallée du Saint-Laurent, notre région la plus basse, suivie d’expansions tentaculaires vers les régions adjacentes, progressions qui deviennent des symbioses. Les Bavarois développeurs de l’Autriche ont fait de même, à partir de la vallée du Danube, suivie de progressions vers les vallées encaissées des montagnes, puis, des pentes des hauteurs moyennes d’abord, des zones élevées ensuite. Toutes ces progressions obéissent à la loi du moindre effort, ou loi du progrès continu sur une période de plusieurs siècles, telle que nous pouvons l’identifier en géopolitique.

En 1882, la population juive de Palestine était estimée à 24,000 personnes. Jusqu’à 1914, les premières vagues sionistes n’amenèrent que 50,000 à 60,000 habitants. En 1919, compte tenu des échecs et des abandons, il n’y avait encore que 80,000 juifs en Palestine, venus pour la plupart de l’Europe de l’est. De 1919 à 1948, avec le mandat britannique sur la Palestine, un essor plus considérable se produisit avec 452,000 entrées, avec un maximum entre 1932 et 1939 pendant les persécutions nazies, immigrants venus d’Europe centrale et orientale, Pologne en tête. Entre 1948 et 1951, il y eût 685,000 entrées, dont 330,000 en provenance du Moyen Orient et d’Afrique du nord. La population actuelle d’Israël approche cinq millions et demi d’habitants, dont 80 % environ composée de Juifs et 20% d’Arabes. La superficie totale du pays ne dépasse pas 20,400 kilomètres carrés, ce qui est déjà quatre fois moins que celle de l’Autriche et 80 fois moins que celle du Québec.

Comme le territoire d’Israël n’offre aucune facilité naturelle de défense, comparable à l’Autriche et encore moins au Québec, doté de formidables défenses naturelles, alors la sécurité et la défense du pays sont assurées par une redoutable armée de soldats citoyens (comme en Suisse, en Suède et jadis en Nouvelle France), qui compte parmi les plus instruites, les mieux organisées et les mieux entraînées du monde. Sans oublier la technologie, alimentaire et organisationnelle, dont le savoir dépasse probablement ce qui se fait partout ailleurs dans le monde. Les connaissances rapportent. Le Québec, qui dispose d’un immense territoire aussi étendu que toute la Scandinavie, a énormément besoin de connaissances et de compétences nouvelles afin qu’à son tour, son propre État soit reconnu.

EN CONCLUSION

L’Histoire a donné rendez-vous à beaucoup de peuples et le bref examen du cas d’Israël et de l’Autriche nous montre une fois de plus que chacun de ces rendez-vous culmine vers la naissance d’un État, une société qui possède de fait comme le droit le pouvoir d’exister et d’agir avec envergure. Nous sommes tous semblables parce que chacun est absolument autre par rapport à tous les autres et inversement. Donc, à chacun d’agir selon sa conscience libre et responsable, agir quels qu’en soient les dangers et les risques, en pleine connaissance de cause et d’effet, à partir d’appréciations rigoureuses de chaque contexte et chaque situation qui se présentent. C’est ce qu’Israël a fait, de même l’Autriche, non dans la facilité mais dans les douleurs de l’enfantement. À notre tour maintenant de passer aux actes, même si nous avons peur et sommes angoissés, afin de devenir nous-mêmes, des vrais hommes et des vraies femmes engagés dans l’échiquier du monde actuel. La joie des autres qui ont fini par réussir en dépit de tous les dangers et toutes les menaces se voit sur leurs visages, alors pourquoi pas nous? Nous avons beaucoup plus que les Juifs et les Autrichiens n’ont jamais eus.

La géographie et l’histoire récente et contemporaine, alliées à nos dispositions et compétences internes, avec la technologie avancée que nous sommes en train de maîtriser, nos victoires géopolitiques et politiques sur nos adversaires, qui cherchent toujours à nous inféoder et nous soumettre et y parviennent de moins en moins, tout se présente pour nous inciter à faire à notre tour un bond hardi dans l’Histoire. Prof à Toronto de 1979 à 1996, après 28 années de service comme officier des Forces Armées Canadiennes, j’ai été surpris d’entendre dire après le référendum de 1980 : « Why did they not vote yes, for their own nation? » (Pourquoi n’ont-ils pas voté oui, en faveur de leur propre nation?)

Si nous avions voté oui, nous nous serions attirés l’admiration de beaucoup de monde. Il n’y a pas eu de réjouissances au Canada anglais après les deux référendums sur le statut à venir du Québec, seulement des interrogations. On sait très bien, au Canada anglais, que l’enjeu n’est pas le Canada, qui est un véritable continent, mais Ottawa, siège du pouvoir central, centraliste et unitaire des United Empire Loyalists et de leurs serviteurs du Québec. Puisque, à l’instar de beaucoup d’autres peuples de la terre, le Québec est devenu une force, un véritable État, alors agissons donc en conséquences afin de nous reconnaître nous-mêmes pour ce que nous sommes et nous faire reconnaître par les autres. N’est-il rien de plus noble et de plus digne pour un peuple que de crier à la face du monde : « Maîtres chez nous ».