«« Jacques Parizeau

La lettre de Monsieur

Michel David
Le Devoir - samedi 22 septembre 2001



Jacques Parizeau se plaisait jadis à dire qu'il lisait le Globe and Mail pour savoir ce qui était et les journaux du Québec pour savoir ce qu'on disait. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il ait estimé le quotidien torontois plus digne de publier ses instructions à Bernard Landry.

Personne ne sera surpris d'apprendre que M. Parizeau ait voulu prodiguer ses conseils au nouveau premier ministre à la veille de son assermentation, en mars dernier. Il a toujours aimé jouer au gérant d'estrade et ne s'est jamais senti astreint à un quelconque «devoir de réserve». D'ailleurs, M. Landry aurait bien tort de ne pas profiter de son intelligence et de son expérience.

C'est une tout autre affaire d'étaler ses divergences de vue avec son successeur sur la place publique. «Cette note n'est pas destinée à être publiée», précisait-il en la rédigeant. Alors, pourquoi avoir autorisé qu'elle le soit maintenant, sinon parce qu'il est en désaccord avec certaines des orientations prises par M. Landry? À dix jours des élections complémentaires, on ne peut pas lui reprocher de manquer de timing.

Il faut reconnaître que la réaction du premier ministre a été exemplaire. Celui qu'il qualifiait jadis d'«allié objectif du camp fédéraliste» est maintenant devenu «un homme d'expérience qui peut rendre de grands services». Seuls ses propos désobligeants, quoique tout à fait pertinents à l'endroit de Lucien Bouchard, ont semblé provoquer chez lui un certain agacement.

Alors que chacune des interventions de son prédécesseur arrachait une grimace à M. Bouchard, qui devait faire un effort presque surhumain pour ne pas exploser, M. Landry est demeuré d'un calme olympien, reconnaissant simplement que M. Parizeau et lui n'étaient pas d'accord du tout. Il a poussé le détachement jusqu'à faire distribuer sa lettre à ceux qui le désiraient.

Sur la nécessité de mobiliser les forces souverainistes en recréant la coalition arc-en-ciel de 1995, les deux hommes n'auront pas de difficulté à s'entendre, si ce n'est sur l'échéancier, ce qui n'est pas négligeable. Manifestement, M. Landry n'a pas la moindre intention de plonger le Québec dans un climat préréférendaire avant les prochaines élections générales. Je ne sais pas d'où M. Parizeau tient qu'un nouveau congrès du Parti québécois aurait lieu avant les prochaines élections, mais il ne devrait pas trop compter là-dessus.

Sa lettre révèle une mésentente beaucoup plus fondamentale sur l'option souverainiste elle-même. Pour lui, le «partenariat» n'est qu'un élément tactique qui pourrait même s'avérer très dangereux dans la mesure où il risque d'établir dans les esprits l'impression que la souveraineté est conditionnelle au maintien d'une forme d'union avec le reste du Canada. Ça vaut également pour la nouvelle union confédérale qu'évoque continuellement M. Landry, y voyant même un retour à l'époque de Daniel Johnson père.

À cet égard, M. Parizeau est conséquent avec lui-même. Depuis l'échec du référendum de 1980, il s'est toujours opposé au trait d'union entre la souveraineté et l'association, qu'il s'est empressé de faire sauter quand il est devenu chef, en 1988. Même après avoir signé l'entente tripartite du 12 juin 1995 avec Lucien Bouchard et Mario Dumont, il disait à qui voulait l'entendre que le partenariat ne lui inspirait pas grande confiance.

Hier, M. Landry a déclaré que l'abandon du partenariat serait «contraire à sa nature». Loin d'être un simple expédient tactique, il s'agit pour lui d'une «conviction profonde» que la lecture des sondages a sans doute contribué à renforcer.

Bien plus que Lucien Bouchard, que les chinoiseries péquistes horripilaient au plus haut point, c'est M. Landry qui est à l'origine du libellé délibérément vague qui a été enchâssé dans le programme du PQ au congrès de mai 2000. En réalité, ce «nouveau partenariat économique et politique», qui s'inspirerait «notamment de l'Union européenne», pourrait prendre pratiquement n'importe quelle forme, selon les circonstances.

La lettre de M. Parizeau alimentera sans doute les craintes de ceux qui commencent à s'interroger sur les véritables intentions de M. Landry. Où veut-il exactement en venir avec sa nouvelle union de type confédéral? Est-ce simplement une formule rassurante en prévision des prochaines élections ou une dérive inquiétante vers une nouvelle forme de fédéralisme?

M. Parizeau connaît trop bien le PQ pour penser qu'on puisse tout bonnement «mettre à la retraite» le programme actuel, fruit de très difficiles compromis ayant requis des années de discussions, souvent déchirantes. Il n'en donne pas moins le signal que le débat doit être rouvert.

M. Landry a retenu certaines des recommandations de son prédécesseur, par exemple la mise à jour des études de la commission Bélanger-Campeau, à défaut de celles de Richard Le Hir, dont M. Parizeau lui vantait pourtant les mérites. La campagne publicitaire visant à stimuler la fierté des Québécois, actuellement en préparation au coût de cinq millions, était également une de ses suggestions.

Il a toutefois répété hier qu'il n'utilisera pas les fonds publics pour faire directement la promotion de la souveraineté, comme l'y engageait M. Parizeau et comme le souhaitent de plus en plus de souverainistes, qui enragent de voir le gouvernement fédéral financer sa propagande à même leurs taxes. Il se pourrait que Monsieur sente bientôt le besoin de reprendre la plume.