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«« 24 juin - Fête nationale des Québécois
La symbolique de la Saint-Jean-Baptiste inspire des sentiments partagés
Pourquoi fêter?
Gérard Bouchard L'auteur est professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi et chercheur à l'Institut interuniversitaire de recherche sur les populations.
La Presse - Samedi 23 juin 2001
Depuis peu, le 24 juin, j'appose un fleurdelisé à la porte de ma maison. Je ne le faisais pas auparavant. Pourquoi le fais-je maintenant? En d'autres mots: quoi et pourquoi fêter ce jour-là? Ou mieux encore: que faut-il s'employer à souligner? Je pose la question avec l'intention d'y répondre pour moi-même; mais d'autres sans doute se retrouveront dans l'exercice.
Pour le dire franchement, la symbolique de la Saint-Jean-Baptiste, comme telle, m'inspire des sentiments partagés. Je m'explique. C'est une symbolique qui évoque dans mon esprit une grande époque révolue: celle d'anciens combats toujours recommencés et combien courageux de la nation canadienne-française pour sa langue et sa religion, l'une et l'autre maltraitées, bafouées comme l'on sait dans les provinces canadiennes-anglaises jusqu'à une époque pas très lointaine; celle d'une société très conservatrice, très inégale et finalement assez peu démocratique, comme l'étaient la plupart des société d'Occident en ces temps-là; celle d'élites timorées, complaisantes souvent, très attachées à leur culture mais démissionnaires dans l'arène de la politique et de l'économie (ce sont ces élites-là que Lionel Groulx lui-même, il est utile de le rappeler, a dénoncées énergiquement pendant toute sa vie); celle d'une société frileuse aussi (elle avait bien des raisons de l'être) qui, entièrement mobilisée pour assurer sa survie, profondément et justement pénétrée de sa fragilité, a donné dans la xénophobie (surtout les élites d'ailleurs, et beaucoup moins les classes populaires - c'est là une donnée importante, encore peu connue).
Une époque révolue donc, à cause de ce que cette société excluait, à cause de la naïveté (ou de la complicité?) d'une bonne partie de ses élites qui sacrifiait les leviers économiques et politiques en se réfugiant souvent derrière le prétexte des valeurs culturelles ou spirituelles; époque révolue aussi d'une société qui mettait la religion catholique au coeur du combat de la nation.
Mais une grande époque néanmoins, à cause de ses luttes inégales, méritoires, jamais abandonnées même si elles se sont soldées par bien des défaites; à cause de l'acharnement des combattants oeuvrant à leur corps défendant avec des moyens dérisoires; à cause de l'importance des enjeux engagés dans ces résistances - même si les autres nations d'Occident n'ont guère daigné leur porter attention. Une grande époque donc, qui mérite assurément de subsister de quelque façon dans la conscience d'aujourd'hui, sous la forme d'un héritage ou d'une tradition bien vivante. Et cependant, la mémoire de ces longues luttes s'étiole néanmoins depuis quelques décennies, comme si elle faisait injure à la diversité du Québec contemporain, ou comme si elle avait perdu toute pertinence pour les Néo-Québécois et même pour les Franco-Québécois (ces Canadiens français vivant au Québec).
Un nouvel éclairage
C'est de toute évidence parce que ces derniers n'ont pas su en tirer une signification renouvelée pour le temps présent. Il faut se convaincre qu'un important recadrage, sinon une réinterprétation en profondeur s'impose dans la représentation du passé canadien-français. Or, le nouvel éclairage qui pourrait commander toute l'opération est d'ores et déjà en place, c'est celui de la mondialisation et de la menace qu'elle fait peser sur les petites nations. Partout, c'est la diversité culturelle qui est en cause, c'est-à-dire des trajectoires originales, des expériences historiques très riches ayant donné naissance à des traditions, à des manières d'être au monde exprimées dans des sensibilités, des idéaux, des valeurs. Cette thématique n'est-elle pas au coeur de l'histoire canadienne-française?
Cela dit, tout n'a pas la même portée dans ce patrimoine symbolique. Ce qu'il convient surtout d'y préserver, ce sont les contenus les plus universels, à savoir le souvenir d'épisodes, d'actions et d'aspirations qui sont les plus susceptibles de recouper l'expérience d'autres groupes ethniques, de revêtir une signification pour tous les membres de la nation. Il me semble que sous un tel éclairage, on devrait pouvoir aisément faire la place qui leur revient aux autres trajectoires, aux autres mémoires qui se sont constituées en marge de la précédente ou en rapport avec elle: celles de l'Autochtone, de l'Anglo-Québécois, du Juif, de tous les autres. Est-ce qu'on n'aperçoit pas dans ces expériences de nombreux points communs qui sont autant de foyers de convergence? C'est de cette façon qu'une mémoire québécoise bien vivante pourra prendre forme: en extrayant ce qu'il y a d'universel dans sa singularité, en se nourrissant des mémoires des uns et des autres, en se greffant sur les problèmes d'aujourd'hui et en fournissant un socle pour ce qui s'en vient.
