«« Parti Québécois - coalition sous haute tension

À droite toute!

Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 22 et dimanche 23 juin 2002


Chronique - La cendre projetée par l'éruption adéquiste de lundi dernier n'avait pas encore fini de retomber que plusieurs péquistes et libéraux se disaient que dorénavant, pour avoir du succès, il fallait virer à droite et rejoindre l'ADQ sur son terrain de recettes simplistes et de langage ambigu.

Au Parti québécois, François Gendron puis André Boisclair ont légèrement ouvert la porte, évoquant un nécessaire recentrage et une classe moyenne trop longtemps négligée. Ce n'est pas très gentil pour les trois derniers chefs du PQ, qui n'ont cessé de faire la cour à la classe moyenne, mais on le sait, la panique est mauvaise conseillère. Puis l'inénarrable Joseph Facal, avec son habituelle délicatesse d'éléphant et son sens inné de la nuance, a dénoncé l'archaïsme du programme du Parti québécois, son «misérabilisme» et le dogmatisme du PQ face au modèle québécois. Autrement dit, «if you can't beat them, join them». Ces sorties devraient rassurer ceux qui pensent encore que les péquistes manquent de souplesse.

Si on se fie à ces déclarations, les Québécois auraient profondément évolué au cours des dernières années. Du centre-gauche, ils auraient subrepticement et secrètement glissé vers la droite et le néolibéralisme dinosaurien que préconise Mario Dumont. La logique démocratique commanderait donc que les politiciens tiennent compte de cette énorme mutation et adaptent autant leurs discours que leurs objectifs à cette nouvelle réalité. On pourrait voir les choses autrement et soutenir que ces gens sont prêts à toutes les acrobaties mentales pour conserver un pouvoir qui semble leur échapper, mais je ne suis pas de ceux qui ont l'habitude de prêter de mauvaises intentions à des personnes honorables.

Pourtant, les faits contredisent ce genre de raisonnement. Aucun sondage, aucune étude sérieuse publiée au cours des dernières années ne vient étayer cette thèse d'un glissement radical vers la droite. Plus probant encore est le fait que 80 % des électeurs sont incapables de citer un seul des éléments du programme de Mario Dumont.

Les commentaires recueillis auprès des électeurs lors des dernières partielles illustrent éloquemment les raisons de ce qui semble avoir l'allure d'une vague de fond. On peut les résumer simplement : on veut du changement. Quel changement ? On ne sait pas trop. Seulement un vague sentiment, inarticulé mais profond, selon lequel il est temps que ça change, qu'on a tout essayé et que l'occasion est peut-être venue de donner une chance aux jeunes. Ce n'est pas tant le contenu que le contenant qui déplaît. Les électeurs sont fatigués de leur mobilier de salon.

Ce phénomène qui traduit une «insoutenable légèreté» devant l'enjeu fondamental de la politique et qui pourrait avoir comme conséquence catastrophique un gouvernement de l'ADQ est le fruit d'une lente dépolitisation de la politique. À force de vouloir occulter tout choix idéologique, de naviguer entre conservatisme et progressisme, de gérer plutôt que d'inventer et de mobiliser, les deux partis traditionnels (on parle du PQ comme d'un vieux parti) ont involontairement convaincu les électeurs que le changement ne peut être dramatique et que la différence entre les partis est si ténue qu'on peut en changer comme on modifie sa garde-robe. Contre ce genre de sentiment diffus, il est impossible de lutter en modifiant son discours.

Les électeurs québécois sont aussi mus par une autre impression : ce gouvernement ne leur ressemble pas, il est lointain, froid et distant. Un gouvernement de technocrates qui parlent un langage obtus et incompréhensible. Ici, encore une fois, il s'agit d'un problème de style et non de programme politique. Il suffit de passer une heure à écouter la période des questions à l'Assemblée nationale pour comprendre ce sentiment. Les Landry, Gendron, Simard, Boisclair et Facal font preuve d'une suffisance dans l'attitude et le langage qu'il est bien difficile pour un Québécois moyen, moi compris, de se reconnaître dans ces gens qui s'adressent à nous comme les cardinaux d'une Église infaillible. Encore une fois, on ne peut combattre cette «question de feeling» en retranchant ou en ajoutant un paragraphe dans un programme politique.

Enfin, je l'ai noté à quelques occasions dans cette chronique, il existe en région une profonde impression d'éloignement, sinon d'abandon, voire d'exclusion. Voilà deux partis qui parlent montréalais. Que ce sentiment soit justifié importe peu. Il existe et s'est enraciné dans les coeurs au fil des dernières années. La réalité, la logique, les faits sont des armes presque inutiles contre les raisons du coeur, d'autant que ces électeurs sont convaincus que rien ne peut être pire.

Nous ne sommes plus dans le domaine de la logique politique, dans celui du choix entre des options précises et comprises ou des projets de société perçus comme tels, mais dans le sombre et complexe jardin du sentiment et du désir. C'est ainsi que se sont silencieusement construites les vagues de fond qui ont fait élire Jean Lesage en 1960 et René Lévesque en 1976.

Petit rappel historique pour les péquistes : en 1995, Mario Dumont n'existait pas. Il n'était qu'une curiosité sympathique. Mais Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, ne reculant devant rien pour remporter le référendum, l'ont convoqué à la même table qu'eux. Ils l'ont sacré homme politique. Ils venaient d'inventer l'ADQ.