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Le PQ rayé de la carte?

Pierre Drouilly
L'auteur est professeur au département de sociologie de l'UQAM.
La Presse - Le vendredi 28 juin 2002

Forum - Dans La Presse du 23 mai 2002, nous avions procédé à quelques simulations électorales, en faisant s'accroître, dans des proportions variées, les intentions de vote de l'Action démocratique aux dépens du Parti québécois et du Parti libéral. Notre conclusion était à l'effet que le mode de scrutin pourrait jouer un rôle de frein sur le nombre de députés que l'Action démocratique pourrait faire élire, même en cas de progression substantielle de son vote. Nous ajoutions alors: «Il faudra que le vote de l'Action démocratique soit clairement supérieur à 25% pour que cela lui rapporte un nombre significatif d'élus.» Or, semble-t-il, c'est le cas aujourd'hui, et nous devons donc réviser nos analyses.

Nos conclusions sont donc radicalement différentes: si ce qui s'est produit le 17 juin dernier dans les quatre circonscriptions où ont eu lieu des élections partielles se reproduisait à l'échelle du Québec, le Parti québécois perdrait le pouvoir, bien entendu, mais aussi l'opposition et serait rayé, à toutes fins utiles, du paysage politique québécois, l'Action démocratique formant alors un gouvernement très majoritaire devant un Parti libéral cantonné essentiellement dans la quarantaine de circonscriptions à forte composition non francophone.

En mai, le seul sondage indiquant une forte progression des intentions de vote pour l'Action démocratique aux dépens du Parti québécois, était celui réalisé par SOM entre le 3 et le 9 de ce mois et publié peu après par La Presse. Aucune projection de ce sondage sur la carte électorale n'était présentée, car nous pensions que cette fulgurante progression devrait être confirmée par d'autres sondages menés par différentes maisons de sondage, les réplications indépendantes étant la condition primordiale de l'acceptation scientifique d'une nouvelle donnée ou d'une nouvelle expérience. Les élections partielles du 15 avril ne pouvaient servir de guide, malgré la victoire imprévue de l'Action démocratique dans Saguenay, car il pouvait s'agir d'un phénomène ayant des causes locales, comme c'est souvent le cas dans une élection partielle, d'autant plus que dans Anjou et Viger, où se tenaient aussi des élections partielles le même jour, le résultat de l'Action démocratique était très médiocre, légèrement en augmentation par rapport aux élections générales de 1998.

Depuis le premier sondage de SOM, il y en a eu un second, réalisé entre le 17 et le 22 mai, qui mesurait une poussée encore plus forte de l'Action démocratique, aux dépens des libéraux cette fois: mais encore là, la même maison de sondage aurait pu commettre deux fois une même erreur méthodologique, ce qui aurait prouvé seulement le biais de sa méthodologie et non la véracité de cette poussée de l'Action démocratique. Puis il y eut un sondage réalisé par Léger Marketing entre le 23 et le 27 mai, qui cette fois-ci confirmait, de manière indépendante, ce que SOM avait mesuré. Enfin, et surtout, il y eut ces quatre élections complémentaires dans Berthier, Joliette, Lac-Saint-Jean et Vimont.

La vraie surprise

Pour les fins de cette analyse, nous avons perfectionné notre modèle de projection des résultats de sondage sur la carte électorale. Le tableau 1 donne les résultats des projections des deux sondages de SOM et de celui de Léger Marketing, après pondération des répondants discrets et compte tenu de la polarisation linguistique des intentions de vote. Dans ces trois projections, le Parti québécois se voit pratiquement rayé de la carte électorale, tandis que dans l'une d'elles (le second SOM), l'Action démocratique se retrouve majoritaire à l'Assemblée nationale. Telle était donc la situation surprenante que les sondages indiquaient à la veille des élections partielles du 17 juin.

Celles-ci, par ailleurs, étaient l'occasion idéale de tester notre modèle de projection, pour vérifier s'il collait à la réalité, ou s'il n'était qu'un jeu mathématique.

Pour ce faire, nous avons pris le résultat du sondage le plus récent, celui de Léger Marketing, et nous avons comparé, dans les quatre circonscriptions en élection partielle, les résultats de la projection basée sur ce sondage avec les résultats effectifs de ces élections. Ce sont les données qui apparaissent dans le tableau 2. Cette comparaison entre la projection et la réalité des élections partielles est très instructive, et prouve que notre modèle «ne parle pas pour ne rien dire». Voyons, du meilleur au moins bon, quels sont les résultats du modèle de projection.

Dans Lac-Saint-Jean, notre modèle anticipe clairement la victoire serrée du Parti québécois, en sous-estimant toutefois le vote péquiste et adéquiste d'un peu plus de 3%: mais cela est sans doute dû à l'absence de candidats des tiers partis dans l'élection partielle. Par ailleurs, le modèle prévoit le vote libéral à 0,3% près!

Dans Joliette, notre modèle anticipe la victoire minoritaire de l'Action démocratique (38,4%) à 0,3% près, et le vote des autres partis à 1,4% pour le Parti libéral et à 0,1% près pour le Parti québécois. Dans Joliette enfin, l'ordre des partis est bien prévu, comme dans Lac-Saint-Jean, les libéraux arrivant en troisième position.