Ainsi recyclée, insérée dans la trame des petites nations plurielles qui se cherchent un destin à l'aube de ce millénaire, la mémoire de la survivance canadienne-française pourrait alors avoir un avenir. Il devrait être facile de montrer que ces luttes séculaires, les conjonctures qui les ont commandées et l'angoisse qu'elles ont engendrée préfigurent à leur façon les défis et les incertitudes du temps présent. Et puis, cette conciliation des mémoires ne va-t-elle pas dans le sens des rapprochements interculturels en cours présentement dans notre société?
Les petites nations
J'ai dit: les petites nations; qu'on me comprenne bien, ce n'est pas là une autre forme, plus moderne, d'invitation au repli. Leurs rangs n'ont pas cessé de se gonfler depuis quelques années. Il faut désormais y inclure non seulement les nations de même taille que le Québec sur tous les continents, mais aussi des nations beaucoup plus anciennes et réputées plus robustes, comme l'Italie, la France, le Brésil, le Mexique et bien d'autres (sans oublier le Canada lui-même). N'est-il pas remarquable que ces pays ressentent maintenant une fragilité, tiennent un discours et adoptent des réflexes qui rappellent ceux du Canada français d'hier? Sur ce terrain-là, celui des petites nations, celui des cultures minoritaires, menacées ou périphériques, le Québec en a long à dire et il ne risque plus d'être isolé ou replié s'il sait réorienter sa vision de lui-même et des autres et s'il ajuste ses actions en conséquence. Il peut, au contraire, y trouver une force dont il a été privée jusqu'ici.
À propos des défis d'aujourd'hui auxquels sont confrontées les petites nations, j'ai évoqué surtout le devenir culturel, mais il y a bien plus que cela. Au moins deux autres enjeux se proposent. Le premier est de nature sociale. Comment parvenir à une distribution équitable de la richesse dans un régime capitaliste qui tend à se ré-ensauvager comme au 19e siècle? Comment assurer une protection minimale à l'ensemble des citoyens et une assistance raisonnable aux plus démunis si les politiques sociales sont désormais assimilées à des pertes de compétitivité sur le marché mondial? L'autre enjeu concerne la démocratie. Partout, les citoyens perdent graduellement de leur capacité d'agir sur leur environnement collectif à cause de la dynamique interne du pouvoir étatique et, aussi, à cause du nouveau regroupement des centres de décision à l'échelle internationale.
À travers toutes ces conjonctures ou ces évolutions, se profile un problème encore plus général qui concerne l'État-Nation lui-même, aux prises avec une déperdition sans précédent de ses attributs. Comment dès lors pourra-t-il assumer efficacement sa nouvelle vocation de médiateur entre les citoyens et les instances du pouvoir mondialisé? Comment sera contré le sentiment d'aliénation qui nous envahit progressivement?
Il existe un autre terrain sur lequel les citoyens sont interpellés, c'est celui de la ré-intégration collective. Nous le savons: les anciens modes d'intégration des sociétés doivent être modifiés pour faire justice à la diversité des ethnies, des cultures, et pour rééquilibrer les rapports de force entre régions, classes et genres. Encore une fois, il y a ici beaucoup à apprendre de l'expérience québécoise, pour peu qu'on l'interroge sur le sujet. De nouveau aussi, toutes les nations sont concernées sous ce rapport; chacune est sommée désormais d'inventer une équation pour elle-même, en accord avec ses caractéristiques et son histoire. Voilà l'horizon qui s'ouvre au Québec, en tant que nation. Et voilà autant de directions dans lesquelles nous pourrions nous engager collectivement, par delà nos différences et nos divergences.
Au-delà de l'entre-soi
Le 24 juin dans tout cela? J'aimerais qu'on le dissocie complètement de la Saint-Jean-Baptiste, à cause de son identification trop exclusive avec la tradition catholique, et qu'on le dissocie aussi de la Saint-Jean, qui n'a aucune signification pour personne. Qu'on en fasse tout simplement la Fête nationale des Québécois, ainsi que nous y invite depuis quelque temps la définition officielle. Je souhaiterais qu'elle soit une commémoration, mais dans le sens que j'ai dit plus haut, qui retient du passé ce qui peut rallier les diverses composantes de notre société et les projeter vers l'avenir. Il convient aussi d'en faire une célébration, mais de la solidarité: un geste d'ouverture au-delà de l'entre-soi que délimitent les frontières de l'ethnie, qu'elle soit majoritaire ou non. En d'autres mots: que cette fête soit non pas une exaltation de soi mais une prise de conscience de ce que nous pourrions faire ensemble, en tant que francophonie d'Amérique respectueuse de sa diversité. Chacun devrait bien trouver là de quoi s'occuper au moins une partie de la journée.
C'est à cela que je pense en affichant aujourd'hui le drapeau du Québec: une société, une nation en train de se refaire, un projet à préciser, un appel à ce qu'on me permettra d'appeler la fraternité. Ce par quoi une petite nation, si elle le veut, peut devenir grande.
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