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Maka Kotto, ou comment voter pour un nègre sans se tromper
Michel Vastel
Le Soleil Le jeudi 19 décembre 2002
Il habite au carré Saint-Louis, me donne rendez-vous au Café Cherrier, porte veston et chemise de bonne coupe, aime la soupe à l'oignon et le fromage de chèvre. Découvert à Paris, consacré au Québec, il a choisi Montréal et sa diversité : « C'est pas le paradis, mais c'est mieux... » Que la France avec Le Pen !
Il a été chez les Jésuites qui, pour le conscientiser aux injustices et à la souffrance humaine, l'envoyaient en forêt aider des lépreux à construire leur cabane. L'exclusion le mine, le néolibéralisme le révolte. Lui, il propose à ses électeurs de « marcher ensemble à la rencontre des raisons d'espérer, d'agir. »
Jésuites obligent, il est cultivé sans en faire étalage. Il raconte, avec le plus grand naturel, un débat de salon entre Balzac et Eugène Sue sur la négritude, cite Aimé Césaire, compare à l'occasion son engagement à celui de Victor Hugo. Et il n'a pas seulement la belle gueule d'un jeune premier du cinéma et de la télévision : grand — 1 m. 84 —, costaud — 95 kilos —, il a aussi grande gueule. S'il est élu et qu'il constate l'indifférence ou le manque d'intérêt de son gouvernement vis-à-vis cette zone humaine sinistrée qu'est sa circonscription de Viau, « je n'aurai d'autre choix que de rendre mon tablier. » Et s'il est défait ? Gare ! L'homme tient un journal !
Maka Kotto n'est plus seulement un « nègre » avec qui on peut « faire l'amour sans se fatiguer ». Il est devenu « candidat du Parti québécois ». Il a « choisi de défendre le meilleur projet de société qui s'offre aux Québécoises et aux Québécois. Ici, maintenant et demain... »
Installé au Québec depuis une dizaine d'années, c'est une sorte de défi qu'il s'est donné : « une entité minoritaire n'a pas encore le droit à l'erreur ici... Ne serait-ce que pour inspirer l'implication d'un plus grand nombre ‘‘d'importés'', j'essaierai de bosser mieux qu'un Caucasien [un blanc] compétent. »
Il a besoin d'être bon pour battre ce jovial Italien de Bill Cusano, le député libéral de l'endroit. En 1998, le Parti québécois n'avait même pas de candidat dans Viau. Et depuis 1985, le PQ n'a jamais recueilli le tiers de suffrages exprimés. Candidat suicide ? « Il n'y a plus de comtés sûrs », réplique-t-il. Alors, Viau ou Mercier...
Les Jésuites à Douala, sciences politiques à Bordeaux, une école d'art dramatique à Paris, acteur, metteur en scène, poète aussi, Maka Kotto serait un beau gaspillage de talent s'il n'était, d'abord, un artiste engagé. Cela allait d'ailleurs plutôt bien pour lui à Paris, même si sa grande gueule lui avait fait quelques ennemis lorsqu'il avait mis sur pied un « Comité d'éthique pour la défense de l'image des Noirs à travers les médias ». De toutes les bonnes causes ici — Développement et Paix, Semaine d'action contre le racisme, Ligue des droits et libertés —, il veut maintenant devenir la « caisse de résonance », l'interprète des exclus, les Haïtiens de Saint-Michel, les Arabes de « la casbah », des Québécois aussi dont beaucoup vivent sous le seuil de la pauvreté, dont les enfants décrochent avant la fin du secondaire : « Les artistes ne sont pas seulement bons pour les téléthons, vous savez ! »
Maka Kotto a été membre du Parti libéral de Daniel Johnson. Dans son portefeuille, la carte du PLQ et celle du PQ se côtoient encore, à peine froissées tant elles sont récentes. Mais Jean Charest lui fait tout aussi peur que Mario Dumont. Ils sont « les jumeaux du néolibéralisme ».
Kotto a choisi le Parti québécois pour ses politiques progressistes : « Le train pour la lutte contre la pauvreté, l'exclusion et le racisme conduit par Bernard Landry est en gare. Libre à nous d'y monter ou de rester pour toujours dans l'impasse, sur le quai du néolibéralisme tentaculaire. »
Celui de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, celui des George Bush père et fils, celui d'Alain Juppé (maire de Bordeaux) et de Jacques Chirac. Celui du président Paul Biya du Cameroun aussi. Rendant visite à son vieux père malade, récemment, Maka Kotto a rencontré un de ses camarades de collège, un premier de classe qui, timidement, lui demanda deux dollars pour nourrir sa petite famille... « Je sais ce que c'est qu'un pays indépendant, mais sous-développé », dit-il en évoquant les ravages du néolibéralisme dans son propre pays.
À 41 ans, il est trop jeune pour avoir vécu l'indépendance de son pays natal. Mais, bien qu'il n'ait pas le langage un peu trop exclusif à son goût des « Canadiens français », l'indépendance ne semble pas l'effrayer. Il en parle même avec un humour suave. Un jour qu'il rencontrait une vieille dame de sa circonscription, et remarquant une image du Sacré-Cœur dans son salon, il lui dit calmement : « Savez-vous que Jésus était un souverainiste ? Il se battait contre les Romains ! » La dame a été ébranlée...
Maka Kotto ne détonnera donc pas au Parti québécois. Il dérangera seulement un peu. Et dans la circonscription de Viau, il sera reconnu. Non pas à cause de sa participation à des séries populaires comme Urgence ou Diva. « J'ai connu le chômage, la précarité, je les reconnais et ils me reconnaissent », dit-il des exclus. D'ailleurs, c'est un peu sa carrière d'artiste qu'il met entre parenthèses au moins pour un an, qu'il risque peut-être avec son engagement politique. « Je suis pas fou ! proteste-t-il lorsque je lui en parle. C'est le cœur qui m'amène là. »
En tout cas, s'il réussit, ce ne sont pas seulement un demi-million de Noirs du Québec qui se sentiront représentés à l'Assemblée nationale. Les pauvres aussi...
De temps à autre, le chroniqueur présentera des candidats qui ont attiré notre attention.
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