Dans Berthier, notre modèle anticipe la victoire de l'Action démocratique, mais avec un pourcentage bien plus faible (36%) que son vote effectif (51%): ici aussi, comme dans Lac-Saint-Jean, l'absence de candidats des tiers partis a favorisé la candidate adéquiste Marie Grégoire, l'une des vedettes de l'Action démocratique. Libéraux et péquistes ont moins obtenu que ce que la projection leur accordait, mais l'ordre des partis, avec les libéraux en troisième position, est aussi bien anticipé par notre modèle.

C'est dans Vimont que notre modèle est le plus faible. Bien entendu, il anticipe la défaite du Parti québécois, et le relègue en troisième position comme l'ont fait les électeurs: mais l'écart dans l'estimation du vote péquiste est de plus de 10%. La projection place par contre le Parti libéral comme gagnant, avec 36,9% des voix, soit presque 4% au-dessus de ce que le Parti libéral a effectivement obtenu dans Vimont (33,2%). Au cours de l'élection partielle, c'est effectivement l'Action démocratique qui l'a remporté avec 50% des voix, soit presque 20% de plus que ce que le modèle lui attribuait (l'erreur sur le vote des tiers partis étant lui de presque 5%).

Vimont constitue la vraie surprise de ces élections partielles: le Parti libéral y a obtenu un score légèrement inférieur à ce qui était prévisible, mais l'effondrement du Parti québécois y a propulsé l'Action démocratique à 50% des voix. Alors que dans les trois autres circonscriptions, le Parti québécois à obtenu un peu plus de la moitié de ses voix acquises aux élections générales de 1998, dans Vimont il n'en a conservé qu'un peu plus du tiers. Vimont est une circonscription de banlieue dont la classe moyenne constitue le noyau dur des appuis au Parti québécois (même si les 18% d'électeurs non francophones de Vimont affadissent un peu cet appui): c'est l'un de ces comtés dans lesquels le groupe porteur défini par Gilles Gagné et Simon Langlois est numériquement très présent. Si le comportement des électeurs francophones de Vimont devait être celui des électeurs des banlieues de Montréal et Québec, ce ne sont pas moins de 25 circonscriptions, traditionnellement acquises au Parti québécois, qui pourraient lui faire faux bond au cours d'une élection générale.

Globalement, dans les quatre circonscriptions, l'Action démocratique a obtenu 45,4% des voix, le Parti québécois 29,2% et le Parti libéral 24,0%: mais si l'on prend en compte la composition linguistique de ces quatre circonscriptions, chez les seuls électeurs francophones l'Action démocratique a obtenu près de la moitié des voix, le Parti québécois moins du tiers et le Parti libéral un peu plus que le sixième. Dans ces quatre circonscriptions, le Parti québécois a perdu 47% de son vote en faveur de l'Action démocratique, alors que le Parti libéral n'en perdait que 23% (mais environ 30% chez ses électeurs francophones).

Un gouvernement adéquiste?

Si l'on projette ces résultats à la grandeur du Québec, en prenant en compte la composition linguistique de chacune des 125 circonscriptions ainsi que la force relative des partis en 1998 dans chacune d'elles, on obtient (tableau 3): 39,4% pour l'Action démocratique, 36,1% pour le Parti libéral et 22,7% pour le Parti québécois. Cela n'est pas loin de ce que les sondages du mois de mai nous ont appris (tableau 1), et c'est le résultat le plus probable que l'on aurait observé si des élections générales s'étaient tenues ce printemps.

Nous aurions eu alors (tableau 3) un gouvernement adéquiste avec plus de 80 députés élus, devant une quarantaine de libéraux dans les circonscriptions à forte composante non francophone (ouest de Montréal, Outaouais, Estrie, etc.). Le Parti québécois aurait alors été virtuellement rayé de la carte.

Bien entendu, il ne s'agit pas ici de faire une quelconque prédiction pour un avenir proche et surtout lointain, mais d'analyser l'état actuel de l'opinion publique. Rien ne garantit à l'Action démocratique que la vague de sympathies dont elle bénéficie aujourd'hui, et qui lui a valu trois victoires aux dernières élections partielles, se maintiendra de façon durable, pour la simple raison que les autres partis politiques, devant ces résultats calamiteux pour eux, devraient normalement réagir par des actions politiques nouvelles. Rien ne garantit non plus que les électeurs à travers le Québec se comporteraient de la même façon dans des élections générales qui décideront de la couleur politique du nouveau gouvernement, que dans des élections partielles au cours desquelles le mécontentement et la grogne peuvent s'exprimer plus facilement sans conséquences politiques immédiates.

Tout ce que notre analyse visait à établir, c'est que les sondages récents annonçaient les résultats des partielles, et que celles-ci ont confirmé la poussée mesurée par les sondages. Ce qui aurait pu sembler un simple jeu de l'esprit il y a quelques semaines encore, c'est-à-dire une possible victoire électorale de l'Action démocratique, devient une hypothèse plausible à laquelle il faudra maintenant s'habituer et avec laquelle il faudra désormais vivre.

Il dépendra dorénavant de l'action politique de Mario Dumont, comme de celle de Bernard Landry et de Jean Charest, pour voir si ce qui existe virtuellement dans l'opinion publique deviendra ou pas une réalité politique. Cela, seul l'avenir nous le dira.